"Le coeur d'une femme est un océan de secrets"
Prix public   : 22,00 
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Des pas dans la nuit
Des pas dans la nuit
Judith Lennox
Disponible
624 pages
Couverture cartonnée
Réf : 579227
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Résumé
Jack est mort. Bess doit quitter l'Inde. Déchirée et... naïve, elle confie son bébé à sa belle-mère. Elle viendra le rechercher dès qu'elle pourra lui offrir une éducation décente en Écosse. Commence alors une vie nouvelle, ponctuée d'amours, de naissances et de remords ; mais qu'il est loin encore, le moment où Bess embrassera son fils... ! 
Pourquoi on l'a choisi
Une longue quête maternelle. Judith Lennox confirme son talent ; elle tisse un captivant récit aux accents d'aventure, de passion et d'émotion. Une fresque familiale attachante et rythmée. À lire d'une traite !    
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Judith Lennox est née à Salisbury, dans le Sud de l'Angleterre. Après avoir enseigné à l'université, elle devient traductrice et se lance dans l'écriture au début des années 1980. Elle est l'auteur d'une quinzaine de romans devenus des succès tant aux États-Unis qu'en Europe, notamment Les Châteaux de sable, Souvenir d'un amant perdu et L'Enfant de l'ombre parus en français.
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Extrait

1


Le paquebot s'éloignait des côtes indiennes et Bess songeait à son fils.
À ses cheveux d'or blanc, au sourire édenté, aux petites mains potelées posant sur ses genoux la feuille ou la noix qu'il serrait entre ses doigts, à son rire en cascade quand elle le prenait dans ses bras pour le couvrir de baisers.
Le regard perdu sur le bleu profond de l'océan Indien, Bess eut soudain conscience que son mariage, né dans un éclat de rire, s'était achevé de même. Je t'ai entendue rire et, à l'instant où j'ai tourné les yeux vers toi, j'ai su que tu serais ma femme, lui avait dit Jack Ravenhart.
Le ciel était d'encre, le soir de leur rencontre. Il régnait une vive animation sur le Mail brillamment éclairé de Simla ; dans l'air flottait une odeur de bois brûlé et de senteurs d'épices. Le père de Bess était en voyage d'affaires et la jeune fille séjournait chez des amis. La bonne société de la ville paradait sur le Mail, on s'y donnait rendez-vous, on y cherchait querelle, on s'y réconciliait et il suffisait parfois d'un regard pour que naisse l'amour.
Bess se souviendrait jusqu'à son dernier souffle de l'instant où elle avait aperçu le grand, le beau Jack Ravenhart sur son fringant cheval noir, à l'autre bout du Mail. Elle revit tout d'abord l'éclat des éperons et des boutons de tunique, puis le regard insistant du militaire quand ils s'étaient croisés ; elle croyait encore entendre son propre rire, plus timide sous cet ardent regard. À cet instant précis, elle avait saisi sur le visage de l'officier cette expression bien particulière, joyeuse insouciance teintée de convoitise.
Trois mois plus tard, ils étaient mariés. Jack avait balayé toutes les objections de Bess, il la voulait, et ce qu'il voulait il l'obtenait. À dix-huit ans, la jeune fille devint ainsi l'épouse de Jack, la belle-fille de Fenton et Cora Ravenhart. Servi par une douzaine de domestiques dans le bungalow qu'il occupait, le jeune couple possédait une écurie de chevaux de chasse et de poneys réservés au polo.
Un an plus tard naissait un fils, Frazer. Bess remise de l'accouchement, la vie reprit son cours. En apparence, rien n'avait changé, ils couraient de pique-niques en chasses et de chasses en bals costumés, assistaient aux courses tandis que l'ayah veillait sur l'enfant. Si elle ne disait rien, Bess était consciente d'une certaine évolution. Le soir, en s'habillant, elle volait quelques instants pour observer le bébé endormi dans son berceau et Jack, à sa recherche, la trouvait plongée dans la contemplation d'une joue rebondie ou de menottes potelées, telles deux petites étoiles. Son mari l'entraînait très vite, sans lui laisser le temps de boutonner ses gants ni de remonter ses cheveux qu'elle fixait en chemin.
