À 13 ans, Cherry rêve du premier rôle dans la comédie musicale Grease montée au collège. Patatras ! Cherry est reléguée aux coulisses mais n’a pas dit son dernier mot. Voilà qu’elle tombe amoureuse de l’acteur principal et détruit le décor... Comme si cela ne suffisait pas dans la loose, Cherry se fâche avec son meilleur ami !
Miss Catastrophe, on retrouve notre adorable gaffeuse, ses amis, ses amours, ses embrouilles avec toujours le même plaisir !
Extrait
1
Cherry
Les parents ? Pff... Ils n'y comprennent pas grand-chose. Tenez, mon père, par exemple : quand je lui ai dit que je voulais déménager, il m'a regardée avec des yeux de merlan frit. Dans son esprit, ça n'a pas tilté. Alors que ça fait deux semaines que j'ai repris l'école, et que rien ne va. Absolument rien.
— Papa, j'ai besoin de bouger...
— Cherry, finis ton dîner.
Ah ! Le dîner ! Un bien joli mot qui, chez nous, revêt un sens très particulier, car c'est mamie qui cuisine (sauf quand papa éprouve le désir de se transformer en grand chef façon Ainsley Harriot sur Cuisine TV). Donc, le dîner, c'est mamie...
Et mamie manie mieux la clé à molette que la spatule. C'est une pro de la cuisine Cordon Crade. Soit elle ouvre des boîtes de conserve (et, là, ça reste mangeable), soit elle nous sert des magmas bizarres qui évoquent vous-pouvez-imaginer-quoi. L'expérience d'aujourd'hui aurait été du chou-fleur avec une béchamel au fromage (notez l'emploi du conditionnel).
Ce soir, non seulement j'étais hyper stressée, mais en plus il a fallu que je trouve le moyen de vider discrètement mon assiette. Ce n'était pas comestible, ça. D'abord, c'était quoi, ce machin gluant, marronnasse, limite noirâtre ? Allez, avec un peu d'imagination poétique, je pensais à des choux préhistoriques quelque peu flétris (voire quasi décomposés) par les millénaires et la pelle de l'archéologue qui les avait déterrés dans le jardin... Quoi qu'il en soit, impossible d'en goûter ne serait-ce qu'une infime cuillerée. Pouah et re-pouah ! Triple beurk ! Plutôt prendre un bain avec un régiment de limaces !
— Tu ne bougeras pas de table tant que tu n'auras pas terminé ton assiette, a insisté papa.
Qui était donc totalement à l'ouest.
Au son de sa voix, j'ai quand même capté son profond découragement face à l'épreuve qui nous attendait pour le dessert : un crumble aux prunes agrémenté d'un béton jaunâtre censé être la pâte croustillante.
— Mais enfin, papa, quand je dis « bouger », je pense « déménager » ! Je veux qu'on change de maison !
— Quoi ? ont lancé en chœur mon père et ma grand-mère.
Évidemment. Quelle extraordinaire ironie du sort ! Ils ne s'adressaient plus la parole depuis des semaines, et soudain, comme par miracle, ils se retrouvaient complices et unis... contre moi. D'accord, j'aurais dû être contente qu'ils communiquent de nouveau. Entre eux, c'était la guerre froide depuis l'incident de la moto. (Mamie la Motarde a été surprise à fond sur sa bécane, avec tante Val, terrorisant les pauvres usagers de la route.) Malgré tout, j'avoue que leur duo vocal vibrant d'indignation m'a passablement énervée.
— Quoi, « quoi » ? Oui, moi, je pense qu'on ferait bien de bouger !
D'un geste désinvolte, j'ai poussé dans un coin de mon assiette la substance visqueuse et charbonneuse avant d'ajouter :
— Les voyages forment la jeunesse, pas vrai ?
Papa et mamie m'ont observée d'un air méfiant.
— Cherry ? Aurais-tu de nouveau des ennuis à l'école ? a demandé mon père.
Je rêve ? Bonjour la confiance ! Je suis restée super cool. L'air de rien, j'ai fait signe à Sirius, mon Chien (son nom a été choisi en référence à Sirius, l'étoile principale de la constellation du Grand Chien, parce que mon père est un astronome amateur ; très amateur). Je nourrissais le secret espoir de lui refourguer un peu de cet infâme chou-fleur cramé sans que mamie s'en aperçoive.
— Pas du tout ! me suis-je exclamée, sincèrement offusquée. R.A.S. !
Et c'était vrai. D'ailleurs, je me sentais plutôt fière de moi : je n'avais eu aucun ennui pendant deux semaines entières. Inutile de mentionner mes résultats d'examens, ce n'était pas la peine. Là, il ne s'agissait pas à proprement parler d'ennuis, mais de la conséquence de mon malheureux accident lors de la fiesta de Noël.
Accident qui, entre nous, était de la faute de l'école¹.
