Les noces de soie, tome 1
Les noces de soie, tome 1
434 pages
Couverture cartonnée
Réf : 610126
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Au lieu de 21,50  (prix public)
Résumé
Ardèche, XIXe siècle, Théodore Andromas, producteur de soie, souhaiterait voir son fils Silvius reprendre l’exploitation, mais celui-ci, à l’instar de ses aînées, préfère fuir ce père trop autoritaire. Le jeune homme ambitieux qui désire gravir les échelons de la haute société, s’installe à Lyon et courtise Roxane, fille rebelle d’un riche négociant en soie. Pendant ce temps, Eugénie et Pauline, ses deux sœurs, suivent un tout autre chemin : l’une est institutrice et l’autre s’épuise dans les filatures...

Jean-Paul Malaval nous conte avec brio le destin tourmenté des trois enfants Andromas.
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :3
Pascale
Le 10 janvier 2013
les frêles accordailles de soie
Dans ce roman, Jean-Paul Malaval nous entraîne dans l'univers des magnaniers, des moulineurs, des filateurs, mais aussi dans le gotha des marchands et négociants de soie. Des haines et des secrets de familles qui dévastent des existances, des mariages ayant la fragilité de la soie. C'est une belle histoire,bien écrite, d'un style typique à cet auteur !
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jph
Le 31 janvier 2013
Quelle histoire !
J'ai lu ce livre en 4 jours et l'autre livre aussi vite (La Villa des Therebinthes) suite de cette histoire. Là aussi suspense pour le troisième livre, je l'espère. Bravo pour tous ces livres qui nous font vibrer.
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Remarque de Chablis du 26/05/13
Comment se fait-il que ce livre ne soit qu'en livre disque ?
Chablis
Le 18 septembre 2013
Les noces de soie
Bravo Monsieur Malaval, vous nous avez transportés dans un monde que je ne connaissais pas, celui des magnaniers et des marchands de soie. Ce livre est très bien écrit, je l'ai dévoré en quelques soirées.
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Lu dans la presse
« Avec son talent de conteur habituel, Jean-Paul Malaval nous offre ici à découvrir une Ardèche pittoresque avec […] ses secrets jalousement gardés, ses paysages admirablement décrits qui nous invitent à de beaux parcours, et ses personnages hauts en couleur aux caractères bien trempés […]. Tout ceci et bien plus encore, en y intégrant une belle histoire d'amour entre Silvius et Roxane, Jean-Paul Malaval nous l'offre comme un cadeau […]. »

Martine Galati, Le Dauphiné Libéré
Extrait

1



Printemps 1875

Il cheminait à vive allure dans le sentier creux. Les pierres roulaient sous son pas comme des billes. Par deux fois, l’homme faillit choir, mais se rattrapa de justesse aux branches basses d’un vieux chêne.
— Hé, Théodore ! s’écria un gamin posté sur le talus, un doigt enfoncé dans sa narine. T’as encore bu un coup de trop ! Ça donne des souliers à bascule…
L’impatient ne s’accorda pas le temps de répondre. Il avait ses raisons. Pour une fois, l’allégresse lui prêtait des ailes. Il ne sentait plus ses jambes arquées de monteur de mules. Il bondissait comme un cabri lâché dans le maquis. Pourtant ça n’en finissait plus cette descente vers Chauzit.
Passé le four banal, abandonné depuis que la foudre l’avait décalotté comme une coquille d’œuf, Théodore Andromas sentit que le souffle ne lui manquerait pas. Il irait jusqu’au bout de son effort. Sa jubilation intérieure à ce moment monta d’un cran.
Enfin, haletant tel un vieux chien, l’homme vint buter contre la première porte. Elle tardait à lui céder malgré ses coups répétés contre le bois.
— Ouvrez, bon Dieu, ouvrez donc ! Même que j’ai plus de patience.
Un visage de femme émergea dans l’entrebâillement, lisse et blanc comme celui d’une madone d’albâtre, la chevelure tirée en arrière et retenue en chignon.
— Quelle folie t’amène, Théodore de Belair ? Elle ricana en imaginant son visiteur pris de boisson. Ce n’était pas l’heure de réclamer des offrandes.
