L'horreur au bout de la nuit
La nuit sauvage
La nuit sauvage
Quinze ans après, elle revient sur les lieux du crime
Terri Jentz
Disponible
672 pages
Couverture cartonnée
Réf : 475937
Résumé
Juin 1977. Deux étudiantes de Yale traversent les États-Unis en vélo. Elles sont attaquées à la hache par un maniaque pendant un bivouac. Miraculeusement épargnées par leur agresseur, elles s’en sortiront, mais leur amitié vole en éclats. Quinze ans plus tard, l’une d’elles, Terri, revient sur les lieux du crime pour tenter de comprendre et de retrouver leur bourreau... 
Pourquoi on l'a choisi
Un terrible document qui se lit comme un véritable suspense. Et aussi un récit sans concession, pour conjurer les blessures du passé et mieux défendre toutes les victimes.
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Née en 1957, Terri Jentz est diplômée de Yale. Scénariste, elle vit aujourd'hui à Los Angeles. La Nuit sauvage est son premier livre.
Lu dans la presse
« C'est avec talent que l'auteur mêle le récit de son enquête et les flash-back sur l'été de son attaque. »

Los Angeles Times Book Review


« Ce récit qui essaie de donner du sens à la folie est inoubliable. »

People


« Par son récit fascinant d'un acte de violence aveugle, Jentz montre comment le mal peut être sans visage mais laisse des cicatrices autant physiques qu'émotionnelles. »

USA Today


« Les critiques comparent le livre de Terri Jentz à La Nostalgie de l'ange d'Alice Sebold, ou encore De sang-froid de Truman Capote et ils applaudissent devant la volonté de l'auteur à affronter ses démons. »

Bookmarks Magazine
Extrait

Une dangereuse nuit d'été


Suspendue au bord des ténèbres, entre la vie et la mort, j'ai ressenti intimement cette part de moi faite de chair, et j'ai aussi compris que j'étais quelque chose de plus.
J'ai découvert tout cela très tôt. J'avais à peine vingt ans.

C'était en 1977, une année de sécheresse dans l'Ouest américain, la plus forte dans les annales, même si l'histoire dans cette partie du monde ne remontait guère à plus d'une centaine d'années.
À cette époque, la sécheresse touchait l'Amérique entière. La fièvre utopiste des années soixante était retombée et le pays ne savait plus à quel saint se vouer. La nation était démoralisée, tentant de se remettre de ses chocs et de ses traumatismes, affaiblie par l'inflation et la stagnation. Une ombre de fatalisme planait sur l'optimisme de la radieuse Amérique.
Le prix du gaz n'avait jamais été aussi élevé. Mais je m'en fichais. Je pédalais sur mon vélo.
L'Amérique venait juste d'avoir deux cents ans : moi, j'abordais la vingtaine. En cette année de bicentenaire, il convenait de célébrer l'événement, de retrouver un peu de la magie et des promesses de la nation. C'est dans ce contexte qu'était né le BikeCentennial, un circuit à vélo reliant les deux côtes à travers les plus beaux paysages du continent américain. Ma camarade de chambre à l'université et moi avions enfourché nos bicyclettes pendant l'été. Portées par la culture des années soixante-dix prônant la découverte de soi, nous espérions que l'appel de la route enrichirait le sens de notre vie.
Dans les Cascades du Nord-Ouest, la sécheresse faisait fondre les glaciers. En ce début d'été 1977, les cols des montagnes étaient inhabituellement dégagés, ce qui nous permettait de franchir les passages les plus élevés. Le septième jour de notre voyage, nous grimpâmes à travers une forêt tropicale de conifères. Au sommet,un champ de lave bleu nuit nous entourait de tous côtés,comme si un incendie dévastateur s'était produit la veille. Emplissant nos poumons de l'air des hauteurs, nous entamâmes la descente. Les arbres réapparurent brusquement. Mais cette fois c'était ceux, rougeâtres, du désert.
Après avoir planté la tente au bord d'une rivière, dans un endroit parsemé de genévriers et d'armoises, nous nous sommes couchées. C'était le mercredi 22 juin, le solstice d'été. Alors que la terre plongeait lentement dans l'obscurité, les Américains, un fuseau horaire après l'autre, s'installaient devant leur poste de télévision, bien à l'abri chez eux. Ils regardaient sur CBS le film du mercredi soir, un western noir et dérangeant diffusé pour la première fois, l'un de ces films nerveux des années soixante-dix qui reflétaient le cynisme ambiant. Il foisonnait de psychopathes et de dégénérescence morale, cette nouvelle mythologie qui chamboulait complètement la vision romantique des débuts de l'Ouest américain.
J'ai été réveillée par des crissements de pneus. Il était près de minuit, et nous venions tout juste de nous endormir. Un inconnu a délibérément roulé sur la tente, avant de s'en prendre à nous à la hache. J'ai vu son torse.C'était un cow-boy vêtu avec un soin méticuleux, comme droit sorti d'une série télévisée.
Mon grand voyage à travers le continent américain s'est brutalement arrêté là.
15



