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Les enquêtes d'Enola Holmes, tome 1 : La double disparition
Les enquêtes d'Enola Holmes, tome 1 : La double disparition
Nancy Springer
256 pages
Couverture souple. 13,5 x 19 cm
Nathan
10 ans et plus
Réf : 539198
Avec ce livre, cumulez 10 Points Club
Au lieu de 13,90  (prix public)
Disponible
Résumé
Londres, 1888. Enola est la sœur de Sherlock Holmes, elle a grandi loin de son frère auprès d’une mère fantasque, passionnée par le langage des fleurs. Le jour de ses quatorze ans, celle-ci disparaît. Enola va demander de l’aide à son célèbre frère, qui n’a que faire des intuitions de ce détective en jupons. C’est seule, comme son prénom Enola (Alone à l’envers) qu’elle va partir dans le Londres de Jack l’Eventreur, à la recherche de sa mère et de sa propre identité… 
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :1
Chloe1548
Le 02 juin 2010
Super bien !!!!
Ce livre est trop bien !!!!! Dès qu'il y aura le 2ème tome à France Loisirs, je l'achèterai !!!!!!!!!
Réponse du modérateur : Le tome 2 sera présenté sur le catalogue Automne 2010, disponible sur le site à partir du 25 août.
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Lorsque Nancy Springer était enfant, sa mère avait les œuvres complètes de sir Arthur Conan Doyle. Elle se souvient des innombrables lectures et relectures de ces dix volumes reliés d'un tissu brun, qui ne se terminèrent que lorsqu'il ne resta plus d'histoires de Sherlock Holmes qu'elle n'ait mémorisées.
Nancy Springer développa ainsi le désir de créer un personnage féminin fort, qui aurait les mêmes capacités à résoudre des énigmes passionnantes que le plus célèbre des détectives. C'est ainsi que naquit Enola Holmes, la sœur cadette de son héros favori. Le premier tome de cette série, La Double Disparition, a recueilli de nombreuses critiques enthousiastes.
Spécialiste du détournement de personnages, Nancy Springer est aussi l'auteur de romans racontant les exploits de Rowan Hood, qui n'est autre que... la fille de Robin des Bois ! Elle a également écrit deux romans inspirés de l'épopée du roi Arthur, sur le personnage de Morgan. Elle a obtenu deux fois le prix Edgar dans la catégorie Meilleur Roman policier pour jeune adulte.
Nancy Springer est professeur de littérature à l'université de York et habite à East Berlin, en Pennsylvanie.
Extrait
LONDRES
(LES BAS QUARTIERS)
AOÛT 1888

SOIR TOMBANT. Dans la rue pavée, les rares becs gaz en état de fonctionner luttent vaillamment contre la nuit qui gagne, relayés de loin en loin par la pauvre lampe à huile d'un vendeur de bigorneaux, planté devant l'entrée d'un pub avec sa charrette à bras.
L'inconnue, tout de noir vêtue, de ses bottines à son chapeau, se coule en silence d'ombre en ombre comme si elle-même n'était qu'une ombre. En cette heure entre chien et loup, dans le milieu d'où elle vient, sortir serait pour elle impensable sans l'escorte d'un père, d'un frère, d'un mari. Mais la voilà bien loin de chez elle. Seule et prête à tout, elle n'a pas le choix, car elle cherche quelqu'un.
Tout en allant, les yeux immenses sous sa voilette noire, elle scrute, inspecte, explore du regard. Elle voit des rats circuler sans crainte, traînant derrière eux leur hideuse queue pelée. Elle voit des gamins nu-pieds trottiner entre les tessons de verre. Elle voit des couples déambuler bras dessus, bras dessous, les messieurs en veste de flanelle, les dames coiffées de capeline de paille bon marché. Elle devine une forme humaine affalée contre un mur, ivre ou endormie au milieu des rats — morte peut-être.
