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Résumé
Heureusement rentrée de Bohême avec son époux, Marie, la belle catin devenue châtelaine, attend un enfant. C’est alors qu’elle est enlevée par Hulda Von Hettenheim, la veuve de son pire ennemi. Dévorée par la haine, Hulda entend infliger à celle qui est responsable de la mort de son seigneur un sort pire que la mort : elle vend Marie comme esclave !
Pourquoi on l'a choisi
Le dernier voyage de la catin : Des steppes gelées de la Russie aux fastes de Constantinople, Marie se bat de toutes ses forces contre un destin contraire. Ce troisième volet clôt magnifiquement une saga médiévale de violence et de passions.
Les internautes ayant commandé La catin, tome 3 : Le testament de la catin ont également choisi
Dans le moyen-âge une héroïne au grand coeur, capable de sortir de toutes les situations avec courage et pugnacité, on est emporté avec Marie dans toutes ses aventures.
Iny Lorentz est née à Cologne et travaille actuellement comme programmeuse en informatique pour une compagnie d'assurances de Münich. Elle a commencé à publier des nouvelles au début des années 1980. Mais c'est son premier roman, La Castrate, qui l'a aussitôt fait connaître. Depuis une dizaine d'années, ses ouvrages figurent régulièrement sur les listes des meilleures ventes en Allemagne.
Des cris de guerriers et des hennissements déchiraient les oreilles de Marie. Le bruit de la bataille était dominé par le vacarme des couleuvrines hussites qui répandaient la souffrance et la mort dans les rangs serrés des chevaliers allemands. Elle apercevait les fantassins de Bohême dans leurs sarraus bleus, avec leurs chapeaux ornés de plumes, fonçant telle une vague de fond sur les soldats de l'empereur, pétrifiés d'angoisse. Certes, ils n'avaient pour toute protection que des armures en cuir bouilli et de petits boucliers ronds, mais ils semblaient innombrables et les pointes de leurs lances ainsi que les clous de leurs étoiles du matin brillaient au-dessus de leurs têtes.
Elle entendit la voix de Michel ordonnant à ses hommes de tenir bon. Ailleurs cependant, la formation allemande se délita, et l'ordre de bataille se désagrégea comme une miche de pain dur qu'on casse avec les mains pour la donner aux cochons. À cet instant, Marie comprit que l'empereur Sigismond avait conduit ses sujets dans une bataille sans issue. Elle soupira et serra Trudi contre elle.
Un des chevaliers qui avaient pris la fuite s'avançait dans sa direction. Sa visière était béante, elle reconnut Falco von Hettenheim. Il s'immobilisa devant elle et, du pouce, désigna Michel cerné par une épaisse grappe de rebelles.
— Cette fois, ton époux va mourir pour l'empereur. Il va crever, et plus rien ne pourra te mettre à l'abri de ma vengeance !
Marie se raidit et, quoiqu'il ressemblât à une aiguille, comparé à l'épée de Falco, elle glissa la main vers le poignard dissimulé dans un pli de sa robe. Le chevalier von Hettenheim leva son arme, s'apprêtant à frapper, puis s'arrêta finalement en plein mouvement et éclata de rire.
— Une mort rapide serait un châtiment trop léger pour toi, espèce de catin. Mieux vaut que tu vives et que tu souffres mille morts !
Il tendit vers Trudi sa main droite, couverte d'un gant d'acier, arracha l'enfant à sa mère et l'emporta dans un ricanement.
Hurlant de désespoir, Marie s'élança à leur poursuite pour libérer sa fille. Au même moment, quelqu'un la saisit par l'épaule et la secoua avec force :
— Réveillez-vous, marraine !
Elle tressaillit et ouvrit les yeux. Plus de Falco von Hettenheim, de soldats de Bohême ni de chevaliers allemands, mais une paisible rive verdoyante et un fleuve au cours paresseux. Elle se trouvait à bord d'un chaland tiré par deux chevaux bais au pas vif et reconnut devant elle Anni et Michi qui la fixaient d'un air manifestement soucieux.
