Si vous pensez à une photo de Brel, quelle qu'elle soit, c'est probablement une photo prise par Leloir : Brel sur scène, dans des noir et blanc tranchés, le visage en sueur, habité par ses chansons, Brel avec Ferré et Brassens, lors d'une émission de radio, ou en studio, enregistrant ses classiques... Découvrez tous ces documents émouvants, modernes, inattendus, accompagnés de nombreuses anecdotes.
Pourquoi on l'a choisi
Événement : Leloir a suivi Jacques Brel durant 15 ans, 15 ans d'amitié depuis son arrivée à Paris en 1957 jusqu'à ses adieux sur scène et au-delà. Pour la première fois, il publie ses images en couleurs, souvent inédites.
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Le 21 octobre 2008
Magnifique
Ce livre est vraiment admirable : photos et commentaires sont à la hauteur de ce grand homme.
Au moment où je rencontre Jacques Brel, en 1957, j'ai déjà six années de métier. Mes journées sont très remplies. Le matin, je suis assistant d'un photographe nommé Édouard Brissy, à la galerie Charpentier, en face de l'Élysée. Chargé de réaliser des reproductions de tableaux sur plaques de verre, en noir et blanc, je manipule avec émotion des toiles de Manet, Chagall, Picasso ou Modigliani. L'après-midi, je suis en reportage. J'ai tout fait : de l'architecture, des châteaux, des intérieurs, des usines, des remises de décoration, des pots d'adieu en entreprise, etc. Le montage d'un derrick de la Shell dans le Quercy j'y étais ! Le banquet du congrès des mûrisseurs de bananes, j'y étais ! Mais j'étais aussi aux répétitions des plus prestigieux orchestres classiques pour le magazine Disques : son directeur, Armand Panigel, était l'un de mes fidèles supporters.
Je me rendais souvent à Bruxelles : j'avais photographié le chantier de l'Exposition universelle ; j'allais régulièrement au festival de jazz de Comblain-la-Tour. Ma route a dû croiser celle de Brel à plusieurs reprises avant que nous ne nous rencontrions enfin.
Le soir, pour le plaisir, je photographie des musiciens de jazz. Certaines de mes prises de vue sont publiées depuis 1951 dans Jazz Hot, puis dans Jazz Magazine, dès sa création en 1954. J'aurai la chance d'être le témoin d'une période d'exception et de pouvoir photographier les plus grands : Sidney Bechet, Louis Armstrong, Miles Davis, John Coltrane, Duke Ellington, Erroll Garner, Dizzy Gillespie, Ella Fitzgerald, Billie Holiday, Sarah Vaughan, Quincy Jones, Charlie Mingus, Lester Young et tant d'autres... Je sais que j'ai vécu des émotions que je ne retrouverai plus.
À l'époque, je développe mes photos dans la salle de bains, chez mes parents. Dans ma chambre noire, un transistor, branché en permanence sur Paris Inter, me tient compagnie. J'écoute toutes sortes de musiques. Laure Diana, chanteuse des années 1930, y anime une émission sur la chanson ; à force d'entendre ses émissions, je commence à m'y repérer parmi les noms des interprètes. En 1957, j'écoute régulièrement Disco Parade, animée par Jean Fontaine, qui présente l'actualité du disque en direct de l'Alhambra. Du coup, je m'y rends et je commence à amasser des photos d'artistes, anciens et nouveaux.
J'allais à la pêche, le plus souvent à mon compte, parfois en service commandé. En fait, toute ma vie, j'ai collectionné des papillons. Je les ai capturés, je les ai épinglés sur mes planches-contacts. Mon filet, c'était mon appareil photo. Parfois je revenais bredouille, parfois la chasse était miraculeuse. Au bout du compte, j'ai onze mille papillons répertoriés dans mon ordinateur...
Après le premier contact à l'Alhambra, je revois Brel à l'occasion d'un Musicorama, à l'Olympia, le 2 avril 1958. Je ne lui parle pas ; je le trouve encore très sage, mais les paroles de ses chansons me touchent, je marche. Grâce à la radio, certaines de ses chansons sont déjà familières, telles que Quand on n'a que l'amour, dont je ne suis pas surpris qu'elle soit qualifiée d'« hymne d'une génération ». C'est en l'interprétant sur scène, avec son irrésistible crescendo, que Brel volera un peu plus tard la vedette à Philippe Clay, également sur la scène de l'Olympia.
Catherine Sauvage s'était moquée de Brel, elle lui avait dit : « Tu chantes Quand on n'a que l'amour à offrir aux canons... Le jour où tu me montreras un mec qui va offrir de l'amour à un canon, je te paye des prunes ! ». Mais elle se trompait : malgré cette image maladroite, malgré la poésie très simple dont il use dans ce texte, Brel avait fait mouche. J'avais immédiatement adhéré, d'autant, je m'en souviens, que la chanson était parue en 1956, au moment où les chars soviétiques avaient envahi Budapest pour réprimer le « socialisme à visage humain » tel qu'il se pratiquait en Hongrie.
Quand Georges Brassens chantait ses compositions, j'avais l'impression qu'il les avait écrites pour moi : La Mauvaise Réputation, Les Bancs publics, Le Gorille... Nous étions quelques centaines de milliers de ma génération, à en être convaincus. Avec Brel, ça a tout de suite été pareil : dès le début, je ressens une communion de pensée, une foi très relative en l'humanité, une soif de liberté, une indépendance, une méfiance à l'égard des bonimenteurs de toutes sortes.
Ces premières rencontres marquent le début d'une longue histoire entre nous et d'une splendide amitié. Je vais photographier Brel quinze années durant. Ses chansons, que pour certaines j'ai vu naître en studio, vont me marquer à vie.
Je serai témoin de ses triomphes, de ses adieux. Grâce à lui, j'ai réalisé quelques-unes des photos les plus célèbres de ma carrière ; d'autres, qui figurent ici, n'étaient jamais sorties de mes archives. Avec cet album, pour la première fois, il m'est donné l'occasion de rendre hommage à l'un des hommes qui a le plus compté dans ma vie.