Elle ouvre grand les yeux, mais tend l'oreille aussi. Au loin, un orgue de Barbarie dévide un air traînant dans la brumaille du soir. À la porte d'un pub, une petite fille appelle : « Daddy ? Da ? » Partout, proches ou lointains, les sons s'entremêlent, rires, éclats de voix, beuglements d'ivrognes, cris de vendeurs des rues : « Èèèè sont belles, mes huît', èèè sont belles ! Une goutte de vinaig' et on les gobe ! Ouat' pour un penny ! »
Le vinaigre, elle en respire l'odeur. Et l'odeur du gin, et celles du chou bouilli, de la saucisse chaude, et l'haleine salée du port tout proche, les relents vaseux de la Tamise. Et des effluves de poisson douteux, et un remugle d'égout à l'air libre.
Elle accélère le pas. Surtout, ne pas traîner. Car non seulement elle cherche, mais elle est recherchée. La chasseresse à voilette est chassée. Il lui faut circuler, se déplacer sans trêve. De crainte de se faire repérer.
Au bec de gaz suivant, dans l'embrasure d'une porte, une femme paraît attendre, bouche peinte, œil charbonneux. Passe un fiacre élégant, qui fait halte devant cette porte. Un monsieur bien mis en descend, queue-de-pie et haut-de-forme à reflets de soie. La dame à la porte a beau arborer une robe de soirée — sans doute portée naguère par la digne épouse de quelque autre gentleman à queue-de-pie —, l'observatrice à voilette soupçonne que le visiteur n'est pas là pour l'emmener danser. Et la bouche barbouillée de rouge a beau sourire de son mieux, le regard est celui du chien battu. Le mois dernier, à trois rues d'ici, une femme semblable à celle-ci a été retrouvée égorgée. La dame au fier décolleté le sait. L'inconnue à voilette aussi. Elle détourne les yeux et poursuit son chemin.
Un peu plus loin, une silhouette mollement adossée contre un mur la hèle d'une voix traînante : « Tout' seule, ma'am ? Voulez de la compagnie ? »
De la compagnie ? Merci bien. Jamais un vrai gentleman ne s'adresse à une dame sans lui avoir été présenté.
L'inconnue accélère le pas. Ne pas ouvrir la bouche. Ne parler à personne. Elle n'est pas chez elle, ici. Non que cette idée la perturbe. À vrai dire, où est-elle chez elle ? Nulle part. Elle ne l'a jamais été, jamais vraiment. De même, d'une certaine façon, elle a toujours été seule. Solitaire, en tout cas. Pourtant, c'est le cœur lourd qu'elle erre dans la nuit. Elle n'a plus de logis, plus de toit. Elle est étrangère en cette ville — la plus grande au monde, à ce qu'on dit. Et elle ne sait même pas où elle pourra poser sa tête pour la nuit.
En attendant, elle marche.
Si elle survit jusqu'au matin, si le ciel le veut, son grand espoir est de retrouver l'être aimé.
De rue en rue, d'ombre en ombre, l'inconnue s'enfonce au cœur de l'est londonien.
Seule.



CHAPITRE PREMIER


S'IL EST UNE CHOSE OUE J'AIMERAIS SAVOIR, c'est pourquoi ma mère m'a nommée « Enola ».
Enola, qui, à l'envers, se lit : alone¹
Mère avait toujours eu un goût marqué pour les messages codés, les énigmes à décrypter. Peut-être avait-elle alors une sorte de pressentiment ? Peut- être m'accordait-elle là, fée penchée sur mon berceau, un don équivoque ?
Mais peut-être aussi avait-elle déjà son idée derrière la tête, même si mon père, à l'époque, était encore de ce monde.
Quoi qu'il en soit, en grandissant, combien de fois ai-je entendu ces mots : « Tu te débrouilleras très bien toute seule, n'est-ce pas, Enola ? » Tous les jours de ma vie, je crois, depuis l'âge de neuf ou dix ans. Car c'était, invariablement, ce que Mère murmurait d'un ton évasif et léger avant d'aller par les chemins creux, sa boîte d'aquarelles sous le bras.
