Interview de Laurence Denali – L’odeur de la terre après l’orage
Comment est née l’histoire de Lillybelle ?
Il faut remonter dans le temps pour comprendre les origines de ce roman.
En 1989, après avoir obtenu mon bac en France, je suis partie vivre une année scolaire aux États-Unis, en Virginie-Occidentale, dans la région des Appalaches. J’avais 17 ans et demi. J'ai été accueillie par une famille bénévole (un couple et leurs trois enfants de 11, 8 et 5 ans), et ai suivi des cours dans le lycée local. Moi qui rêvais de grandes villes comme New York ou San Francisco, ou encore d'endroits de rêve comme la Floride ou la Californie, je me suis retrouvée coupée du monde, dans un état montagneux peuplé de gens à la culture et au mode de vie très différents des miens – des gens fiers de leurs racines « hillbilly » et très attachés à leurs valeurs culturelles et religieuses.
Le comté de Caldwell où Lillybelle vit au début de L’odeur de la terre après l’orage ainsi que le lycée où elle suit des cours sont très largement inspirés du comté de Calhoun où j’ai donc vécu cette expérience fondatrice. Et le personnage de Thomas, le lycéen français avec qui Lillybelle se lie d’amitié et part à l’aventure sur les routes américaines, possède donc quelques points communs avec moi…
Cette expérience, même si elle n'a pas été ce que j'avais imaginé ou espéré, a changé ma vie. Je suis rentrée de Virginie-Occidentale avec une deuxième famille pour la vie – et l'envie irrépressible de repartir aux États-Unis pour visiter le pays et admirer enfin ces paysages grandioses qui me faisaient tant rêver et qu'il m'avait été impossible de voir pendant mon année d'échange. J'ai entamé des études d'anglais littéraire en travaillant en parallèle en tant que caissière dans une grande surface.
J'ai économisé ce que j’ai pu et au début de l'été 1993, j'ai démissionné et me suis envolée pour les États-Unis. Objectif : rendre visite à ma famille d'accueil, puis entamer un road trip avec un compagnon de voyage allemand nommé Erwin (il avait été étudiant d'échange au lycée de Calhoun l'année après moi). Le voyage entamé par Lillybelle est donc calqué sur celui que j'ai fait à l'été 1993... L'itinéraire, certains personnages et de nombreuses anecdotes du roman sont issus de ma propre expérience de voyage cet été-là avec mon compagnon de route.
Bien des années plus tard, devenue mère de famille, j’ai commencé à publier mes carnets de voyage sur un forum dédié aux road trips aux États-Unis – certains ont d’ailleurs été primés ! L’un de mes carnets est devenu un peu mythique sur le forum en question du fait de son statut inachevé (je n’y ai jamais mis le point final et en ai abandonné l’écriture à mi-parcours). L'enthousiasme de mes « followers » sur ce forum concernant ce carnet, leur acharnement à me demander de finir de l'écrire (ils voulaient absolument connaître la fin de l'histoire - et du voyage), leurs blagues et leurs suppositions concernant ce qu'il avait notamment pu advenir d'Erwin, mon compagnon de voyage (avec qui je ne m'étais pas particulièrement bien entendue et avec qui la tension allait en s'accroissant) ont librement inspiré certains éléments de l'histoire de Lillybelle et de Thomas !
L’odeur de la terre après l’orage est donc une version romancée et purement fictionnelle de mon propre road trip initiatique de l’été 1993 – et ma manière de donner une fin à mon carnet de voyage inachevé. Certains de mes followers du forum suivent d’ailleurs mon aventure littéraire et attendent avec impatience de pouvoir lire ce roman.
D’où vient votre attachement aux Appalaches ?
Il vient tout d’abord de ma première expérience d’un an aux États-Unis, en Virginie-Occidentale, que je vous ai relatée précédemment. Pour l’anecdote, la Virginie-Occidentale est le seul État américain dont la surface est entièrement recouverte par la chaîne des Appalaches.
En 1995, après avoir obtenu une maîtrise d'anglais (l’équivalent d’un master 1 aujourd’hui) avec une spécialisation en littérature et civilisation américaines, je suis repartie un an, cette fois-ci à l’extrême ouest de la Caroline du Nord, au pied des Appalaches. J’ai été recrutée en tant qu’assistante des professeurs de français d’une petite université baptiste et ai vécu dans une maison sur le campus avec deux mexicaines qui prêtaient main forte aux professeurs d’espagnol. Mon attachement pour la région des Appalaches s’est encore renforcé cette année-là.
Par la suite, je suis retournée en Virginie-Occidentale rendre visite à ma famille d'accueil plusieurs fois au fil des ans, d'abord seule, puis avec mon mari et mes enfants. Pour la petite histoire, quand il s'est agi que mes enfants partent à leur tour faire une année d'échange après leur bac, ils ont été accueillis dans la même famille (par la génération d'après) et dans le même état, la Virginie-Occidentale : ma fille dans la famille de mon ancien frère d'accueil, puis l'année suivante, mon fils chez son cousin. Et la boucle fut bouclée !
Redoutiez-vous d’écrire sur un sujet aussi difficile que les violences sexuelles intrafamiliales ?
Je tiens tout d’abord à préciser que je n'ai nullement vécu ce que Lillybelle, l’héroïne de L’odeur de la terre après l’orage, a pu subir de la part de son père. En revanche, des proches ont vécu des expériences similaires, ce qui explique que je suis sensibilisée à ce sujet et aux traumatismes qu’il engendre. J’ai également lu des œuvres de fiction, souvent américaines, traitant de ce thème, comme par exemple La couleur pourpre d’Alice Walker ou Betty de Tiffany McDaniel.
