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Vingt-quatre heures de la vie d'une femme
Vingt-quatre heures de la vie d'une femme
et 15 autres romans & récits
Stefan Zweig
720 pages
Couverture cartonnée
Réf : 568832
Exclusivité
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Disponible
Résumé
Excellente nouvelle : Stefan Zweig revient ! Installé au rayon des écrivains immortels, il revient à la mode grâce aux jeunes générations qui découvrent le style de cet explorateur des passions, de ce géant de l’analyse des sentiments. Son sens magistral de la psychologie fascine toujours.  
En savoir plus
« Stefan Zweig aime les œuvres brèves, les nouvelles plus que les romans. Il travaille ses textes à l'infini. Il se bat avec les mots. Il retranche les images inutiles, les redites et les fadeurs. Il coupe et il recoupe. Il ne conserve que le magnifique et parfois le terrible. Il lime et il retranche jusqu'à obtenir "l'essence filtrée du texte". C'est pourquoi ses nouvelles défient le temps. Les années passent sur leur splendeur et elles brillent comme en leur premier jour. Nous avons puisé dans ce trésor. »

Le Comité d'Auteurs de France Loisirs a sélectionné les plus beaux textes de Stefan Zweig pour découvrir ou redécouvrir des chefs-d'œuvre dans un recueil unique.
    Printemps au Prater
    La Gouvernante présenté par Tatiana de Rosnay
    Brûlant secret
    Au bord du lac Léman
    La Peur
    Amok ou le Fou de Malaisie présenté par Franz-Olivier Giesbert
    La Femme et le Paysage
    Lettre d'une inconnue présenté par Patrick Poivre d'Arvor
    La Ruelle au clair de lune
    Destruction d'un cœur
    Vingt-Quatre Heures de la vie d'une femme présenté par Gilles Lapouge
    La Confusion des sentiments présenté par Anna Gavalda
    La Collection invisible
    Voyage dans le passé
    Révélation inattendue d'un métier
    Le Joueur d'échecs présenté par Françoise Chandernagor
Le coup de coeur d'Anna Gavalda
« Indispensable. 16 nouvelles, 16 chefs-d’œuvre. Les moindres soubresauts du cœur humain observés, disséqués et révélés dans un style éblouissant. Stefan Zweig est un tailleur de diamants et je suis très honorée d’avoir participé à cette édition avec mes petits camarades du Comité d’Auteurs. »

Anna Gavalda
Pourquoi on l'a choisi
Ce n’est pas le Comité de Lecture de France Loisirs qui dira le contraire : 6 de ses membres vous présentent leurs romans et nouvelles préférées de Zweig. Une magnifique introduction à l’œuvre de ce génie de l’observation qui voulait « résumer le destin d’un individu dans le minimum d’espace possible ».
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Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :1
dellilla
Le 29 avril 2012
Un grand auteur
Ce livre est un petit bijou littéraire. Chaque histoire vous amène à la réflexion, parce que chaque histoire traite un sujet qu'il soit de l'ordre moral ou de l'ordre psychologique. Le style de M Zweig est divin. On vit les personnages, on ressent leurs peines, leurs joies, leurs peurs, leurs angoisses... En somme tout ce qui a trait aux sentiments émotionnels. Une belle découverte.
Il n'y a pas de commentaire associé à cet avis.
Fils d'un riche industriel juif, Stefan Zweig est né à Vienne en 1881. Après avoir été traducteur, il débute en littérature par des poèmes avant de se tourner vers le théâtre. Mais ce sont ses œuvres de fiction qui vont lui valoir une grande notoriété :
    Amok
    La Confusion des sentiments
    Vingt-quatre heures de la vie d'une femme
    La Peur
    La Pitié dangereuse
Il va également se consacrer à des essais littéraires (Trois Maîtres, Le Combat avec le démon) et écrire des biographies romancées de :
    Fouché
    Marie-Antoinette
    Marie Stuart
    Magellan
Établi à Salzbourg de 1919 à 1934, il quitte l'Autriche, réside à Paris, puis à Londres et acquiert la citoyenneté britannique en 1940. Après un passage à New York, il se fixe, en 1941, à Pétropolis, au Brésil. Hanté par la progression du nazisme, il se suicide en compagnie de sa seconde femme, en 1942, après avoir achevé son autobiographie, Le Monde d'hier, qui sera publiée en 1948.