Et c'est bel et bien seule, seule au monde ou quasi, que je me suis retrouvée un soir de juillet, le jour de mes quatorze ans, ma mère n'étant pas rentrée au manoir familial, Ferndell Hall.
Comme j'avais eu, malgré tout, ma petite fête d'anniversaire en compagnie de Lane, notre majordome, et de sa femme, notre cuisinière et femme de ménage, l'absence de ma mère ne m'avait pas troublée outre mesure. Bien qu'en excellents termes chaque fois que nous nous croisions, Mère et moi avions tendance à mener chacune de son côté sa petite vie, sans guère mettre en commun nos projets et soucis. Je présumai donc, ce soir-là, que quelque affaire urgente l'avait retenue ailleurs, d'autant plus qu'elle avait chargé Mrs Lane de me remettre à l'heure du thé certains paquets enveloppés avec soin.
Pour ce quatorzième anniversaire, mes cadeaux étaient au nombre de trois.
— Un : un nécessaire à dessin — papier, crayons à la mine de plomb, canif de poche pour les tailler, et trois grosses gommes de caoutchouc, le tout ingénieusement rangé dans un coffret de bois bien plat qui faisait chevalet, une fois ouvert ;
— Deux : un épais volume intitulé Le Langage des fleurs ; suivi de Notes sur les Messages transmis par les Éventails, Mouchoirs, Timbres-poste, ainsi que la Cire à cacheter ;
— Trois : un mince recueil de messages codés à décrypter.
Malgré la modestie de mes talents, Mère avait toujours encouragé ce qu'elle nommait mon « joli coup de crayon ». Elle savait combien j'aimais esquisser à grands traits des croquis, des caricatures, et combien aussi j'aimais lire — presque tous les livres, et sur tous les sujets. Pour ce qui est des messages codés, en revanche, elle savait ou aurait dû savoir que me casser la tête là-dessus ne me tentait pas particulièrement. Ce petit recueil, pourtant, elle l'avait entièrement confectionné de ses mains, allant jusqu'à coudre elle-même en cahier ces trente-deux pages calligraphiées et ornées de fleurs à l'aquarelle.
Ce cadeau-là, clairement, elle avait dû y travailler des semaines durant. C'était un signe d'attention de sa part, me disais-je. Cette remarque, je me la fis plusieurs fois dans la soirée. Délibérément.

Bien que n'ayant aucune idée de l'endroit où Mère pouvait se trouver, j'étais pour ainsi dire convaincue qu'elle serait de retour au matin ou qu'elle aurait donné de ses nouvelles. Mon sommeil ne fut guère troublé.
Mais le lendemain, à mon lever, Lane fit gravement non de la tête. Non, la maîtresse du lieu n'était pas rentrée. Non, elle n'avait fait parvenir aucun message.
Au-dehors tombait une bruine grise, à l'unisson de mon humeur qui s'assombrissait de minute en minute.
Le breakfast achevé, je regagnai ma chambre à l'étage, ma chambre si gentille avec ses meubles peints en blanc égayés de fleurettes roses et bleues en frises, de la coiffeuse au bonheur-du-jour en passant par la commode. Ce mobilier à décor champêtre, naïf et de pacotille, faisait « petite fille », je le savais, mais il me plaisait bien — en temps ordinaire.
Pas ce jour-là.
Rester entre quatre murs semblait décidément impensable. Tout juste si je pris le temps de m'asseoir pour enfiler des galoches par-dessus mes bottines de cuir. J'étais vêtue, comme à l'accoutumée, d'une chemise et de knickerbockers² ayant naguère appartenu à mes aînés, et je jetai là-dessus un caoutchouc de même provenance. Ainsi blindée contre la pluie, je descendis l'escalier à grand bruit, pris au passage un parapluie au portemanteau de l'entrée et sortis par la cuisine en jetant à Mrs Lane : « Vais faire un tour dehors... »
Un tour dehors. Bizarre. Ces mots-là, je les prononçais chaque jour, chaque fois que je mettais le nez à l'air libre. Chacune de mes sorties était, à sa manière, une tournée d'inspection, une sorte d'enquête, mais en quête de quoi ? Je le savais rarement. Je grimpais aux arbres à la recherche de menus trésors : un escargot jaune rayé de brun, un grappillon de graines violettes, un nid d'oiseau... Si je repérais l'aire de quelque pie accessible sans risque, j'allais en examiner le butin — bouton de bottine, bout de ruban doré ou boucle d'oreille que, sans doute, quelqu'un avait longuement cherchée. Je m'imaginais en détective, avec pour mission de retrouver tout ce qui avait disparu...