La vie auprès de Jack Ravenhart était une aventure dont Bess savourait chaque seconde. Fasciné par le danger, toujours en quête d'excitation, son époux relevait tous les défis. Ces deux années de mariage coulèrent dans une joyeuse insouciance, ce n'était que rires et festivités. Bess avait reconnu chez Jack un appétit de vivre égal au sien ; ils vivaient dans l'instant et s'entraînaient mutuellement sans souci du lendemain. En un mot, ils étaient semblables.
Les rires s'éteignirent à l'aube, avec la mort de Jack. Ils chevauchaient tous deux dans les collines, au-dessus de Simla, quand le jeune officier mit son épouse au défi de le battre à la course. Au bord d'un chemin peu familier hérissé de cailloux, les pins étaient drapés d'écharpes de brume. Saisie d'une sorte de prémonition, Bess sentit monter l'angoisse et lança :
— Non, Jack !
Ce cri parut se déchirer tandis que son mari poussait son cheval au galop sur la piste étroite. Les derniers sons qui lui parvinrent avant que Jack ne soit désarçonné par sa monture furent le martèlement des sabots et son rire lointain.
Un escarpement abrupt, une branche en travers du chemin dissimulée par la brume, ce fut l'explication qu'on lui donna. Le choc avait été terrible, Jack s'était brisé la nuque dans la chute qui avait brutalement interrompu la longue fête des jours grisants de Simla.
Sans lui, l'existence n'avait plus de saveur. Le soir, seule dans son lit, Bess croyait encore entendre son rire.

Le lendemain des obsèques, Cora Ravenhart, la mère de son époux, se présenta au bungalow où vivaient les jeunes gens.
— Et maintenant, que comptez-vous faire ? demanda-t-elle à Bess.
Grande, imposante, Cora était pourvue d'une énorme poitrine qui dominait une taille étroitement corsetée. Sa toilette noire accentuait sa pâleur et ses traits étaient creusés de sillons douloureux.
— Je pensais...
Les mots vinrent s'échouer sur les lèvres de Bess qui, déjà, flairait le piège.
Sans même s'asseoir, Mrs Ravenhart arpentait la pièce, effleurant du bout des doigts un vase, un rideau, un paravent en bois sculpté.
— Je regrette, Elizabeth, vous ne pouvez rester dans cette maison. Il règne un tel désordre dans les affaires de Jack ! Il a laissé quantité de dettes, de factures... ses additions au mess.
Méprisants, les yeux bleus effleurèrent la jeune femme.
— L'existence que vous meniez... enfin, vous viviez au-dessus de vos moyens.
— Je ne me rendais pas compte, murmura Bess.
— Ah bon ? La solde d'un officier de cavalerie n'est guère importante. Sans notre aide, notre aide substantielle, vous n'auriez jamais pu mener si grand train. Ce bungalow...
— Le nôtre ?
— ... est la propriété de Fenton, bien sûr.
Fenton Ravenhart, le père de Jack, était aussi froid et distant que son fils était généreux et chaleureux.
Cora s'interrompit, son regard s'était arrêté sur le portrait de Jack, trônant sur le piano. Alors, elle durcit le ton.
— Tout est à Fenton, ici, rien ne vous appartient. On ne peut tout de même nous demander d'entretenir deux ménages à Simla. Les frais...
À son corps défendant, Bess répliqua :
— Seriez-vous venue me proposer de m'installer chez vous avec Frazer ?
Cora égrena un rire en trille.
— Voyons, cela n'aurait aucune chance de marcher ! Vous en conviendrez ? Pour être franche, je doute que nous parvenions, vous et moi, à nous accommoder d'une telle situation.
Cora ne cachait plus une hostilité savamment dissimulée du vivant de Jack.
— J'ai pensé, reprit-elle doucement, que vous retourneriez auprès de votre père. Sans doute serait-il prêt à vous accueillir ?
— Oui... je ne sais pas...
Bess n'avait pas vu son père depuis bientôt deux ans. Incorrigible rêveur, toujours en quête d'un nouveau projet, censé lui apporter la fortune, Joe Cadogan avait rejoint la mère patrie peu après le mariage de sa fille.
