Dieu, ma mère et moi
Dieu, ma mère et moi
Franz-Olivier Giesbert
250 pages
Couverture souple
Réf : 500390
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Prix public*
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Disponible
Résumé
Dans ce livre, Franz-Olivier Giesbert qui se dit croyant depuis le jour de sa naissance, raconte sa foi à travers ses expériences, ses voyages, les œuvres et les personnages qui l’ont marqué, de Saint François d’Assise à la philosophe Simone Weil, sans oublier Julien Green ou Norman Mailer.
Ce n’est pas un témoignage ni une profession de foi, mais plutôt un récit très personnel où Franz-Olivier Giesbert construit et déconstruit la petite religion, sur fond de panthéisme, qu’il s’est fabriquée à partir du christianisme, d’abord avec sa mère, catholique et philosophe, puis, avec tous les évènements et toutes les découvertes qui ont rythmé sa vie.
Ce livre circule à travers les époques et les œuvres. Il vous emmène dans un temple de Pagan, en Birmanie, ou à Big Sur, en Californie, jusqu’aux plus belles pages de Giordano Bruno sur le cosmos, ou de Jacques Derrida sur les animaux, en passant par des souvenirs d’enfance ou encore un hymne au végétarisme.
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« Je n'ai jamais eu à chercher Dieu : je vis avec lui. » Ainsi s'ouvre ce récit très personnel de Franz-Olivier Giesbert, où se mêlent avec bonheur souvenirs d'enfance, évocations d'une mère disparue (fervente catholique et philosophe), chroniques de voyages et de lectures. Un autoportrait spirituel empreint tout à la fois d'humour et d'une profonde sincérité.
Né en 1949 aux États-Unis d'un père artiste peintre américain débarqué en Normandie en juin 1944 et d'une mère française, Franz-Olivier Giesbert arrive en France à l'âge de trois ans. Diplômé du Centre de formation des journalistes, il collabore pendant quatre ans à la page littéraire du quotidien Paris-Normandie. Il entre au Nouvel Observateur en 1971. Devenu directeur de la rédaction en 1985, il quitte le Nouvel Observateur trois ans plus tard pour entrer au Figaro, au même poste. Quelques années plus tard, il devient directeur du journal Le Point. Franz Olivier Giesbert a présenté diverses émissions culturelles à la télévision, dont Cultures et Dépendances sur France 3, puis Chez FOG sur France 5.
On lui doit plusieurs essais politiques :
    François Mitterrand ou la Tentation de l'Histoire
    Jacques Chirac
    Le Président
    La fin d'une époque
Romancier, il est l'auteur de :
    Monsieur Adrien
    L'Affreux
    (Grand Prix du Roman de L'Académie française 1992)
    La Souille (Prix Interallié 1995)
    Le Vieil homme et la mort
    Le Sieur Dieu
    (Prix Baie des Anges 1998)
    L'Américain
    Le Lessiveur
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Extrait

1



Je n'ai jamais eu à chercher Dieu : je vis avec lui. Avant même que je sois extrait par des spatules du ventre de ma mère où je serais bien resté, si on m'avait demandé mon avis, il était en moi comme je suis en lui. Il m'accompagne tout le temps. Même quand je dors.
C'est ma mère qui m'a inoculé Dieu. Une caricature de sainte mystique qu'un rien exaltait, des pivoines en fleur aussi bien qu'une crotte de son dernier-né, au fond du pot. Je suis sûr qu'elle avait de l'eau bénite en guise de liquide amniotique. Elle exsudait la foi.
Quand maman a accouché de moi, j'étais déjà, je le sais, rempli d'un plein bon Dieu de joie qui, depuis, ne m'a plus quitté. La joie du croyant. Il paraît que j'ai ri et gazouillé très tôt, alors que j'ai tardé à marcher ou à parler. Je ne fus finalement précoce en rien, sauf en Dieu. Je suis né avec la foi, une foi increvable qui a inscrit sur mon visage, entre deux crises de mélancolie, cet air de niaiserie ébahie, que l'on retrouve dans les monastères où la vie semble un sourire inaltérable.