Mais ce jour-là, ce n'était pas un jeu.
Mrs Lane le savait aussi, que l'heure n'était pas au jeu. Elle aurait dû me rappeler bien haut : « Où est votre chapeau, Miss Enola ? » Elle le faisait toujours ; je ne mettais jamais de chapeau. Ce jour-là, elle se contenta de me suivre des yeux sans mot dire.
Un tour dehors. En quête de ma mère.
Je devais pouvoir la retrouver. Foi d'Enola.
Sitôt hors de vue depuis les fenêtres de la cuisine, j'entamai les recherches avec la frénésie d'un chien de chasse, à l'affût du moindre signe, de l'indice le plus ténu. La veille, en l'honneur de mon anniversaire, j'avais été autorisée à faire la grasse matinée ; en conséquence, je n'avais pas vu sortir ma mère. Mais je pouvais parier qu'elle était allée, comme à son habitude, peindre des fleurs — elle y passait souvent des heures. Je dirigeai donc mes pas, sans l'ombre d'une hésitation, à travers le parc familier.
Mère gérait nos terres elle-même, et elle aimait laisser les végétaux croître à leur guise. Entre les anciens massifs désormais envahis d'herbes folles, les allées s'étaient faites sentiers. La ronce, l'ajonc et le genêt avaient colonisé les pelouses, le lierre et d'autres conquérants s'étaient partagé le sous-bois, et le tout, gorgé de pluie, me dégoulinait sans vergogne dans les bottines et dans le cou.
Le vieux colley des époux Lane, Reginald, m'escorta en trottinant jusqu'à ce que, las de se faire saucer, il résolût de retourner au sec, en créature sensée qu'il était. La sagesse me soufflait d'en faire autant et cependant, trempée jusqu'aux genoux, je continuais d'aller. Mon pas s'était accéléré à mesure que l'inquiétude se muait en anxiété, et, pour finir, une terreur sourde me prit, plus impérieuse qu'un fouet. Terreur à l'idée que, peut-être, ma mère gisait là quelque part, blessée, souffrante ou — hypothèse odieuse que je ne pouvais exclure, Mère n'étant plus de toute première jeunesse — terrassée par quelque attaque, cardiaque ou autre. Elle pouvait être... non, il existait d'autres mots. Décédée. Plus de ce monde. Partie rejoindre mon père.
Non. Par pitié.
On pourrait songer, peut-être, Mère et moi n'étant pas « intimes », que l'idée d'une disparition n'aurait pas dû m'affecter outre mesure. Au vrai, c'était tout l'inverse. J'en étais bouleversée. Il me semblait que ceserait ma faute s'il lui était arrivé quelque chose. Toujours je me sentais coupable, peu importait de quoi au juste — coupable de respirer, coupable d'exister, coupable d'être née si tard dans la vie de ma mère, au-delà de toute décence, scandale et fardeau à la fois. Et toujours je m'étais dit que je réparerais ce tort un jour, devenue adulte. Un jour, je l'espérais de toutes mes forces, je ferais de ma vie un rayon de lumière qui me tirerait à jamais de la disgrâce.
Par ailleurs, je tiens à l'affirmer, ma mère m'aimait, et je le savais.
Il fallait donc qu'elle fût en vie. Il le fallait. Et il me fallait la retrouver.


1. En anglais : « seul(e) ».
2. Culotte légèrement bouffante, serrée au-dessus du genou et très semblable à la culotte de golf (souvent abrégé en « knickers »).