— Il vit en Angleterre, à présent..., hasarda Bess.
Silhouette noire se détachant sur le fondu de bleu et de vert du jardin, sa belle-mère se tenait devant la fenêtre.
— Je vous en prie, Elizabeth, n'allez pas croire que je manque de générosité à votre égard. Nos différends sont oubliés, vous étiez l'épouse de Jack et je suis venue vous proposer mon aide. Je prendrai en charge votre voyage pour l'Angleterre et je veillerai sur Frazer jusqu'à ce que vous soyez en mesure de le faire venir.
Je veillerai sur Frazer.
Bess parvint à retenir une réplique cinglante et à garder son calme.
— Je vous remercie mais j'emmènerai mon fils avec moi.
Mrs Ravenhart finit par s'asseoir.
— Savez-vous où habite votre père ?
— Bien sûr.
Brusquement, Bess fut prise d'un doute. Elle était sans nouvelles de Joe depuis des mois, peut-être six, et le courrier qu'elle avait adressé à son hôtel pour l'informer du décès de Jack était resté sans réponse... Ni lettre ni télégramme.
— Êtes-vous certaine que son logement conviendrait à un enfant ? Non ? Je m'en doutais un peu.
Cora eut un petit sourire crispé.
— J'ai cru comprendre, en effet, que... de sombres nuées avaient plané sur son départ, dirons-nous. Il s'agissait, je crois, de dettes de jeu.
La voix de Mrs Ravenhart n'était plus qu'un murmure.
Bess planta ses ongles dans sa paume pour contenir la colère qu'elle sentait monter.
— Pour le fils de Jack, je ne veux que ce qu'il y a de mieux, poursuivit Cora Ravenhart. Vous aussi, j'en suis certaine, je vous propose donc de laisser Frazer à Simla quand vous partirez pour l'Angleterre afin de tout organiser. Nous avons, depuis quelque temps, le projet de nous rendre en Écosse chez le frère aîné de Fenton, Sheldon. Tout est réglé... nous devons embarquer au mois d'avril et nous comptons passer l'été auprès de mon beau-frère. Nous pourrons emmener Frazer. Cela devrait vous laisser le temps de vous installer sous un toit digne d'accueillir un enfant. D'ici là, je vous donnerai des nouvelles de Frazer, naturellement. Tout s'arrangera au mieux, je n'ai aucune inquiétude à ce sujet.
— Je ne peux tout de même pas laisser mon fils ! s'exclama Bess. Je n'ai plus que lui !
Inflexible, Mrs Ravenhart répliqua d'un ton glacial :
— Frazer est un enfant fragile. L'arracher à ce pays pour le faire vivre dans un logis froid et humide pourrait compromettre sa santé. D'ailleurs, la séparation ne serait que de quelques mois. Voyons, Elizabeth ! Vous ne devez pas penser à vous mais à votre fils, à ce qui serait le mieux pour cet enfant. Lui seul importe, maintenant.

Le regard rivé sur l'étroite bande côtière, qui s'estompait dans le lointain comme un train de fusain, Bess s'attarda sur le pont du paquebot de la P&O. Elle n'avait jamais quitté ce pays où elle avait vu le jour, un tableau s'imposa à son esprit : les courses d'Annandale. Le souffle des chevaux embuait l'atmosphère et les immenses silhouettes noires des pins et des déodars se profilaient sur un ciel de perle. Elle évoqua les soirées au bungalow... l'excitation d'une séance de spiritisme et les cris perçants quand ils jouaient au jeu de la vérité, sans oublier les parties de cartes jusqu'à l'aube, l'air bleu de fumée et la pyramide de billets froissés qui s'élevait au centre de la table recouverte d'un tapis vert. Elle voyait encore le jaune et le rose des robes de soie, l'orange et le violet des hibiscus et des bougainvillées et les sommets blancs de l'Himalaya, nimbés d'or au couchant. Elle pensait à Frazer, à l'instant où elle l'avait pris dans ses bras, où son regard s'était posé sur le tout petit minois chiffonné, aux yeux bleu sombre qui ne fixaient pas encore mais comprenaient déjà.