Souvenir persistant


Je suis entrée dans l'âge adulte avec une histoire qui m'a jeté un sort. Les détails de l'agression et de notre survie m'avaient permis d'élaborer une sorte de conte dramatique. Mais pendant des années, il m'a semblé impossible de faire le compte rendu complet de l'événement et de ses séquelles. Pourrais-je jamais donner un sens à ce qui longtemps est apparu comme un acte insensé, un acte dénué de logique, sans motif ? Y avait-il seulement un « pourquoi » ?
Il m'a fallu une quinzaine d'années pour réaliser combien cet événement m'avait transformée, scindant ma vie en deux, avec un avant et un après. Mon histoire personnelle me laissait perplexe, mais deux questions me taraudaient. La première était difficile : comment supprimer ces rêves récurrents, ceux qui n'ont cessé de me hanter au fil des ans — des cauchemars où je restais prisonnière de mes vingt ans, incapable de passer à l'étape suivante de ma vie ? Quelle désorganisation mentale avait entravé mon développement psychique ?
La seconde était plus simple : qui était l'homme qui avait surgi cette nuit-là, dans ce parc désert, avec une telle volonté de destruction ? Cette question n'appelait qu'une réponse : un individu, avec un nom. Un homme avec sa propre histoire — un passé, un présent et, bien qu'impossible à imaginer, un avenir. Quinze années s'étaient écoulées, et l'affaire n'avait jamais été résolue. Le délai de prescription était dépassé depuis longtemps.

En 1992, je suis retournée sur les lieux de l'accident, à Cline Falls, dans le désert de l'Oregon. Cette visite a eu un rôle de catalyseur. Si ma vision avait autrefois été brouillée par le trauma de l'agression, j'avais désormais envie de voir. Quel était le paysage qui m'entourait alors ? Qu'y avait-il de l'autre côté de la rivière et de la route principale ? Qui, cette nuit-là, se trouvait aussi dans le parc naturel de Cline Falls ? Qui habitait les ranchs des environs et la ville, six kilomètres plus loin ? Qui peuplait cette rude communauté de l'Ouest américain : des âmes courageuses, celles qui nous ont porté secours cette nuit-là ? des âmes passives, celles qui refuseraient de parler ?
Des années durant, je suis retournée là-bas, et les questions ne cessaient d'affluer. Pourquoi les gens du coin se souvenaient-ils de cet événement comme s'il s'était produit la veille, comme si c'était une blessure béante ? Pourquoi certains disaient-ils que cela les avait détruits ? Pourquoi d'autres y étaient-ils indifférents ? Et qu'en était-il de ceux qui, ainsi que j'allais le découvrir, prétendaient connaître l'identité de l'agresseur depuis le début ?
Ces conversations se déroulaient rarement sous forme d'entretiens journalistiques. Le plus souvent, c'étaient des rencontres qui s'établissaient progressivement, mon histoire créant une intimité entre étrangers : pour des motifs personnels, les gens étaient avides de voir par mes yeux ce qui aurait pu être mes derniers instants — c'était parfois le symbole suprême de leurs propres traumatismes, lesquels, s'ils ne menaçaient pas leur vie, les minaient au moins intérieurement. Ils répondaient à mes questions ; avec courage, ils s'efforçaient d'exhumer le passé ; ils m'ont aidée dans cette quête, qu'ils voyaient comme une mission personnelle que je devais accomplir. Quand je rencontrais quelqu'un pour la première fois, je savais qu'il fallait que je commence par lui raconter.
J'ai réalisé que ce conte qu'ils voulaient m'entendre dire n'était pas seulement le mien. Les événements de cette lointaine nuit d'été s'étaient profondément enracinés dans cette communauté du désert. Ce n'était pas une expérience isolée, ayant affecté la vie d'un seul individu, mais une expérience collective, même pour ceux qui n'en avaient pas été témoins. À un niveau souterrain, c'était comme s'ils avaient attendu mon retour pour libérer de puissants souvenirs et reconstituer une mémoire qui ne correspondait jamais aux récits qu'ils connaissaient.