Autres titres de Stefan Zweig
Extrait

Printemps au Prater

Praterfrühling



Elle entra comme un tourbillon dans la pièce.
« Ma robe est-elle là ?
— Non, Mademoiselle, répondit la bonne, je ne pense même pas qu'elle arrivera aujourd'hui.
— Bien sûr que non, je connais cette fainéante, s'écria-t-elle d'une voix où vibrait un sanglot étouffé. Il est maintenant midi, à une heure et demie je devais me rendre au Prater pour le Derby. A cause de cette idiote, c'est impossible ! Et par-dessus le marché il fait un temps magnifique ! »
Avec furie, son corps fluet s'abattit sur l'étroit divan persan, drapé d'une profusion de plaids à franges, qui se trouvait dans un coin du boudoir meublé avec un mauvais goût plein d'extravagance. Elle tremblait de colère parce qu'elle ne pouvait pas participer au Derby où elle occupait pourtant, en raison de sa notoriété et de sa beauté, une des places les plus importantes. Des larmes brûlantes coulaient entre ses longs doigts fins couverts de bagues.
Elle resta étendue quelques minutes puis elle se redressa afin que sa main puisse atteindre la petite table anglaise où elle savait que se trouvaient ses chocolats. Machinalement elle les mit l'un après l'autre dans sa bouche et les laissa fondre lentement. Et peu à peu, une fatigue pesante, la nuit tumultueuse qu'elle avait passée, la pénombre fraîche de la pièce et l'immensité de son chagrin conjuguèrent leur action de telle sorte qu'elle s'assoupit.
Elle reposa environ une heure d'un sommeil léger, sans rêves, à demi conscient. Elle était très jolie, même si ses yeux mobiles et joyeux, qui faisaient son principal attrait, étaient à présent clos. Seuls ses sourcils finement dessinés lui donnaient l'air d'une femme du monde. A part cela on aurait pu la prendre pour un enfant endormi, si délicats et réguliers étaient ses traits d'où avait disparu toute trace de la douleur causée par cette occasion perdue.
Elle se réveilla vers une heure, quelque peu surprise d'avoir dormi, et progressivement la mémoire lui revint. Appelée par une série de coups de sonnette énergiques et nerveux, la bonne réapparut.
« Ma robe est-elle arrivée ?
— Non, Mademoiselle.
— Cette misérable ! Elle sait pourtant bien que j'en ai besoin. Maintenant c'est fini, je ne pourrai plus y aller. »
Irritée, elle se leva d'un bond, parcourut plusieurs fois son étroit boudoir, puis elle mit la tête à la fenêtre pour voir si sa voiture était déjà devant la porte.
Bien sûr qu'elle était là. Tout aurait marché à merveille si seulement cette maudite couturière était venue. A présent, elle était donc contrainte à rester chez elle. Elle parvint peu à peu à se persuader qu'elle était malheureuse comme les pierres, qu'elle était la plus infortunée du monde.
Mais elle éprouvait presque du plaisir à être triste, elle trouvait inconsciemment une délectation particulière à se châtier elle-même. Sous l'effet de cette disposition, elle ordonna à la bonne de renvoyer la voiture, ordre qui fut reçu par le cocher dans un débordement de joie, car il pouvait faire des affaires en or le jour du Derby.
A peine vit-elle l'élégant coupé s'éloigner au grand trot qu'elle regretta sa décision et elle se serait volontiers précipitée à la fenêtre pour le rappeler, si elle l'avait osé, mais elle habitait dans le quartier de Vienne le plus sélect, le Graben.
Et voilà, il n'y avait plus rien à faire. Elle était aux arrêts, comme un soldat auquel il est interdit, sous peine de sanction, de quitter la caserne.