— Fontbelair, rectifia-t-il. Tu ne sais plus où j’habite ou quoi ?
— Tu as bel air, pourtant, insista Antoinette qui voulait faire partager son mot d’esprit. T’aurais trouvé le trésor du château des Éperviers que tu serais pas plus foutralou que ça.
Théodore Andromas était fier de son domaine, tout étriqué qu’il fût dans sa montagne où la roche réduisait la terre arable. Et qu’on le moquât en ce jour mémorable lui était insupportable. Sa colère fut aussi brève qu’un éclair dans son regard gris.
— J’ai un petit canalio, souffla-t-il la gorge serrée par l’émotion. Il m’est né tout à l’heure. Bon Dieu, depuis le temps que je l’attendais celui-là.
— Un canalio, reprit Antoinette Vigouroux. Un canalio, tu es bien sûr, Théodore ? Ce n’est pas encore une chichinette comme tes deux autres ?
— Fichtre non ! fit Théodore enjoué et, d’un geste généreux, il chassa la poisse ancienne. Un canalio de six livres au moins. Oh, merci ! merci !
Et il salua le ciel avec conviction, lui qui ne l’avait jamais courtisé que dans les grandes occasions.
— Bravo, mon gars. T’as su y faire pour une fois ! ajouta Antoinette avec un sourire malicieux.
Théodore Andromas courut à toutes les portes pour annoncer à ses voisins la naissance de son petit dernier, chez les Chambon, les Rouvière, les Devidal, et chaque fois, il passa en coup de vent pour ainsi dire, refusant le verre de l’amitié, généreusement offert. Pourtant on eût bien aimé féliciter le valeureux père qui avait su donner à sa femme Mariette un garçon, et conjurer, à la magnanerie Fontbelair, le mauvais sort ; un mâle enfin avait fini par naître. Ainsi se trouvait relevé le nom des Andromas, endigué le déclin d’une valeureuse lignée de paysans ardéchois.
Les cloches de l’église en ce jour sonneraient pour les Andromas, marquant ainsi leur heure de gloire. C’était une belle famille qui s’était installée au pied de l’Ardèche, là où la rivière roulait paisible sur un lit de galets blancs, se faufilant entre les falaises abruptes de Gens. Les ancêtres, Marius et Casimir, avaient conquis par la force du poignet le plateau de Chauzit et les pentes de Valgrande, en bâtissant des kilomètres de muret pour soutenir la terre et y planter des châtaigniers.
Mais à la maison Perdurier, Théodore sentit qu’il ne pourrait refuser un verre. Il s’assit au bout de la table, rayonnant de fierté. Anselme Perdurier pleurait comme un enfant et sa petite femme ne savait plus où donner de la tête, allant et venant entre le buffet et l’évier.
— Débouche donc un chatus qu’on se rince le gosier ! ordonna le maître de maison. Riches ou pauvres, plutôt misérables que fortunés en vérité, ici, entre montagne de l’Ardèche et plaine du Rhône, on aimait goûter le vin, en parler, comparer les cépages. Il n’était pas de sujet de conversation plus précieux depuis la guerre entre papistes et parpaillots. Du reste, sur le flanc des collines orienté de sorte que le soleil joue avec la terre et fasse chanter son nectar, chaque arpent disponible avait été mobilisé pour la vigne.
Ce jour-là, Anselme sacrifia trois de ses meilleurs vins bouchés. Ça lui coûtait de descendre à la cave, mais la joie d’un ami n’a pas de prix. Cette cave, elle avait été soigneusement emplie au fil du temps, quelquefois un brin dégarnie dans les grandes occasions, mariage ou enterrement – on trinquait tout autant pour sanctifier le bonheur ou étouffer le chagrin –, mais les terrasses recépées avaient toujours été généreuses pour le vigneron ardéchois.
— Et tu l’appelleras comment ton petit ? questionna Anselme.
Léontine se rapprocha de la table pour entendre, elle aussi, la réponse. Elle était avide de nouvelles à colporter dans les calades de Chauzit, surtout que les Andromas ne laissaient personne indifférent. On les jalousait surtout pour leurs mûriers. En matière d’élevage de vers à soie, Théodore était un maître. On disait qu’il tenait ses secrets d’un ancêtre qui avait été jadis jusqu’au Japon pour acheter des graines, une légende sans doute, comme il en circulait beaucoup dans les montagnes.