Tandis que j'exhumais mon histoire personnelle, au cours de cette période de voyages dans l'Oregon surgissaient sans cesse de nouvelles questions, plus troublantes encore, qui ramenaient à la surface ce qu'il y a de plus violent et d'extrême dans notre culture. La première fois, les forces obscures de l'Amérique m'avaient trouvée. Plus tard, je suis partie à leur recherche. Et je les ai vite retrouvées. Comparée aux autres nations développées, l'Amérique est particulièrement violente. Elle l'est par sa culture.
Mais j'ai aussi découvert autre chose. Comme le montre avec justesse John Steinbeck dans Les Raisins de la colère, notre conte archétypal des rêves perdus, il arrive aux gens des choses étranges en Amérique. Certaines amèrement cruelles. Et d'autres si belles que la foi en est revivifiée à jamais.



Les premières années


Quinze longues années se sont écoulées entre l'agression elle-même et la nécessité pour moi d'y voir clair. Une longue période de latence, d'incubation.
Au début, je portais mon histoire comme un curieux appendice, une sorte de sœur siamoise. C'était fixé à moi, trop bizarre pour que je l'ignore, et pourtant en aucune manière intégré au reste de ma vie. Au lieu de chercher à en comprendre les profondes implications, j'exhibais mon passé douloureux à des fins dramatiques. La cicatrice qui serpentait autour de mon bras gauche s'était estompée en passant du violet au rose ; néanmoins elle demeurait étonnamment visible quand je relevais ma manche de chemise. « Parfait coup de hache », disais-je à ceux qui avaient le courage de m'interroger, avant d'expliquer que cet anneau n'était pas une incision chirurgicale mais le tracé précis laissé par un maniaque de la hache. Je savais que peu de gens auraient l'occasion, au cours de leur vie, de voir pareille chose, et je voulais qu'ils apprécient pleinement cette porte ouverte sur les ténèbres. Puis, selon l'inspiration du moment, il m'arrivait de dévoiler la collection complète de mes cicatrices secrètes : les stries sur mon épaule gauche, là où le camion avait heurté mon corps la première fois — « La chape du pneu s'est gravée dans ma peau », expliquais-je —, et la protubérance au milieu de ma clavicule, à l'endroit où elle s'était brisée et ressoudée en réduisant de près de quatre centimètres ma cage thoracique. Relevant le bas de ma chemise, je montrais une ligne de petites bosses, où mes côtes s'étaient brisées net.
Rien dans mon apparence n'évoquait la « victime ». Le contraste entre mon visage ouvert, rayonnant, sans la moindre marque, et les cicatrices dissimulées laissait planer un mystère. Je pouvais garder le secret sur mes pittoresques cicatrices. Ou lever le rideau sur elles, à volonté. Elles étaient des témoins éloquents, des supports visuels de leur « histoire », de la façon dont elles étaient apparues sur mon corps.
C'était à la fois mon grand show et mon secret. Je n'avais aucun scrupule à en parler à des inconnus. Mais j'étais plus réservée avec de nouvelles connaissances. Pour eux, mon récit prenait la forme d'une initiation. Il m'arrivait de ne rien dire pendant des mois — tant que nous n'étions pas vraiment proches —, puis je leur lâchais les choses tout à trac, laissant entendre que j'étais infiniment plus complexe qu'ils ne l'avaient imaginé. Je me créais des liens en fonction de leurs réactions. Une certaine empathie ou admiration pouvait signifier une amitié pour la vie, voire une liaison amoureuse. J'établissais des relations particulièrement intenses — c'était, semblait-il, le signe d'une amitié prédestinée — si la personne se souvenait de l'affaire couverte par les médias en 1977, que ce fût par les journaux ou à l'antenne par Walter Cronkite en personne, comme j'aimais à le rappeler. Je savais que j'avais une bonne histoire, mais je ne comprenais pas très bien ce qui captivait mes auditeurs, au-delà des détails indubitablement sensationnels, ni ce qui me poussait, avec une telle force, à l'étaler.
Les premières années, j'en parlais avec une grande légèreté, une pointe de gaieté dans la voix, ponctuant mon récit de rires. Je ne voyais pas que ce n'était pas seulement l'histoire elle-même, mais aussi ma façon de la relater, qui incitait mes interlocuteurs à me dévisager bizarrement. Tandis que mon récit progressait à un rythme joyeux vers ma fuite quasi inespérée venait un moment où je décrivais l'état dans lequel m'avait laissée l'homme à la hache : mes deux bras ne bougeaient plus. Je me décrivais, avec ces membres stupides qui refusaient d'exécuter ce que je leur demandais, comme un « épouvantail ». J'allais même jusqu'à évoquer Ray Bolger dans Le Magicien d'Oz.