Chagrine, elle allait de long en large. On était si mal dans ce boudoir étroit où s'entassaient, dans la plus grande absence de style et de discernement, toutes sortes d'objets, bric-à-brac de la pire espèce et œuvres d'art exquises. Sans compter ces effluves issus de vingt parfums différents et cette odeur pénétrante de cigarette qui collait à tout. Pour la première fois, ce décor lui devint odieux et même les volumes jaunes des romans de Prévost n'exerçaient aujourd'hui sur elle aucun attrait, car elle ne cessait de penser au Prater, à son Prater, et au Derby de la Freudenau.
Et tout cela simplement parce qu'elle n'avait rien d'élégant à se mettre.
C'était à en pleurer. L'esprit indolent, elle s'enfonça dans le fauteuil et voulut se rendormir pour tuer l'après-midi. Mais elle n'y parvint pas. Ses paupières se relevaient obstinément, avides de lumière.
Elle retourna à la fenêtre et contempla le trottoir du Graben qui étincelait sous l'ardeur du soleil et les gens qui marchaient d'un pas rapide. Le ciel était si bleu, l'air si chaud que son désir d'être dehors se fit de plus en plus fort, de plus en plus impérieux, et s'exprima de plus en plus bruyamment. Soudain lui vint la pensée d'aller seule au Prater ; puisqu'il lui était impossible de s'en passer, elle regarderait au moins le corso, à défaut d'y prendre pari. Elle n'avait pas besoin pour cela d'une toilette distinguée, une mise simple serait même plus indiquée ; ainsi on ne la reconnaîtrait pas.
Ce projet se transforma vite en résolution.
Elle ouvrit son armoire. Un tourbillon bigarré de couleurs vives, brillantes, gaies, criardes s'offrit à sa vue, la soie bruissait sous ses doigts tandis qu'elle essayait de faire son choix, ce qui lui fut fort difficile, presque tous ses habits ayant à l'évidence pour but d'attirer l'attention sur elle – exactement ce qu'elle voulait éviter aujourd'hui. Enfin, après d'assez longues recherches, un sourire enfantin éclaira soudain son visage. Dans un coin, elle avait trouvé une robe modeste, presque misérable, chiffonnée et pleine de poussière, et ce n'était pas seulement cette découverte qui provoquait son sourire, mais le passé que ce souvenir ressuscitait. Elle pensa au jour où, vêtue de cette petite robe, elle s'était enfuie de la maison paternelle pour suivre son amant, à tout le bonheur qu'elle avait connu auprès de lui et ensuite à l'époque où elle avait troqué cette tenue contre de riches atours en sa qualité de maîtresse d'un comte, puis d'un deuxième, puis de tant d'autres...
Elle ignorait pourquoi elle l'avait conservée. Mais elle s'en réjouit. Et quand elle se fut changée et qu'elle s'aperçut dans le lourd miroir vénitien, elle ne put s'empêcher de rire d'elle-même : elle avait l'air si convenable, si ingénu, si bourgeois, une vraie Gretchen.
Après avoir farfouillé un peu partout, elle mit aussi la main sur le chapeau qu'elle portait alors. Puis elle jeta un dernier coup d'œil dans le miroir où une jeune fille de la bourgeoisie endimanchée lui rendit son salut enjoué et elle sortit.

Elle arriva dans la rue, le sourire aux lèvres.
D'abord elle eut l'impression qu'on ne saurait manquer de se rendre compte en la voyant qu'elle n'était pas celle qu'elle feignait d'être.
Mais les rares personnes qui passaient à la hâte dans la chaleur de midi n'avaient, pour la plupart, pas le temps de la regarder et peu à peu elle se familiarisa avec sa nouvelle situation et descendit, la mine grave, la Rotenturmstrasse.
Tout ici baignait dans la lumière resplendissante du soleil. Les gens, joyeux et pimpants, arboraient un air de fête qui s'étendait aux animaux et aux objets ; tout scintillait, brillait, exultait et la saluait. Elle était là à observer cette animation qu'elle n'avait à vrai dire jamais connue — comme une péquenaude, se disait-elle au moment où, absorbée qu'elle était dans sa contemplation, elle faillit heurter un véhicule.