— Écoutez, on vit ici depuis combien de temps, déjà ? Dix ans ? On a emménagé chez toi, n'amie, quand j'avais trois ans, juste après la mort de maman... Dix ans scotchés au même endroit, vous vous rendez compte ? Une décennie ! C'est byper long !
Puis j'ai regardé ma grand-mère :
— Pour toi, mamie, un changement de décor serait plus que bienvenu, non ? Surtout après...
— Quarante et un ans et huit mois.
Non ?! Je n'aurais jamais cru que ça faisait aussi longtemps.
— J'étais jeune mariée quand je suis venue habiter ici, a précisé mamie. Ton père et ton oncle Wayne sont tous deux nés dans cette maison, et ton grand-père est mort ici...
Elle a froncé les sourcils avant de poursuivre :
— Tu devines donc qu'un déménagement est inimaginable, et ce quelles que soient les circonstances. Vous reprendrez bien un peu de chou-fleur ?
Papa a ébauché son sourire le plus hypocrite :
— Non, merci, maman. Mais c'était délicieux.
Franchement, je vous le demande : pourquoi les adultes ont-ils le droit de mentir, et pas nous ? Puis mon père s'est tourné vers moi :
— Je t'en prie, Cherry, si tu veux déménager, c'est qu'il y a une bonne raison. Pas de bobard. On n'est pas des naïfs, ta grand-mère et moi.
Sans blague ? On peut débattre de la question ? Mais je n'ai pas soufflé mot. Peut-être parce que mamie brandissait son crumble aux prunes comme une arme fatale.
— Cherry, ma puce, ça a un rapport avec Daniel ?
— N'importe quoi !
— Bon...
Et mamie s'est détournée pour essayer de démouler son gâteau. J'en ai profité pour lancer le dernier morceau de chou-fleur charbonneux à Sirius. Sauf que je devrais encore faire face à l'épreuve du dessert. Vite, une idée...
J'ai repoussé ma chaise et je me suis levée d'un bond. Simuler l'explosion de colère, la vraie scène d'ado furax me paraissait la solution idéale pour éviter de refuser ouvertement le dessert en question : au moins resterais-je polie vis-à-vis des efforts culinaires de mamie.
Malheureusement, mon pied a glissé sur quelque chose de visqueux, et vzzzz ! Me voilà en train de réaliser le grand écart sur le sol de la cuisine. Pas très élégant, je vous l'accorde. Je me suis retrouvée au niveau de Sirius. Du coup, j'ai constaté que même mon chien rechignait à avaler le chou-fleur quasi décomposé. Zut de zut ! J'ai alors tenté de recouvrer mon équilibre en attrapant un coin de la nappe... Et vous pouvez deviner la suite. Le désastre ! La vaisselle a volé en éclats, et plein de boulettes brunes et flétries se sont éparpillées par terre (des prunes, semble-t-il, avant la cuisson).
— Bravo, jeune fille ! Et que ça te serve de leçon ! s'est exclamé mon père.
Pitié... Qu'est-ce qu'on déteste nos parents quand ils nous balancent des commentaires de cet acabit !
— Je ne tolère pas les caprices, compris ? Maintenant, tu prends un balai, une pelle, et tu me nettoies tout ça avant que Belinda arrive.
Oui, oui...
J'ai donc balayé, et ramassé, et balayé, et ramassé en pensant que, décidément, ma vie est vraiment trop nulle. Je résume :
1. La petite amie de mon père, Belinda, est ma prof d'arts plastiques, ce qui implique que...
2. Je ne pourrai sans doute pas choisir l'option « Arts plastiques » pour mon examen de fin d'année parce que...
3. Tout le monde croira que, si j'ai une bonne note (ce qui serait probablement le cas), Belinda a été hyper indulgente avec moi, ou qu'elle m'a aidée à préparer l'exam. Par conséquent...
4. Je dois revoir mes choix d'options, mais il y a un problème : on dirait que les autres profs ne veulent pas de moi dans leur groupe.
5. Si ça se trouve, je serai obligée de prendre « Géographie », et, là, ça craint.
6. Daniel, mon voisin mais aussi copain depuis dix ans, s'est débrouillé pour qu'on sorte finalement ensemble, puis il m'a lâchée pour une fille qui est suffisamment vieille pour être sa... Enfin, au moins sa grande sœur. Je les ai vus de mes yeux vus ! Et pour terminer...
7. J'ai passé les vacances de Noël avec les mains bandées façon Le retour de la momie parce que je me suis retrouvée piégée dans des toilettes en travaux qui se sont à moitié écroulées (j'ai eu les doigts coincés dans une porte).
Voilà.
Mais, pour me donner envie de déménager, il m'en fallait quand même un peu plus. Petit flash-back...
*
* *
Une fois n'est pas coutume : ces derniers temps, je trouvais que la vie coulait tel un ruisseau tranquille. Certes, j'étais handicapée à cause de mes blessures aux mains, mais, tout compte fait, j'ai passé de bonnes vacances de Noël. Il faut dire que, pour la première fois depuis des lustres, on est restés à la maison au lieu de rendre visite aux cousins, à qui je n'ai rien à dire.