Avec le recul, je vois clairement que le détachement avec lequel je racontais mon histoire (et l'image de l'épouvantail) était,selon la terminologie scientifique, le signe d'un syndrome dissociatif, comparable à la façon dont certains vétérans répètent leurs histoires de guerre — mais c'était aussi une métaphore venue du plus profond de mon psychisme. Cette nuit d'été, en juin 1977, ma personnalité s'était divisée.
Il y avait le moi officiel : la femme brillante et indépendante, diplômée de Yale, l'artiste en herbe à New York, grandie avec ses pairs du baby-boom, jouant à être dans le vent, tentant d'accroître son statut social, son style et son charme, et cherchant, sans trop savoir comment, à satisfaire ce désir commun aux jeunes dans la vingtaine de faire quelque chose de soi. D'accord, le haut de mon corps était tordu, concave ; ma respiration était faible et haletante à force de supporter le poids d'un camion invisible ; mon épaule droite était recroquevillée vers l'intérieur, et mon bras droit était si raide qu'il m'était impossible de saisir les poignées en hauteur dans les rames du métro. Lorsque je traversais la route, je me figeais au beau milieu si une voiture arrivait trop vite. Pourtant, je ne pensais pas être différente de mes ambitieux camarades, et je circulais nuit et jour dans la métropole, certaine que cette ville étincelante — avec ses immenses buildings qui miroitaient sous le soleil avant de se métamorphoser la nuit en sombres et mystérieux canyons, où vous aviez le sentiment que votre vie pouvait se transformer du jour au lendemain — recelait toutes les promesses à la hauteur de ma destinée.
Mais il y avait aussi une autre partie de moi, ignorée, impuissante, en colère, ombre lésée vivant dans le corps d'un épouvantail. Cette ombre complotait depuis le début pour saboter mon autre moi. Cela a pris du temps. Avant d'y parvenir, elle a jeté des bouteilles à la mer.
En fait, j'avais une photo de ce second moi, cet ange aliéné avec ses noires obsessions. Une photo de 1982, qui figurait sur mon passeport. J'ignore ce qui en était à l'origine, mais cette jumelle autrement plus perturbée s'est montrée un jour dans un studio de photos, à Brooklyn. Le front pâle luisant de sueur, les sourcils froncés, un pli entre les yeux, les narines dilatées, les lèvres charnues retroussées en un petit sourire — objectivement, n'importe qui aurait pu croire que cette jeune femme avait dans l'idée de régler son compte à quelqu'un.
Bien que j'aie toujours eu, dans la mesure du possible, une apparence de « normalité », la persona, ou surmoi,se fissurait. Sous ses divers masques, l'autre moi faisait des apparitions de plus en plus fréquentes. Un moment, je n'étais qu'énergie maniaque démonstrative — je gesticulais, souriais, flirtais, lançais des boutades — animée d'un enthousiasme débordant. L'instant d'après, j'étais hors circuit. Broyant du noir ou complètement absente. Sans vie.
Un technicien du son, sur le tournage d'un film pour lequel je travaillais, ne me connaissait que depuis quelques jours quand il m'a donné l'image la plus intime que j'avais de mon moi divisé : « Terri, tu as l'air d'une marionnette après le spectacle. »
Je n'habitais pas complètement mon corps. On aurait dit qu'une part de mon âme s'était enfuie dans le désert, cette nuit-là, à l'instant où le camion avait heurté ma poitrine ; qu'elle avait abandonné mon corps fragile et mortel, et qu'elle ne l'avait toujours pas réintégré.