Elle fit alors davantage attention ; mais, parvenue à la Praterstrasse, elle sentit son exubérance rejaillir, bien vivante, quand passa tout à côté d'elle, dans une élégante voiture, un de ses admirateurs, si près qu'elle aurait pu lui tirer l'oreille — ce qu'elle aurait été enchantée de faire. Mais, enfoncé dans son siège avec une négligence pleine de distinction, il ne la remarqua pas. Elle rit si fort qu'il se retourna et si elle n'avait pas, rapide comme l'éclair, mis son mouchoir sur son visage, peut-être l'aurait-il quand même identifiée.
Elle continua gaiement son chemin et ne tarda pas à être entourée d'une foule en train d'accomplir, en bandes claires, son pèlerinage dominical au sanctuaire viennois, les allées du Prater qui, pareilles à des poutres blanches posées sur un gazon vert, traversent cette grande étendue boisée et impraticable. Son ravissement se fondit entièrement dans l'allégresse de la masse, car la joie du dimanche et l'amour débordant de la nature faisaient oublier à chacun la grisaille des six autres journées de la semaine consacrées au labeur.
Elle dérivait au milieu de cette cohue, telle une vague isolée au sein de la mer qui écume et se brise dans une jubilation consciente de sa force.
Elle en vint presque à se réjouir de l'oubli de la couturière : ici elle était heureuse, libre, ainsi que jamais plus elle ne l'avait été dans sa vie depuis son enfance, quand elle avait découvert le Prater.
Et voici que tous les souvenirs, toutes les images resurgissaient, auréolés d'une lumière dorée par son humeur joyeuse, elle se remémora son premier amour, non pas par une volonté délibérée de morosité comme quelque chose qu'on n'aime pas évoquer, mais comme un événement qu'on voudrait tant revivre encore une fois, cet amour qu'on donne, qu'on ne vend pas...
Elle continuait à avancer, plongée dans ses rêveries, et les conversations de la foule, dans lesquelles elle ne distinguait aucun mot précis, lui parvenaient confusément, pareilles au sourd mugissement des flots. Elle était seule avec ses pensées, bien plus qu'elle ne l'avait jamais été lorsque, allongée, oisive, sur l'étroit divan persan de sa chambre, elle envoyait des volutes de fumée dans l'air calme et figé...
Subitement elle leva les yeux.
Elle ne sut pas tout de suite pourquoi. Ce n'avait été qu'une vague sensation qui soudain avait brouillé sa méditation. Elle remarqua alors qu'on l'observait. Bien qu'elle n'eût pas tourné la tête dans cette direction, son instinct de femme avait interprété sans erreur ce regard qui l'avait dérangée dans sa rêverie.
Il venait de deux prunelles sombres, celles d'un jeune homme dont le visage inspirait la sympathie par l'expression enfantine qu'il avait conservée malgré une majestueuse barbiche. Par sa mise il évoquait un étudiant et la fleur, emblème d'un parti nationaliste, piquée dans sa boutonnière ne pouvait que confirmer cette hypothèse. Planté de guingois, un chapeau à la calabraise ombrageait ses traits délicats et réguliers et conférait à cette tête ordinaire, presque commune, un caractère idéal, poétique.
Son premier mouvement fut de froncer les sourcils d'un air méprisant et de détourner fièrement les yeux. Que lui voulait ce roturier ? Elle n'était pourtant pas une fille des faubourgs, elle était...
Soudain elle s'interrompit et retrouva son sourire joyeux. Pour un instant elle s'était sentie de nouveau dans la peau d'une femme du monde, oubliant complètement qu'elle s'était travestie en demoiselle de la bourgeoisie, et elle se réjouit comme une gamine de la réussite de son déguisement.