— Je n’y ai pas encore songé, avoua Théodore, confus.
— Ce n’est pas bien ! jugea Léontine Perdurier.
Elle fit mine de se signer, presque discrètement, pour ne pas paraître ridicule. Anselme n’aimait pas ces manières. Qu’on puisse croire qu’un nouveau-né sans sacrement pût mourir prématurément n’était que baliverne superstitieuse. Verre après verre, assis face à la vallée verdoyante, ils goûtèrent la douce quiétude du jour avec ses bruissements d’insectes dans l’air printanier. Il n’était plus nécessaire de parler pour se comprendre.
— Tout ce qui reste encore de papiste est dans le cœur des femmes, dit Anselme à voix basse. Nous autres, les hommes, ça fait belle lurette que nous avons réformé ça.
Théodore acquiesça de la tête.
— On a payé cher notre liberté. Léontine croyait à la Sainte Vierge et la fleurissait à l’entrée de Chauzit, où on avait élevé un autel à sa gloire sous un vieux genévrier centenaire.
— Donne-lui vite un prénom à ce mignon petit, insista-t-elle.
— Bon, concéda Théodore, je le nommerai Silvius.
— Oh mon Dieu ! s’écria Léontine. Quelle drôle d’idée.
Anselme riait en levant son verre, face à la montagne du Coiron.
— Va pour Silvius, ajouta Anselme enjoué.
Il trinqua avec son ami. Pour un peu, il l’eût baptisé lui-même le petit Andromas, sans tarder, dans les eaux claires de l’Ardèche, sous le pont de Rochemare où, jadis, les parpaillots se convertissaient en chœur en chantant les psaumes de Clément Marot.
En sortant de chez Anselme, il avait déjà les « souliers à bascule » comme avait dit le galapiot, le regard embrumé et le geste incertain. « M’faudrait ce bon Dieu de clocheron », marmonna-t-il en passant sous le porche des Pélegrin. Le pavage en galets retaillés de l’Ardèche était tellement malaisé qu’un honnête homme avait besoin de toute son attention pour se maintenir debout. Il s’agrippa au mur pour ne pas tomber. Mais la pente l’emporta et il se laissa aller, sachant que le muret des Bérenquié finirait bien par l’arrêter.
La violence de la lumière le cueillit à cet endroit comme un coup de massue. Il écarquilla les yeux et sourit à la gorge qui s’ouvrait devant lui, deux cents mètres plus bas, avec ses roches jaunes et grises, ses bouquets d’arbustes suspendus au-dessus du vide, et le bleu du ciel sans tache.
« Comment s’appelle-t-il ce bon Dieu de sonneur ? » se questionna Théodore. Il avait besoin de le nommer pour reprendre pied dans la réalité. Le chatus d’Anselme l’avait enivré en un rien de temps. « Grisé que j’ai été, se dit-il, comme un enfant de chœur… »
En atteignant le parvis, la mémoire lui revint. Il poussa la porte de l’église d’un coup d’épaule et fut aussitôt surpris par la fraîcheur bienfaisante du lieu. Il hésita à ôter son chapeau de paille. « Ça fait belle lurette que je ne suis pas entré dans la porcherie des papistes… », maugréa-t-il. Et il se mit à cracher d’instinct, en rigolant tout son soûl. Mais l’hérétique se ravisa en s’essuyant les lèvres du revers de sa chemise. À cette seconde, dans le silence pesant de l’église, il lui parut entendre le reproche de Léontine : « Tu n’as pas honte, Théodore ? Un jour comme celui-ci. Voudrais-tu lui porter malheur à ton Silvius ? » Andromas se retourna pour vérifier que personne ne l’observait, puis il se signa d’un geste rapide. « Mais le chapeau, nom de Dieu, je le garde sur la tête. »
À cette heure, le sonneur de cloches dormait dans la sacristie. C’était un adepte des siestes longues. Néanmoins, son attention fut attirée par le vacarme dans l’église ; Andromas butait dans les chaises et les prie-Dieu. Il accourut aussitôt.