En la voyant seule et vêtue de noir, le couple Williamson l'avait prise sous son aile. Aimable, Mrs Williamson ne soignait guère sa mise et semblait toujours un peu ailleurs, elle exhalait dans un souffle des bribes de phrases sans suite, ponctuant ses propos d'un petit hochement de tête.
— Cette guerre... absolument affreux... ces pauvres garçons...
Bess se souvint, sans angoisse excessive, de la guerre qui venait d'éclater à l'autre bout de la planète. Tout le monde s'accordait à dire que ce serait terminé avant Noël.
Mrs Williamson lui parla de son fils qui se trouvait dans un camp d'entraînement militaire en Angleterre, et de ses filles, mariées toutes deux, l'une en Inde, l'autre vivant à Édimbourg dans une demeure leur appartenant. Elle montra les photographies de petits-enfants à la mine solennelle, fillettes apprêtées dans des robes de dentelle et garçons vêtus de costumes marins. Le soir, Bess jouait quelques pennies au whist ou au piquet, excepté le dimanche, bien sûr. Ce jour-là, les jeux de cartes étaient bannis. On ne dansait pas, on ne lisait pas, on ne souriait même pas ! se lamentait la jeune femme, au bord du désespoir, perdue dans l'immensité de l'océan Indien et la chaleur accablante de la mer Rouge. Le dimanche, les heures coulaient lentement, dans un fol ennui... Comment rompre la monotonie ?
Des soldats vinrent les rejoindre à Port-Saïd où le bateau fit escale pour remplir ses cales à charbon.
Certains s'enhardirent jusqu'à adresser la parole à la jeune femme, installée sur le pont sous un auvent censé la protéger des ardeurs du soleil. Tant scintillaient les épaulettes et les boutons de tunique que Bess devait s'abriter les yeux. Tortillant leur moustachee du bout des doigts, ces hommes se délectaient du spectacle offert comme d'une oasis en plein désert. Si elle l'avait voulu, Bess aurait trouvé un époux avant que le navire ne touche Southampton.
Le soir, dans sa cabine, elle étalait sur la couchette ses trésors les plus précieux : châles de cachemire aux somptueuses arabesques rouille, ocre et bleues, les enivrantes couleurs de l'Inde ; bijoux offerts par son mari pour un anniversaire ou pour marquer une occasion ; photographies de Jack et de Frazer ; une petite veste tricotée pour son bébé. Paupières closes, elle nichait sa joue contre le vêtement et en respirait l'odeur de talc encore captive.
Devant ces photographies longuement contemplées, force était d'admettre que sa belle-mère l'avait obligée à faire face à la réalité. Pour le bien de son enfant, elle devait accepter cette séparation temporaire. Dans huit jours, elle serait en Angleterre, se rendrait à l'hôtel où résidait son père et celui-ci l'aiderait à louer une maison. Ensuite, elle écrirait à Mrs Ravenhart de lui amener son fils sans plus attendre. Peut-être Joe paierait-il le billet de retour ? En ce cas, elle ne confierait à personne le soin de reprendre Frazer.
Cependant, dès l'instant où elle avait accepté l'offre de Cora Ravenhart, l'impression de malaise ne l'avait plus quittée. Elle se rappelait à quel point sa belle-mère chérissait son fils unique, la revoyait suivre des yeux tous les mouvements de Jack. Et cette façon de tapoter le sofa pour qu'il vienne s'asseoir auprès d'elle ! De quelle douceur elle était capable quand il se trouvait là ! Elle ne souriait que pour lui seul.
Le bateau accosta à Southampton. Les cheminées crachaient leur vapeur et les porteurs se précipitaient vers le train en poussant devant eux des monceaux de bagages. En ce mois de novembre, le ciel n'était qu'un bloc d'acier. Au moment de quitter le navire, Bess frissonna ; elle hésita avant de descendre la passerelle et de poser le pied sur la terre ferme. Un pas dans la nuit, se dit-elle, le premier dans un pays nouveau, dans une autre vie.