Le jeune homme, qui avait pris ce sourire pour une avance, s'approcha d'elle sans cesser de la dévisager. Il s'efforçait d'imprimer à ses traits une expression virile, assurée de la victoire, que sa timidité et son irrésolution venaient cependant constamment détruire. Ce fut précisément ce qu'elle apprécia en lui, car la retenue et la réserve chez un homme représentaient pour elle quelque chose d'étranger. L'aspect enfantin qu'il n'avait pas encore perdu lui offrait une part d'inconnu, une sensation nouvelle d'une incomparable ingénuité. Elle se divertit infiniment à observer comment l'étudiant, plusieurs dizaines de fois, fut sur le point de lui adresser la parole, pour y renoncer toujours au moment décisif, sous l'effet de la peur et de la confusion. Elle dut se mordre très fort les lèvres afin de ne pas éclater de rire à la figure du jeune homme.
Celui-ci possédait une autre qualité : il n'était pas aveugle. Le tressaillement révélateur au coin de sa bouche ne lui échappa donc pas et son courage en fut considérablement accru.
Et brusquement, n'y tenant plus, il demanda poliment si elle l'autorisait à faire quelques pas en sa compagnie. Il ne donna aucun motif. pour la pure et simple raison que, en dépit de tous ses efforts, aucun argument valable ne s'était présenté à son esprit.
Elle-même, bien qu'il eût longtemps atermoyé, se trouva surprise au moment critique où la question fut posée. Devait-elle aquiescer ? Pourquoi pas ? Surtout ne pas commencer à envisager l'issue de cette histoire. Puisqu'elle avait déjà revêtu le costume, elle tiendrait également le rôle ; elle aussi, pour une fois, comme une fille de la bourgeoisie, elle irait au Prater avec son soupirant. Peut-être même que ce serait amusant.
Elle résolut donc d'accepter et déclara qu'elle le remerciait, mais il valait mieux qu'il ne l'accompagne pas, parce que pour lui ce serait du temps perdu. La fin de la phrase voulait dire oui.
C'est ce qu'il comprit aussitôt et il marcha à ses côtés.
Une conversation ne tarda pas à s'engager.
C'était un étudiant jeune et plein d'entrain ; de ses années de lycée, qui ne remontaient pas à bien loin, il avait emporté dans l'existence une bonne dose d'exubérance. Sans réelle expérience ni connaissance de la vie, il avait certes aimé passionnément à la manière des adolescents, mais les « aventures » auxquelles aspirent la plupart des jeunes gens ne lui étaient arrivées qu'en de très très rares occasions, si ce n'est jamais, parce que lui faisait défaut la hardiesse agressive qui en est la condition première. Le plus souvent, il s'était contenté de se languir pour l'objet de sa flamme, l'admirant de loin, prudemment, perdu dans des rêveries poétiques.
Quant à elle, elle était fort étonnée de s'entendre tout à coup jacasser de la sorte, de découvrir les choses auxquelles elle était capable de s'intéresser — et de constater qu'elle avait retrouvé soudain son vieux dialecte viennois, oublié depuis cinq ans peut-être. C'était comme si ces cinq années d'élégance et de frénésie s'étaient évanouies, englouties, il lui semblait être de nouveau l'enfant des faubourgs chétive et assoiffée de vivre qui était tombée naguère sous le charme du Prater.
Sans qu'elle s'en fût aperçue, ils s'étaient peu à peu écartés du chemin, ils avaient quitté le flot mugissant des promeneurs et marchaient maintenant à travers les vastes prairies du Prater où le printemps était roi.
Au milieu de toute cette verdure les marronniers centenaires aux larges branches dressaient leurs silhouettes de géants. Dans un murmure quasi amoureux, les rameaux lourds de fleurs bruissaient quand ils les effleuraient de la main et une masse floconneuse tombait, comme de la neige, saupoudrant l'herbe sombre dans laquelle les fleurs multicolores avaient tissé de curieux motifs. Un parfum doux et entêtant émanait de la terre et se répandait en vagues délicates, il collait si étroitement et si solidement à chacun que toute conscience de la volupté s'était dissipée et qu'on se laissait simplement bercer par une vague sensation de douceur et de félicité. Au-dessus des arbres la voûte des cieux si bleue, si étincelante, si pure, faisait penser à un saphir. Et le soleil dardait la magnificence de ses rayons dorés sur la splendeur impérissable et sans pareille de sa création : le printemps au Prater.
Printemps au Prater !