En plus, j'ai commencé à trouver Daniel super craquant pour de bon. Comme je suis une jeune fille mûre et tolérante, je me dois d'avouer que ce traître craignos (vu qu'ensuite il m'a trompée) embrasse drôlement bien. Sauf que, maintenant, je sais pourquoi : il a une sacrée expérience, ce mufle bavasseur...
O.K., je nuance : tout n'a pas été rose bonbon pendant ces vacances. On nous avait demandé de réviser en prévision de nos futurs examens de fin d'année. Carrément ! Seuls des niaiseux binoclards passeraient leurs vacances de Noël plongés dans les bouquins, non ? Bon. Bref, j'ai ouvert quelques livres avec Daniel-le-Crotale (on était dans sa chambre puisqu'on sortait encore ensemble). Mais, avec mes doigts dignes d'un bibendum Michelin (imaginez les bandages), j'avais quand même du mal à feuilleter les pages. J'ai donc laissé Daniel organiser les révisions pour nous deux. Après tout, les profs nous répètent toujours que c'est une bonne idée de revoir les cours en duo.
— Allez, un petit test ! a proposé Daniel un soir.
Allongé sur le dos, il a éloigné le manuel de mes yeux. Ensuite, il a fait mine de me montrer de nouveau la page, mais à la dernière minute il l'a cachée et a éclaté de rire. Trop marrant, ha, ha.
— Cherry, énumère-moi les trois sources de transmission de la chaleur.
J'étais sur le ventre, en train de le regarder, et j'ai pensé qu'il était super craquant avec sa novelle coiffure.
— Euh... Bouilloire, cuisinière et cheminée.
Tout en répondant, je me demandais comment je ne m'étais pas aperçue plus tôt qu'il était si charmant. Pourtant, on se connaît depuis des siècles. Enfin, je croyais qu'on se connaissait. Je n'aurais jamais pu me douter qu'il est un as du bobard.
Daniel m'a souri. Oh, ce sourire ! Je me souviens que je suis devenue toute chose. Puis il a glissé ses bras autour de ma taille, m'a donné un baiser divin de chez divin (quand j'y repense, je me demande comment j'ai pu tomber dans le panneau), et il a murmuré :
— Tu es vraiment trop rigolote, Cherry.
Rigolote ? Ce n'était pas tout à fait le compliment que j'espérais. Mais, comme il me parlait tendrement, je n'ai pas protesté. Il m'a observée un peu bizarrement avant de déclarer :
— Les trois bonnes réponses sont : le rayonnement, la convection et la conduction. Tu savais ça, bien sûr ?
— Bien sûr !
J'ai affiché un air pénétré tout en me promettant de noter les infos dès que je pourrais tenir un stylo. Mais, au fond de moi, je n'étais pas certaine que mon prof de physique ait abordé ce sujet précis. Quant à Daniel, il donne toujours l'impression d'avoir dix métros d'avance sur moi. Dans toutes les matières, en plus.
Toujours est-il que j'ai bel et bien essayé de réviser. Un peu. Même si j'ai zappé l'histoire. Il faut dire que M. Jones, le prof, adore m'humilier. Il s'est particulièrement amusé à mes dépens lors du dernier cours :
— Mademoiselle Orange, je vous en prie, accordez-nous vos lumières, et répétez-nous le nom du dictateur italien pendant la Seconde Guerre mondiale...
Vous voulez mon avis ? M. Jones-le-Clone nous fait cours sur les dictateurs depuis si longtemps qu'il en est devenu un, lui aussi. Comment aurais-je pu savoir à qui il pensait ? J'ai répondu « Macaroni » au hasard, ce qui n'était pas vraiment juste.
L'ennui, c'est que je ne suis pas tellement plus douée en sciences. M. Smedley, alias Smelly, m'avait convoquée dans la salle des profs, à midi, pour qu'on parle de ma dernière dissert'. En chemin, je pensais que, si ma vie scolaire était terne, ma vie amoureuse, elle, brillait de mille feux ; ça me remontait le moral. Mais subitement, alors que je passais devant le foyer des terminales, qui ai-je vu ? Daniel en train de discuter avec une fille qui avait bien trois ans de plus que lui, et qui aurait pu rivaliser avec Britney Spears. Je vous jure ! Or, Daniel est en troisième...
D'accord, pendant la fête de Noël, j'ai remarqué que la moitié des filles de seconde étaient folles de lui, donc tout est possible.
Planquée derrière un pilier, je les ai épiés...
Sur le seuil de la porte, la fille de terminale se penchait vers Daniel comme si elle le draguait. Elle était presque contre lui. Et il lui souriait, et il riait avec toute l'hypocrisie dont il est capable. Je n'en croyais pas mes yeux.
1. Voir Cherry, ses amis, ses amours, ses embrouilles.