— Que se passe-t-il, dame Marie ? demanda son filleul. Êtes-vous malade ?
— Non, je vais bien, le rassura-t-elle. Je me suis juste assoupie, j'ai fait un mauvais rêve.
Voulant se lever, elle eut besoin de sa chambrière pour se remettre sur pied.
— Cauchemars pas bons, lâcha celle-ci.
La jeune fille parlait à présent avec aisance, mais dès qu'elle s'énervait, elle retombait dans ses balbutiements d'antan.
Marie lui sourit pour l'apaiser et s'approcha du bord de l'embarcation. Tout en laissant son regard errer sur la forêt qui, à cet endroit, descendait jusqu'au fleuve et contraignait les chevaux à patauger, elle repensa à son rêve, si intense qu'elle croyait encore sentir l'odeur de la poudre. Ce cauchemar l'étonnait car ils étaient rentrés de Bohême sains et saufs et ne couraient aucun risque d'y être renvoyés. Le Ciel avait puni le traître Falco von Hettenheim, et Michel vivait désormais sur le domaine de Kibitzstein offert par l'empereur.
Marie s'était absentée pour passer quelques semaines chez son amie Hiltrude qui possédait une ferme non loin de Rheinsobern. Elle aurait volontiers remis ce voyage au printemps pour éviter d'affronter les tempêtes et le froid de l'automne sur le chemin du retour. Mais Hiltrude n'avait pas vu son fils aîné, sans lequel Michel et elle auraient connu une fin tragique, depuis plus de deux ans. Marie tenait donc absolument à le raccompagner en personne dans la mesure où elle était infiniment reconnaissante à son amie d'avoir laissé Michi partir à la guerre alors qu'elle n'était pas convaincue par son plan.
À présent, Hiltrude devrait bien reconnaître que Marie avait eu raison. D'autres aussi avaient dû l'admettre d'ailleurs, en particulier le comte palatin qui avait voulu la forcer à se remarier après le prétendu décès de son époux. Comme la nouvelle de sa mort provenait de Falco von Hettenheim, Marie avait d'emblée soupçonné un mensonge. Elle savait que le chevalier enviait depuis le début l'ascension de son mari. C'est pourquoi elle s'était doutée que Michel avait peut-être survécu à l'attaque des hussites. Cette prémonition l'avait incitée à partir à l'Est où, de fait, elle avait retrouvé l'homme de sa vie. Il avait perdu la mémoire et s'était réfugié dans une forteresse restée fidèle à l'empereur.
— Tu es bien songeuse aujourd'hui, remarqua sa chambrière en la fixant d'un air surpris.
D'ordinaire, sa maîtresse et amie se montrait imperturbable et attentive. La distraction momentanée de Marie devait tenir à sa grossesse. Anni savait que le couple espérait un garçon pour assurer sa descendance. Une fois mariée, Trudi prendrait en effet le nom de son époux et vivrait dans un autre château. Certes, l'empereur lui avait permis de garder le fief de son père ; cependant, même dans ces conditions, Kibitzstein n'appartiendrait plus aux Adler, mais à une autre famille.
— C'est l'Église qui se moque de la charité ! répliqua Marie en voyant sa chambrière à son tour perdue dans ses réflexions.
Elle la pria de lui donner un peu de vin mêlé d'eau. Pendant qu'Anni se lançait à la recherche du gobelet, tombé du coffre qui servait de table et disparu à l'autre bout du pont, Marie s'efforça de chasser le sombre pressentiment qui l'avait envahie. Le rêve où elle avait revu de manière si vivante cet assassin et félon de Falco von Hettenheim lui semblait de mauvais augure.