Ces mots flottaient littéralement dans l'air, tous sentaient la magie profonde qui les entourait et eux aussi avaient l'impression d'éclore en une riche floraison. Des couples d'amoureux se tenant par le bras déambulaient à travers l'étendue illimitée des prairies, rayonnants de bonheur, et chez les enfants, auxquels cette joie était encore étrangère, naissait un élan qui les incitait à sauter, à danser et à pousser des cris d'allégresse, que le vent emportait dans la forêt.
Le printemps au Prater semblait parer d'une auréole tous ces gens heureux, libérés de leurs occupations.

Ni l'un ni l'autre ne s'étaient rendu compte que le charme avait lentement tissé sa toile autour de leurs âmes ; peu à peu une chaleureuse intimité s'était mêlée à leurs joyeuses plaisanteries — tel un hôte inattendu et néanmoins bienvenu. Ils étaient devenus amis. Lui était enthousiasmé par cette séduisante jeune fille vive et gaie qui, dans son exubérance souveraine, avait l'air d'une princesse déguisée ; elle aussi éprouvait de la sympathie pour ce jeune homme plein de fraîcheur. Elle prenait un peu au sérieux à présent la comédie qu'elle avait commencée avec lui ; en remettant sa robe d'autrefois elle avait retrouvé ses impressions d'alors, elle connaissait à nouveau la nostalgie du bonheur, de la félicité du premier amour...
Il lui paraissait qu'elle allait pouvoir vivre tout cela pour la première fois, cette admiration pleine d'espièglerie, ces désirs secrets, cette béatitude simple et tranquille.
Doucement il avait passé son bras sous le sien et elle ne s'y opposa pas. Il lui raconta mille et mille choses, sa jeunesse, ce qu'il avait vécu, enfin il lui dit qu'il s'appelait Hans, qu'il était étudiant et qu'elle lui plaisait énormément — et, pendant qu'il parlait, elle sentait son souffle chaud dans ses cheveux. Moitié pour rire, moitié sérieusement, il lui fit une déclaration d'amour et elle se mit à trembler, ravie. Elle en avait déjà entendu des centaines, peut-être plus joliment tournées, elle avait réservé un accueil favorable à plus d'une, mais nulle n'avait autant embrasé ses joues que cet aveu sincère et venu du cœur, murmuré aujourd'hui à ses oreilles. Ces paroles, toutes vibrantes d'émotion, résonnaient comme un rêve suave qu'on aimerait voir se réaliser et son corps tout entier fut parcouru par un frisson de joie. Dans une sorte d'ivresse elle sentit qu'il serrait plus fort son bras contre le sien, avec une tendresse sauvage et exaltée.
Ils s'étaient déjà enfoncés très avant dans les vastes prairies désertes où le bruit des voitures n'était plus qu'un murmure assourdi, ils étaient presque seuls. Çà et là étincelaient dans la verdure, pareils à des papillons blancs, quelques vêtements d'été aux couleurs claires ; il était rare que le son d'une voix parvienne jusqu'à eux. Le soleil semblait avoir plongé toute chose alentour dans un sommeil profond...
Seule la voix du jeune homme ne se lassait pas de susurrer des mots doux, tous plus passionnés et plus étonnants les uns que les autres. Elle écoutait dans un état de torpeur, comme on prête l'oreille au moment de s'endormir à une musique lointaine, dont on ne distingue pas les différentes notes, mais seulement le rythme et la mélodie.
Elle ne se défendit pas davantage quand il lui prit la tête entre les mains, l'attira vers lui et lui donna un long baiser ardent, lourd d'une multitude de paroles d'amour non prononcées.
Tous ses souvenirs s'envolèrent avec ce baiser, c'était le premier qu'elle eût jamais reçu. Le jeu auquel elle avait voulu se livrer avec le jeune homme était devenu la vie même, l'émotion même. Elle était comme un acteur au sommet de son art, qui s'identifie totalement au roi ou au héros, oubliant qu'il joue ; enracinée en elle, une vive affection effaçait tout son passé.
Elle eut l'impression que, par l'effet d'un miracle, il lui était donné de revivre son premier amour.