Aussi loin que je me souvienne, je n'ai jamais douté. Même les soirs où mon père battait ma mère qui poussait de petits cris étouffés pour ne pas réveiller ses enfants. Même quand les hivers n'en finissaient pas, dans notre ferme normande, et que nous vivions, des mois durant, dans une mer de boue, sous la brouillasse, rongés par la froidure jusque dans la moelle des os.
Enfant, j'allais souvent à l'église, non pour prier Dieu ou pour implorer sa consolation, mais plutôt pour lui dire ce que je pensais de son comportement, et le couvrir de reproches, parfois d'insultes. Il m'a fallu du temps pour m'habituer à l'idée que la vie même est un scandale. Que l'injustice lui est consubstantielle. Que, pour assurer son existence, notre espèce ne cesse de tuer, de détruire, d'engloutir avant de conchier dans les latrines la mort qu'elle a semée partout. Que l'univers, si beau soit-il, est condamné à disparaître et que notre soleil n'en a plus que pour quatre milliards et demi d'années.


Un jour que je m'étais ouvert de mon désarroi à ma mère, elle m'avait répondu :
« Si Dieu n'existait pas, ce serait encore pire.
— Non, ce serait plus clair. On saurait à quoi s'en tenir.
— Sans Dieu, plus rien n'a de sens. L'expérience t'apprendra que les incroyants se pourrissent la vie. Je les plains.
— Maman, tu es en train de me dire qu'il suffit de croire en Dieu pour être heureux ?
— Ce n'est pas si simple. Mais Dieu, la Bible et le reste, c'est une belle histoire. Elle t'élève, elle te transporte, elle te fait du bien. Elle nous fait oublier que nous ne sommes rien. »
Convaincue qu'il n'y avait pas d'autre choix que de croire, ma mère était à peu près aussi animale et déjantée que moi, du genre à suivre ses instincts pour les conceptualiser ensuite, ce que, pour ma part, je n'ai jamais été capable de faire, me contentant seulement de me laisser porter par mes pulsions, sans chercher à les analyser.
Bien que, comme dans mon cas, rien n'ébranlât jamais sa foi, il fallait qu'elle trouve des preuves de l'existence de Dieu. Ma mère prétendait qu'elle était devenue catholique par raisonnement mais je n'en croyais pas un mot. C'était plutôt un gène qu'on se repassait d'une génération à l'autre. Le gène du christianisme. Mais quand, un jour, de retour du catéchisme, je lui fis part de mon incrédulité devant l'histoire sainte, elle balaya mes interrogations d'un revers de la main, avec des arguments d'une mauvaise foi absolue :
« Qu'est-ce que ça change que tu ne croies pas que le Christ ressuscite avant de monter au ciel ?
— Mais maman, il n'y a pas que le Christ qui monte au ciel. Il y a aussi la Vierge. On se croirait dans le journal de Mickey. C'est ridicule !
— Non, mon chéri, c'est magnifique !
— Tous ces miracles du Christ, la pêche miraculeuse, la multiplication des pains, la résurrection de Lazare, franchement, ça ne tient pas debout.
— Ce n'est pas le problème. Il n'est pas nécessaire qu'une histoire soit vraie pour qu'on y croie. »
Je me souviens précisément de ces mots. Mais il est vrai que, plus de vingt ans après sa mort, je me souviens de ma mère avec exactitude. De son visage d'exaltée, de son regard transperçant et de son débit, tellement rapide qu'on avait toujours du mal à la suivre. Elle ne m'a jamais quitté et, comme tous les enfants du monde, je sais qu'elle sera là, près de moi, pour une fois ponctuelle, à l'instant de mon dernier soupir, quand le souffle de Dieu me dispersera comme de la cendre.
Je m'en veux de ne pas me souvenir de tout ce qu'elle a pu me dire. Le temps a creusé des trous béants dans ma mémoire. S'il ne m'a pas pris ma mère, toujours vivante en moi, il m'en a volé des morceaux : je ne m'en remets pas, je ne m'en remettrai jamais.
