Les carnets de Douglas
Les carnets de Douglas
256 pages
Couverture souple. 11 x 18 cm
Réf : 523677
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Au lieu de 18,00  (prix public)
Résumé
Ils ont grandi sans amour, lui dans le luxe, elle dans la misère. Maintenant qu'il vit dans les bois, Romain ne parle plus à personne : il joue de la clarinette... la mélodie envoûte Elena, irrésistiblement attirée vers cet homme solide comme un arbre, puissant comme l'amour qui jaillit à l'ombre des grands feuillages... 
Pourquoi on l'a choisi
La forêt, baume des âmes blessées. Lauréate du Prix des lecteurs France-Québec, Christine Eddie nous offre un premier roman romantique et sauvage. Des chapitres courts et denses, une écriture pleine de grâce et d'imagination. Un pur bijou !
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :3
Le 02 juin 2010
Bon livre!!
Livre étrange qui nous emmène dans ces vies, qui s'entremêlent dans le temps et les lieux. J'ai beaucoup aimé lire ce livre, il se lit facilement et Douglas nous fait passer par bien des états...
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julsa
Le 01 août 2011
Emouvant
J'ai adoré ce livre que j'ai lu en deux jours... L'histoire est prenante, sincère, les personnes sont touchants, attachants... On a envie tout simplement qu'ils soient tous heureux ! Très belle lecture... Très agréable moment. Je le conseille...
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indianbook
Le 11 janvier 2012
Excellent roman !
Magnifique roman, où l'on passe par bien des émotions ! La rudesse de la vie fait se rencontrer les protagonistes de cette histoire, mais grâce à l'amour que les personnages se vouent les uns aux autres, les destins se tracent et nous embarquent au fil des pages, puis arrivé à la dernière page, on referme ce livre avec un sentiment de bien-être absolu. Merci à l'auteur de m'avoir embarqué à Rivière-aux-oies.
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Extrait

Repère


Même quand elle se déroule au loin, la guerre profite toujours à quelqu'un. À Sainte-Palmyre, ce fut aux Brady. Guidés par l'odeur de pactole qui se terrait sous le moindre signe de rationnement, ils se lancèrent dans un marché noir d'aliments, brassèrent de la bière et, surtout, des affaires. Petit train va loin et l'encre qui signa l'Armistice n'était pas encore sèche que leur locomotive tirait déjà une rondelette fortune dont l'édification avait échappé à l'inspecteur des impôts.
Comme une marée noire, leur pouvoir s'étendit sur des dizaines, puis des centaines et des milliers d'hectares. Fermes, abattoirs, épiceries, usines, auberges : à la fin, on ne compterait plus. Tout ce qui nourrissait la région finirait par leur appartenir. À Sainte-Palmyre, les Brady prendraient l'habitude de présider la table. De père en fils, cela irait de soi.
Antoine, le rejeton de la première génération de ces Brady prospères, assura le relais dès le moment où il se choisit une épouse parmi les filles de notables : Alexina, une nymphette un brin neurasthénique mais au compte bancaire consistant. Leur opulence bien assise, Antoine et Alexina eurent deux enfants, une fille, May, et — Dieu soit loué ! —un garçon trois ans plus tard. Ce qui autorisait la nymphette à soupirer d'un air las quand le jeune Romain était présenté à d'illustres visiteurs : « C'est le dernier enfant que j'aurai. » Elle tint promesse.


Occupés, lui à faire fructifier leurs actifs et elle à soigner sa dépression, les parents Brady eurent peu de temps à consacrer à Romain. Quant à May, la sœur, sa jalousie se transforma en une aversion qui frisa le sadisme chaque fois que l'occasion lui fut donnée de se trouver seule avec son frère. Ce sont des choses qui arrivent.
Aussi, quoique normalement constitué, leur cadet ne sut jamais tout à fait comment se comporter avec une famille de parvenus qui n'entretenait de relations que si elles étaient publiques. Aux timides questions que Romain, comme tous les enfants de son âge, posait candidement, on ne répondait pas, ou alors trop vite et à côté. Pas maintenant. Qu'est-ce que tu crois ? Mais vas-tu finir par te taire ! Le petit garçon errait dans les couloirs étincelants du manoir à fausses tourelles, se cachait dans les plis des rideaux en caressant à deux mains leur velours épais, se pelotonnait sur le palier de l'escalier en imitation de marbre, assez large pour contenir deux arbres généalogiques. En effet, il finissait par se taire.
Il aurait pu se perdre, s'emmurer, mais c'était sans compter la musique qu'il croisa par hasard au jardin d'enfants et que monsieur et madame, considérant qu'il serait de bon ton d'offrir de temps à autre un récital à leurs invités, acceptèrent de lui faire apprendre. Sans compter aussi les livres importés à prix d'or, par rayonnages entiers, pour le coup d'œil, dont les pages étaient parfois collées les unes aux autres à force de n'avoir jamais été lues. Les véritables parents de Romain Brady, les seuls qui comptèrent vraiment, se nommaient Amadeus Mozart et la comtesse de Ségur.