Pour chasser les images du cauchemar, elle tourna ses pensées vers Rheinsobern. Elle brûlait de revoir l'amie dont elle n'avait jamais été séparée aussi longtemps depuis ses dix-sept ans, l'âge où Hiltrude l'avait recueillie une petite vingtaine d'années auparavant. Ensemble, elles avaient erré de foire en foire, rejetées par la société, catins itinérantes, et elles avaient dû vendre leurs corps pour survivre. Au bout de cinq ans, leur destin avait pris un tour inespéré. Hiltrude était devenue une fermière respectée, tandis qu'elle-même avait épousé un fils d'aubergiste nommé capitaine de forteresse, puis élevé au rang de chevalier du Saint-Empire romain germanique à l'issue d'une bataille sanglante où il avait sauvé la vie du souverain. Par moments, leur ascension lui paraissait trop rapide. Marie était prise de vertige en songeant aux devoirs et aux droits qui se rattachaient à leur nouvel état.
Tout à coup, elle se demanda ce que son père aurait dit de tous ces événements. Lorsqu'elle avait dix-sept ans, il lui avait présenté comme une chance inouïe la demande en mariage émanant du fils illégitime et désargenté d'un comte de l'empire. Son prétendant s'était révélé une crapule non moins ignoble que Falco von Hettenheim. Au lieu de la déposer sur une couche nuptiale somptueuse, il avait intrigué pour l'accuser de mœurs volages et la faire emprisonner. Elle avait été fouettée sur la place publique et chassée de sa ville natale pendant que son fiancé s'emparait de la fortune de son père. Elle n'avait survécu à ces épreuves que parce qu'elle n'avait jamais abandonné l'espoir de se venger de son tortionnaire. Et elle y était parvenue en prenant la tête d'une révolte de prostituées lors du concile de Constance où elle avait obligé l'empereur Sigismond à la réhabiliter. Comme on ne savait néanmoins que faire d'une catin déclarée officiellement vierge, on l'avait mariée à son ami d'enfance sans autre forme de procès. Et, contre toute attente, elle avait découvert avec lui le grand bonheur.
— J'ignore qui de nous deux est l'Église et qui la charité, Marie. Tu réfléchis trop. Ce n'est pas bon pour l'enfant.
Après toutes les aventures qu'elles avaient vécues en Bohême, où elles avaient été asservies par les hussites, Anni ne s'adressait pas à sa maîtresse avec la déférence qui s'imposait envers une châtelaine et femme de chevalier ; Marie ne l'exigeait d'ailleurs pas. Elle répondit en éclatant de rire :
— À t'entendre, on dirait que tu as déjà mis au monde une douzaine d'enfants !
Anni, une jeune fille frêle de presque quinze ans, avait bien malgré elle une certaine expérience de l'autre sexe.
— Je n'ai peut-être jamais eu d'enfant, seulement je sais qu'il n'est pas bon de se ronger les sangs. Nous aurions dû emmener Trudi. Elle aurait chassé tes idées noires depuis longtemps.
L'espace d'un instant, Marie sentit les larmes lui monter aux yeux. Sa petite fille, qui l'avait suivie au fin fond de la Bohême, lui manquait. Mais comme son père avait dû renoncer à elle pendant tant d'années, elle l'avait laissée au château. Elle observa Anni avec une expression de chagrin.
— Ne t'inquiète pas pour moi. La plupart des femmes ont des sautes d'humeur quand elles sont enceintes. Dans une heure au plus tard, j'aurai retrouvé le sourire.
— J'espère bien !
Malgré sa réponse, la jeune Tchèque ne croyait guère en une si rapide amélioration, car à voir l'air oppressé de sa maîtresse, on aurait pu croire qu'il venait de lui arriver un malheur. Elle s'était imaginé que Marie prendrait plaisir à revoir les champs où elle avait passé tant d'années. En fait, plus ils approchaient de Rheinsobern, plus la châtelaine devenait mélancolique. En repartant à l'arrière du bateau pour remplir à nouveau le gobelet, elle dit à Michi :
— Je souhaite que ta mère arrive à la divertir. Cet abattement ne me dit rien qui vaille.