À près de cent ans, Julien Green parlait de sa mère, dont il a donné un portrait magnifique dans son chef-d'&œlig;uvre Jeunes années, comme s'il l'avait encore vue la veille. Il l'appelait maman et citait, avec une rigueur effrayante, des mots d'elle quand il avait quatre ou cinq ans.
Que fais-tu ? disait-elle.
— Rien, répondait Julien.
— Ne le fais plus. »
Moi aussi, j'ai beaucoup de phrases de ma mère gravées sur les stèles de ma boîte crânienne, mais il y en a aussi plein qui me manquent et que je vais maintenant tenter d'arracher à la terre où elles croupissent depuis si longtemps.
À l'époque de cette conversation avec ma mère, j'avais onze ans et je revenais du presbytère de Saint-Aubin-lès-Elbeuf, en Normandie, où, avant ma communion solennelle, l'abbé M. m'enseignait les Évangiles. Un homme qui fleurait la bonté et la douceur par tous les pores de sa peau, tendue comme un arc, face à la montée des graisses qui, au-dedans de lui, menaçait de tout faire sauter.
Il exploserait un jour, c'était écrit. Les mimiques de son visage et ses borborygmes de bébé qui pousse - en fait, il repoussait sa propre graisse, de plus en plus oppressante -, tout cela montrait qu'il était arrivé au bout de l'inéluctable accroissement de lui-même, provoqué par son insatiable appétit. La cause était entendue, il avait choisi le suicide aux confiseries et aux plats canailles. Il souffrait déjà de saignements de nez, la congestion suivrait, jusqu'à la déflagration finale.
Il ne m'inspirait que de l'affection et de la compassion, mais je n'aimais pas qu'il me prenne pour un imbécile. Il me racontait la Bible sur le même ton que ma grand-mère quand, dans mes petites années, elle me lisait le soir, avant que le sommeil m'emporte, les contes de Charles Perrault. Il ne manquait plus que les fées, les ogres et les loups. Il me semblait que l'abbé M. ne croyait pas lui-même à son histoire. Quand je sortais du catéchisme, j'étais souvent scandalisé.
« Maman, je n'ai plus l'âge de croire au Père Noël, lui dis-je, le jour de la grande explication. Pendant ses cours, je me retiens pour ne pas éclater de rire.
— Je te le répète, tu n'es pas obligé d'accepter tout ça pour croire en Dieu. »
Elle me regarda droit dans les yeux :
« Tu crois toujours en Dieu, n'est-ce pas ?
— Oui, maman.
— Alors, laisse dire. Il ne faut pas en vouloir à l'Église. Dieu, c'est quelque chose qui nous dépasse. L'Église a essayé de le mettre dans un cadre où il n'entre pas. Dès qu'on essaie d'être précis et de le réduire à des mots, on devient risible et pathétique. Sur ce plan, il n'y a pas une religion pour racheter l'autre.
— Tu veux dire qu'elles sont toutes bêtes ?
— Non. Elles font ce qu'elles peuvent. Mais nous ne sommes pas à la hauteur, tu comprends. Nous ne sommes que des humains et quand, comme moi, on a vécu une guerre, il y a au moins une chose dont on est sûr : certains d'entre nous sont pires que des animaux. Regarde ce qui est arrivé à Jésus quand il a essayé de nous élever. Il faut être chrétien, rien que pour le Christ. Il le mérite. »
J'étais déjà croyant. Ce jour-là, je suis devenu définitivement chrétien. C'est un gros mot, je le sais. J'entends déjà les gloussements des grosses poules du nihilisme contemporain. Des gouapes du poulailler. Des petites frappes de la modernité. Elles ont décidé que tout valait mieux que la religion. Les idéologies, fussent-elles mortifères. Le culte de l'argent-roi ou de l'homme-Dieu. Elles ne supportent pas la vue de croyants en train de prier à genoux parce qu'elles ne peuvent imaginer qu'ils s'élèvent en s'abaissant. Il semble même que ce spectacle les effraie. Il faut leur pardonner. Elles sont comme des canards sans tête. Elles ont perdu leur âme mais je crois trop à la force de la foi pour douter qu'un jour, dans le néant de leur monde, elles ne finissent par retrouver cette âme par terre, dans un coin, au milieu des rognures.