À quatre heures de route de Sainte-Palmyre, Éléna Tavernier dut se contenter, elle aussi, d'une enfance dépeuplée. Elle grandit dans une maison pleine de fracas où les injures que le père lançait à Rose, la mère, en même temps qu'une assiette ou une gifle, débordaient d'obscénité et de mépris. Ne pas les entendre demanda beaucoup d'efforts à la fillette. Elle passa ainsi l'essentiel de ses premières années à se boucher les oreilles, rêvant à l'intervention des fées qui les transporteraient, elle et sa maman, dans un pays des merveilles, n'importe lequel. C'est exactement ce qu'elle faisait la dernière fois que sa mère hurla dans la cuisine pendant qu'une tache de sang dessinait un lac sur le plancher. S'il manquait un indice pour connaître toute la vérité, Éléna le trouva dans le regard terrifié de la morte, juste avant que le prêtre ne lui ferme les yeux. Mais dénoncer le père était au-delà des forces d'une gamine de six ans.
Rose Tavernier fut enterrée au bout de la dernière rangée du petit cimetière de Saint-Lupien où Éléna ne pouvait se rendre qu'en cachette, avant l'école ou après la messe, sans jamais avoir le temps de dire « maman tu me manques ». La fille unique n'eut d'autre choix que de s'accommoder de son père unique. Comme un caméléon invisible et tranquille, apparemment obéissant mais en constant état d'alerte, elle apprit à ranger, nettoyer, cuisiner et étudier en faisant semblant de ne pas rester sur ses gardes à tout moment. Les caméléons, c'est connu, ont un champ de vision de trois cent soixante degrés.


C'est le fils du boulanger, lançait en soupirant Antoine Brady aux gens d'affaires qui traversaient le salon, étonnés d'y trouver un enfant plongé dans les aventures de Robinson Crusoë. C'est mon frère adopté, s'empressait de préciser May le dimanche à ses amies ricaneuses, comme pour s'excuser de devoir leur imposer les gammes et les arpèges qui s'emparaient des trois étages du manoir... Le dernier enfant que j'aurai, bredouillait Alexina en s'emmitouflant dans son châle de cachemire.
Romain ne savait pas se tenir droit. Romain marchait comme un canard. Romain mettait ses coudes sur la table et, souvent, le feu aux poudres. Romain était trop ceci et pas assez cela. Quand une parole osait sortir de sa bouche, elle déconcertait. Il lassait sa mère, irritait son père. Gaucheries, sottises, étourderies. Tout était la faute de Romain. Même la pluie qui faisait pourrir les récoltes.
— Tu as le mauvais œil, grondait May à son oreille en lui enfonçant les ongles dans le gras du bras.
Il s'efforça pourtant de grandir en découvrant un sens caché aux choses de la vie. À l'école, le fils du boulanger se fixa au milieu du peloton d'où il ne fit rien pour se faire remarquer. En société, le frère adopté ne chercha pas à se faire des amis et il se laissa devenir la risée des habitants de Sainte-Palmyre qu'il observait sans broncher. Mais très tôt, le dernier enfant d'Alexina prit une décision qu'il eut largement le temps de mûrir, le soir avant de dormir, en recomptant l'argent de poche qu'il économisait.
Pendant le cérémonial pompeux organisé pour souligner ses dix-huit ans et auquel étaient conviés des poignées d'inconnus, Romain surprit ses parents en leur annonçant qu'il partait vivre quelque temps à la campagne. Sa sœur éclata de rire.