Bretagne
Bretagne
Carnet de bord d'un pêcheur d'images
Philip Plisson
Yann Queffélec
176 pages
Couverture cartonnée. 24,5 x 19 cm
Réf : 579601
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Au lieu de 25,00  (prix public)
La vie en Breizh
Résumé
Deux Bretons vous racontent leur terre natale : Philip Plisson, le photographe officiel de la mer et Yann Queffélec, le seul skipper ayant eu le Prix Goncourt ! Avec des photos inédites et les souvenirs de l’écrivain, ce livre au format à l’italienne vous invite à flâner le long des côtes, de la baie du Mont-Saint-Michel au Pont de Saint-Nazaire en passant par l’île de Bréhat, Roscoff, l’archipel des Glénan ou l’Île de Houat... La beauté des sites est époustouflante et les éléments sont tantôt tourmentés, tantôt comme endormis. Ce livre est une perle, ne passez pas à côté...
Le mot de Yann Queffélec
Bien malin qui définira l'horizon, vieux quo vadis, vaste coup d'œil, tentation d'un nouveau monde aperçu là-bas, où la vérité fait chatoyer Dieu sait quels filons.
Partir, fuir, échapper au cercle du compas dont le centre est moi : vœu d'éternel retour impossible à délier.
L'horizon qui promet tant ne dévoile rien. Le vent souffle sur les âges, et l'enfant tourné vers la mer entend la mer lui parler. Que dit-elle ? Il veut savoir, il n'est jamais assez près.
Il construit un premier bateau, il ose un premier départ, et de fil en aiguille, et d'île en île, et jusqu'au bout du monde un mot sans visage — peut-être son nom — l'appelle.
Voici les horizons marins du pêcheur d'images — Philip Plisson — et voici les miens par les yeux et la voix du gamin que je fus jadis. Sans boussole, et me perdant souvent sur la mer et dans la vie, j'allais déjà vers l'horizon, j'y vais toujours. Que c'est loin, et c'est là.

Y Q.
Philip Plisson est né en 1947. Photographe au talent largement salué par les médias, admis en 1991 au sein du corps historique et restreint des peintres de la Marine, il est certainement le photographe de mer le plus connu en France.
Professionnel depuis plus de 25 ans, Philip Plisson est amoureux fou de la mer au point d'avoir abandonné les bords de la Loire qui l'ont vu grandir pour venir s'installer, en 1982, à la Trinité-sur-Mer, le port de vacances de son enfance.
Son travail regroupe aujourd'hui plus de 220.000 images, et 26 livres réalisés en dix ans dont :
    Ouessant, l'île où finit la mer
    Écosse
    Irlande
    Bretagne horizon
    Belle-Isle-en-Mer
    Phares Ouest
    Pêcheurs d'images
Né en 1949, Yann Queffélec est le fils de l'écrivain breton Henri Queffélec, auteur d'Un recteur de l'île de Sein.
Critique littéraire au Nouvel Observateur, il a été remarqué dès la publication de son premier roman, Le Charme noir.
Les Noces barbares, son second roman, a reçu le Prix Goncourt 1985. Il a obtenu pour La femme sous l'horizon les Prix Vogue Homme, Roman et Cinéma 1988.
Il a publié ensuite :
    Le Maître des chimères
    Prends garde au loup
    Disparue dans la nuit
    La force d'aimer
    Happy birthday Sara
    Boris après l'amour
    Moi et toi
    Les Affamés
    Ma première femme
    La Dégustation
Il est aussi l'auteur d'une longue nouvelle, La Menace. Immédiatement enthousiasmé par le projet de roman interactif, il est le premier écrivain français à se lancer dans l'aventure de l'Internet et des nouveaux territoires littéraires que le réseau permet d'explorer.
Père de quatre enfants, Yann Queffélec vit à Paris.
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Extrait

1


Mon cher neveu,
Je t'attends à l'Aber jeudi prochain.
Voici mes instructions.
Tiens-en compte, la marée n'est guère patiente, moi non plus...