— Eh, Tabarou ! s’écria l’intrus. Viens donc me voir…
— Que fais-tu là, Théodore ? As-tu perdu la raison ?
— J’ai un fils. Un beau petit qui vient de naître. Un Andromas, insista-t-il. Sonne donc les cloches pour me faire plaisir. Je veux que tout Chauzit soit avisé de mon bonheur.
Félix Tabarou accueillit la proposition avec défiance. « Les cloches au milieu de l’après-midi, sinistre tintement, songea-t-il. Un tocsin, une alarme… Tout Chauzit prendra peur et accourra… » Voyant que Tabarou se faisait tirer l’oreille, Théodore agrippa la corde et s’y pendit jusqu’à ce que la cloche se mît en branle. Aigrelet au départ, incertain, le carillon finit par donner de la voix, et par la faute même de Tabarou. Lorsque celui-ci voulut s’emparer de la corde, il ne fit qu’ajouter son propre poids à celui de Théodore.
Ainsi les habitants de Chauzit, Montmarel et de Rochemare furent-ils conviés à partager, en ce jour d’avril 1875, la joie qui enflammait le cœur du propriétaire de Fontbelair.

Théodore passa deux jours à Chauzit, à courir d’une maison à l’autre, à fréquenter les trois estaminets du village, deux jours et deux nuits sans dégriser, au point d’en perdre la notion du temps.
— Nous tirerions nos origines des Andresmas de Saverne en Alsace, expliqua-t-il plus tard à sa femme Mariette. Mon grand-père Markus parlait souvent de ça, chez nous, que nous viendrions de là-bas.
— Où as-tu été chercher ces balivernes ? répliqua Mariette. Les Andresmas, ça nous fait une belle jambe.
Elle marmonna en sourdine, pour elle-même, ses récriminations contre le père qui avait déserté sa maison au moment où elle mettait son enfant au monde.
— Ce fils, que tu as réclamé à cor et à cri et que j’ai fini par te faire, contrainte et forcée ? Cet héritier ? reprit-elle. Maintenant qu’il est là, parmi nous, tu sembles en faire peu de cas, comme si c’était un événement ordinaire. Je m’interroge… Éprouves-tu autant d’intérêt pour lui que tu le chantes ?
Mariette s’était redressée sur sa couche pour admonester son déserteur d’homme.
— As-tu été embrasser les filles au moins ?
Il ne répondit pas. De honte ou de dépit, la sueur perlait à son front. Depuis son retour, il avait essuyé toutes les humiliations. Cela avait commencé par Fausto, le domestique.
— J’ai fait toutes les litières des chèvres et des moutons, tout seul, comme un idiot. Et les éclosions des vers, qui va s’en occuper ? J’ai assez à faire, moi, du côté de Valgrande. À moins de laisser aller le troupeau dans les ravines… Et de le perdre… C’est ce que tu veux, Théodore ? Dis-le-moi ! Je saurai me trouver un nouveau patron.
Puis Juliana, la sœur aînée de Mariette Andromas, avait renchéri allègrement :
— Ce n’est pas malheureux d’aller se soûler pendant que ma pauvre sœur est dans les douleurs ?
« Me voilà bien habillé pour la journée », pensa-t-il.
Les filles, Eugénie et Pauline, jouaient dans la remise avec Gusto, le jeune labrit, que le journalier avait récupéré dans une nichée à Valgrande. On en ferait un chien de berger dans deux mois tout au plus. À sa manière vive de jouer avec les filles, il était déjà prometteur.
Alors que Fausto assis près de la fontaine fumait une cigarette, Théodore le rejoignit. Il avait envie d’en finir avec cette bouderie.
— Je me suis soûlé à mon aise, comme un cochon. J’ai dormi près de la rivière. Il y avait un type dans la cabane du Prussien, un colporteur, et j’ai profité un peu de sa conversation. Voilà, fit-il, il y a pas mort d’homme.
Le journalier fixait la vallée et les floches de brume qui se dissipaient à mesure que le soleil gagnait du terrain.
— Tu as vu ton petit ? demanda Fausto.
— Non, avoua Théodore. Je n’ai pas osé.
— Grand couillon ! s’exclama le journalier.