Michi hocha la tête en écoutant d'une oreille distraite. Sa voix avait mué, et il éprouvait désormais des désirs encore inconnus une année plus tôt. Dans ses rêves, il ôtait la chaste tunique grise de la jeune fille et se livrait avec elle à des actes qu'il n'aurait pas osé avouer même en confession.
— Maman a toujours su s'arranger de ses humeurs. Ce n'est pas récent. Dame Marie est têtue comme une mule. Quand elle a une idée en tête, elle n'y renonce jamais avant d'avoir atteint son but. À ta place, je ne me ferais aucun souci.
— Pourtant je m'en fais ! murmura Anni en soupirant, déçue qu'il ne la prenne pas au sérieux.
Alors qu'elle s'apprêtait à poursuivie son chemin, il lui mit la main aux fesses. Aussitôt, elle se retourna et le gifla si fort qu'on l'entendit jusque sur la rive. Il perdit l'équilibre, tomba le derrière par terre et leva des yeux consternés vers la jeune fille qui le foudroyait du regard.
— Ne t'avise pas de recommencer ! l'avertit-elle.
— Ne joue pas la sainte nitouche, protesta-t-il. Je sais bien que tu as déjà couché.
Michi sentit des larmes de honte et de rage lui monter aux yeux. Une fraction de seconde plus tard vinrent s'y ajouter celles de la douleur, car Anni l'avait frappé une deuxième fois, et cette gifle laissa l'empreinte de ses doigts sur sa joue.
— Je ne me suis pas donnée de plein gré, déclara-t-elle, et je ne suis pas près de me laisser approcher par un garçon de ton espèce. Si jamais tu m'ennuies, je raconterai tout à dame Marie.
L'adolescent rentra la tête dans les épaules. Marie ne plaisantait pas avec un tel sujet. Comme elle avait elle-même été violée, elle détestait plus que tout les hommes qui obligeaient les femmes à leur céder. Cela étant, il n'avait pas exercé de pression sur Anni, il avait juste voulu la taquiner — espérant bien entendu en secret qu'elle finirait un jour par le rejoindre dans son lit pour qu'il fasse la démonstration de sa virilité.
— Tu n'étais pas obligée de frapper si fort ! Je n'attendais rien de toi.
Il se releva, tourna le dos à la jeune fille et se mêla aux bateliers. Trois d'entre eux s'occupaient des cordes et plantaient de longues perches dans l'eau pour éviter les passages peu profonds ; le quatrième tenait le gouvernail et maintenait le chaland près de la rive de manière que les chevaux sur le chemin de halage puissent garder la cadence. Tous les quatre avaient entendu la petite altercation et conseillèrent à Michi de ne pas se tracasser. L'un d'eux lui donna une tape sur l'épaule pour le consoler.
— Tu sais, mon garçon, la nuit, tous les chats sont gris. Peu importe que la femme en dessous de toi soit jeune ou vieille. Le principal, c'est d'avoir du plaisir entre des cuisses bien chaudes. Dans le prochain village, je connais une catin propre qui se ferait sans doute une joie de montrer à un vaillant garçon dans ton genre comment se servir de son manche. Tu veux que nous t'y emmenions ?
— Non merci !
Michi secoua la tête sous les éclats de rire des bateliers. Il les aurait volontiers accompagnés ; seulement, ils étaient déjà trop près de Rheinsobern. Il craignait que ses parents ne l'apprennent. Son père aurait peut-être fermé les yeux, mais sa mère ne lui aurait jamais pardonné une telle escapade. En outre, la peur d'exposer sa famille à de stupides ragots s'ajoutait à la crainte de se ridiculiser auprès de la prostituée.
Marie, perdue dans ses souvenirs, était la seule à qui les gifles d'Anni et les plaisanteries des bateliers avaient échappé. Elle ne pouvait pas s'empêcher de penser à Falco et avait l'impression que, même mort, il continuait de représenter une menace.