Curieux, ce rendez-vous en plein hiver au bord d'une cale en ruine où les goémoniers n'accostaient plus. Le chauffeur de l'oncle Jo m'arrêta près des marais. J'arrivai donc à pied sur la rive ouest de l'Aber, le coin mal famé des superstitions : fées diabolisées, filles assassinées par la brume et par le vin, par l'âme éparse des amants plus marins qu'amants, toujours ailleurs, toujours là-bas.
Mer basse, eau noire, canots échoués, lune errant sur les goémons, village endormi, le même après vingt ans, la même nuit, la même odeur venue des bruyères et du large. À couple du quai, l'ombre fantomatique du sloop Ninioblo, mon premier grand voilier. Ne l'avais-je pas sabordé jadis, voiles hautes ? N'avais-je pas fait du yacht une épave enfouie devant l'île Vierge, introuvable dans la forêt des laminaires ? Ne m'étais-je pas vengé sur lui, sur le paradis ? Le Ninioblo. Ma demeure subaquatique. Mon enfance remise à plus tard.
À quand ? Le sort qui perdait ma vie reviendrait la combler. Ainsi changent de mains et d'âmes les vieilles maisons bâties pour la force des siècles, ainsi le deuil envahit les yeux. Le clan familial admit la vanité du bonheur et des horizons, et tout fut partagé. Ce qu'un notaire négligea d'évaluer, la mer le dispersa : la mer chavira barques et voiliers, la vase engloutit les trésors au rebut. Et tout ce contre quoi saint Ildut m'avait mis en garde fut mon lot.
Un fanal brûlait à l'arrière du sloop. J'appelai. Personne à bord. Je me déchaussai pour embarquer. Sous mes pieds nus ma première vie repêchée par ce vieux forban d'oncle Jo.
Je ne l'avais pas revu depuis qu'il m'avait chassé. Je l'avais trahi, soi-disant. Il me payait pour caréner ses bateaux, les bichonner, pour éloigner les rôdeurs du Gour-Bihan, son port privé ; il m'interdisait d'appareiller, d'aller voir en mer les nuits, les blanches nuits d'un rêve chèrement conquis. Lui seul pouvait raconter l'horizon, les îles, la Bretagne bretonne à l'ouest, et plus encore au large des bouées et des méridiens, jusque dans la baie d'Along, en 1949, sur le croiseur Guépratte où les matelots chantaient la Reine, la nôtre, en Arvor. Là-bas les villes disparues, le roi Marc'h à cheval, les brises magellanes, les filles, les canonnières, les loups gris, le Carlton, la vieille épopée du sloop au temps où je n'existais pas.


De tous les bateaux, c'était lui son préféré. Personne, Biyannick, ne doit s'en approcher. La hache, si par malheur il sort du port, si tu désobéis. À la godille, en plate, j'inspectais chaque jour le musée flottant : le snipe, le sharpie, le vapeur Hôpital-Camfrout, le dragon verni, le doris Mordicus. J'avais mon atelier sur le Scorff, une ancienne barque ostréicole à fond plat, son nez pourri dans l'herbe du bord. Moi aussi j'aimais le long sloop noir aux lignes blanches. Parfois je couchais sur le Ninioblo. Pas toujours seul.
J'appris à désirer l'infini qui courbait l'horizon par-dessus l'archipel Molène, je tendis l'oreille à la désolation du vent d'ouest. L'océan montait, refluait, tremblait sur la peau des filles. Sous ma plate il ignorait l'indigo, l'émeraude, il n'avait pas les coloris précieux d'une mer levantine. Au large il bleuissait, il trouvait les mots pour m'appeler.
Un soir d'août, le nordet m'inspira. Je hissai les voiles et quand l'oncle me tomba dessus, revenu du Siam en catastrophe, j'avais doublé Port-Blanc par temps clair, oublié les heures et, suivant l'instinct du sloop, j'allais barre amarrée vers l'horizon. Le soleil à moitié couché me faisait l'effet d'une île où passer la nuit.
Assis devant le foc à même l'étrave aspergée d'embruns, j'étreignais les balcons d'inox et la force du bateau passait dans mes bras, ma force passait dans les fibres du sloop penché sur les eaux. Heureux, délivré, je lançais des cris comme on rêve d'en pousser en public à la face des gens trop sérieux. J'imaginais ma ligne à la traîne et, déjà ferré, un gros poisson lippu que tout à l'heure je mangerais à la belle étoile. Et demain les contrées sauvages où je n'aurais aucun mal à troquer ma peau d'enfant pour une autre qu'on ne m'arracherait plus. Je contemplais déjà ma nouvelle âme. Elle semait de minuscules arcs-en-ciel entre les vagues, et l'ombre du voilier courait les effacer. Aucun obstacle ne m'arrêterait. Aucune idée n'étancherait ma soif d'aller creuser mon histoire ailleurs.


Ainsi gambergeait le neveu fugueur sous la brise établie, conscient qu'il n'y a rien à craindre des éléments le jour où la mer vous choisit pour la traverser. Pas plus qu'un badaud remontant les Champs-Élysées ne risque de percuter un soleil éteint. Pourtant je redoutais l'océan. J'en avais entendu, des vagues hurler sur les hauts-fonds, Linious, Garchines ou Nividic ; j'en avais fouillé des grèves, après les tempêtes, et ramassé des bois d'épave, j'en avais vu des chiens morts pris à la mélasse des goémons. Mais ce soir, j'étais protégé. Mer et bateau décidaient sans moi.
À bord du sloop, vent portant, j'eus mon premier crépuscule en mer. L'horizon tendit son arc roulant d'est en ouest et du nord au sud, pour moi seul. Vainqueur de mes tentations, je fis voler en éclats ce miroir où les disparus ont un jardin, les vaisseaux péris une rade, la vérité sa légende, et les enfants la mer à boire avec la nuit des temps.