Je ne me suis jamais posé la question de savoir si je redoutais d’écrire sur ce sujet. Il s’est imposé à moi naturellement. En revanche, j’ai fait mon possible pour dépeindre avec réalisme, sensibilité et respect les traumatismes durables engendrés par de tels actes. Il me semblait important de montrer à quel point leurs victimes sont meurtries dans leur corps comme dans leur tête, ainsi que la difficulté qu’elles éprouvent à s’en remettre – ou du moins, à vivre avec un tel passé.
Vous proposez des trigger warning, était-ce important pour vous d’informer vos lectrices et lecteurs ?
Pour moi, la lecture d’une œuvre de fiction doit constituer avant tout un moment agréable et divertissant. Sachant que L’odeur de la terre après l’orage traite d’un thème aussi dur que celui des violences sexuelles intrafamiliales, et dépeint également certains comportements liés à la consommation d’alcool ou de drogues, il m’a semblé tout naturel d’en informer mes lectrices et lecteurs afin de les laisser décider si cette lecture est susceptible de leur convenir, ou au contraire, de les heurter.
Je tiens néanmoins à préciser que j’aborde ces thèmes avec pudeur et sans sensationnalisme, dans le respect des victimes. Mon objectif est de montrer qu’au bout de chaque tunnel, aussi long et sombre soit-il, on peut trouver la lumière.
J’ai bien fait de proposer ces trigger warning puisque l’une des influenceuses littéraires qui a eu accès à mon roman en avant-première dans le but de le chroniquer, a finalement décidé de renoncer à cette lecture qui risquait de raviver un vécu traumatique et douloureux.
Vous citez en épigraphe Là où chantent les écrevisses, on sent un lien entre votre roman et celui-ci. A-t-il été une inspiration ?
Le roman de Delia Owens est une grande source d’inspiration pour moi. Je l’ai lu plusieurs fois, et ai à chaque fois été embarquée par la poésie qui se dégage de l’écriture ainsi que par le personnage de Kya, à la fois fragile et résiliente. Il s’agit pour moi de l’une des héroïnes inoubliables de la littérature contemporaine.
À travers le personnage de Lillybelle, j’ai tenté de m’approcher de certaines des failles et des forces de Kya : meurtries et lâchées par les personnes qui auraient dû avoir à cœur de les protéger – leur propre famille, Lillybelle et Kya doivent survivre par leurs propres moyens et se créer leurs propres mécanismes d’auto-défense.
La prégnance de l’environnement dans Là où chantent les écrevisses m’a aussi énormément inspirée pour L’odeur de la terre après l’orage, et m’inspire encore aujourd’hui. Au travers de mes écrits, j’essaie de m’approcher du nature writing cher à certains auteurs américains régionaux en explorant des thèmes en lien avec la résilience, tout en immergeant mes lecteurs dans un environnement dépaysant et souvent sauvage. Je fais également mon possible pour fournir l’expérience de lecture la plus incarnée et la plus immersive possible, en faisant appel à l’imagination et aux cinq sens de celles et ceux qui me font l’honneur de lire mes romans.
À l’aube de voir votre roman publié chez France Loisirs, que ressentez-vous ?
Enfant des années soixante-dix, France Loisirs m’a accompagnée pendant toute ma jeunesse. Ma famille ne recevait pas le catalogue, mais je le feuillerais avec avidité – et envie – chez une amie qui avait la chance d’avoir une mère membre du club. Devenue adolescente, j’ai souvent arpenté les rayons du magasin France Loisirs qui se trouvait à quelques minutes à pied de mon lycée en quête de nouvelles lectures.
Pour en revenir à aujourd’hui : j’ai choisi de commencer ma carrière d’écrivaine en autoédition et je ne cherchais pas particulièrement à être publiée en maison d’édition. La validation de mon lectorat suffisait amplement à mon bonheur et à asseoir ma légitimité d’écrivaine – à mes propres yeux du moins.
Caroline Lamoulie, responsable éditoriale chez France Loisirs, est la première et la seule professionnelle de l’édition à qui j’ai envoyé mon manuscrit, grâce à une mise en contact par notre graphiste commun – que j’en profite pour remercier ici. Lorsque j’ai reçu le message de Caroline L. m’informant qu’elle souhaitait accueillir L’odeur de la terre après l’orage au sein de la collection Belles Feuilles dont elle a la charge, je n’en revenais pas. J’avoue avoir flotté sur un petit nuage pendant quelques jours avant de redescendre un peu sur terre.
Aujourd’hui, c’est donc avec beaucoup d’émotion et une immense fierté que je vois L’odeur de la terre après l’orage publié dans la collection Belles Feuilles. J’espère que mon roman rejoindra bientôt des centaines, voire des milliers de foyers qui n’auraient peut-être jamais eu la possibilité de le découvrir sans cette publication chez France Loisirs.
Je remercie mille fois Caroline Lamoulie et toute l’équipe de France Loisirs d’accueillir mon roman au sein de leur catalogue, et j’espère que cette publication marque le début d’une longue et fructueuse collaboration. Je remercie également toutes les lectrices et tous les lecteurs de France Loisirs qui iront à la rencontre de Lillybelle, l’héroïne de L’odeur de la terre après l’orage. Ce road trip initiatique à haute tension émotionnelle leur plaira, j’en suis convaincue.