L'impossible pardon
L'impossible pardon
Susan Meyers Randy
448 pages
Couverture cartonnée
Réf : 475486
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Au lieu de 20,50  (prix public)
Disponible
Résumé
Lulu et Merry doivent survivre à un épouvantable drame familial : leur père a poignardé leur mère sous l’emprise de l’alcool, en blessant Merry au passage. Tandis que Lulu raye son père de sa vie, Merry lui rend visite en prison. Pour comprendre pourquoi la vie peut basculer... 
L'avis de Tatania de Rosnay
« L’impossible pardon est le récit inoubliable de Merry et Lulu, deux petites sœurs en détresse, marquées par la violence de leur père. Leur histoire bouleversante, qui s’étend sur trente ans, vous fera pleurer... mais l’espoir brille au bout du tunnel. »

Tatania de Rosnay
Pourquoi on l'a choisi
Une histoire bouleversante écrite alternativement par les deux sœurs. Confrontées à une même douleur, lancinante, Lulu et Merry réagissent différemment : la première construit sa vie vaille que vaille, l'autre se débat dans un marasme sans fin. Une plongée émouvante dans une famille dévastée.
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Née à Brooklyn, Randy Susan Meyers a toujours été passionnée de littérature. Pour écrire L'impossible pardon, elle s'est inspirée de son travail avec des victimes de violence domestique. Elle vit aujourd'hui à Boston avec son mari et ses deux filles.
Extrait

1

Lulu, 1971

Quand maman m'a demandé de lui sauver la vie, je n'ai pas du tout été surprise. Dès ma première semaine à la maternelle, j'avais compris qu'elle n'était pas le genre de mère à porter des colliers de nouilles. En gros, maman me considérait comme une servante miniature.
Passe-moi un Pepsi, Lulu.
Sors le lait pour les céréales de ta soeur
Va au magasin m'acheter un paquet de Winston.

Et puis un jour, elle est montée d'un cran.
Ne laisse pas entrer papa dans l'appartement.
Le mois de juillet où notre famille s'est disloquée, ma sœur allait avoir six ans et moi dix, ce qui aux yeux de ma mère équivalait plus ou moins à l'âge adulte. Et même avant son départ, papa n'était pas d'une très grande aide. Il avait ses propres problèmes. Mon père voulait des choses qu'il ne pouvait pas obtenir et, par-dessus tout, il désirait ma mère. Peut-être qu'avoir grandi à l'ombre de Coney Island, le parc d'attractions de Brooklyn, expliquait son faible pour le côté pin-up de ma mère. N'empêche que je n'ai jamais compris en quoi le reste lui manquait : l'air mielleux de maman avait dû l'empêcher de voir qu'elle détestait chaque seconde qui ne lui était pas entièrement consacrée.
Les disputes entre maman et papa rythmaient la vie familiale. Pourtant, jusqu'au jour où ma mère l'a fichu à la porte, mon père a été le parfait exemple de l'homme qui ne tire aucune leçon de l'expérience. Chaque soir il rentrait du travail en espérant un dîner prêt, un baiser de bienvenue, une bière bien fraîche. Au lieu de quoi, maman lui servait une interminable série de plaintes.
« Combien d'heures par jour crois-tu que je peux rester seule avec elles, Joey ? » avait demandé maman quelques jours avant qu'il quitte la maison. Elle lui avait montré ma sœur Merry et moi en train de jouer au jeu de l'oie sur la petite table en Formica encastrée au fond de notre minuscule cuisine. Nous étions les petites filles les mieux élevées de Brooklyn, des filles qui savaient que désobéir à maman se solderait par une gifle aller-retour et de longues heures à contempler le bout de nos orteils.
« Seule ? » Un peu de bière moussait au coin des lèvres de papa. « Pour l'amour du ciel, tu as passé la moitié de ta journée à papoter avec Teenie et l'autre à te faire les ongles ! Tu sais que nous avons une gazinière ? Avec un bouton et tout ce qu'il faut ? »
Teenie, l'amie de maman, habitait au rez-de-chaussée avec ses cinq fils et un mari dont la tête géante ressemblait à une enclume. Son appartement sentait l'eau de Javel et le coton repassé de frais. Le repassage, c'était le Valium de Teenie. Les fureurs de son mari la plongeaient dans une telle anxiété qu'elle suppliait maman de lui confier le linge froissé de toute la famille. Grâce au mari de Teenie, nous dormions dans des draps impeccables et des taies d'oreiller aussi douces que du satin.
Je rêvais d'être délivrée de ma prétendue famille, convaincue d'être l'enfant secret de notre séduisant maire à l'allure si élégante, John V. Lindsay, et de sa délicieuse femme si raffinée, dont je savais qu'elle aurait été le genre de mère à m'acheter des livres plutôt que des fausses poupées Barbie au rayon des jouets bradés chez Woolworth. Dans mon idée, la famille Lindsay m'avait laissée dans cet horrible appartement où la peinture s'écaillait avec des parents de troisième ordre afin de me mettre à l'épreuve, et je ne voulais pas les décevoir. Même quand maman me hurlait à la figure, je modulais ma voix pour garder un ton qui aurait plu à Mme Lindsay.
Cet après-midi-là, maman nous envoya faire une sieste. Dans le petit cercueil qui nous servait de chambre, à Merry et à moi, il faisait une chaleur de fournaise. La seule chose qui nous soulageait, c'était quand maman frictionnait notre poitrine et nos bras crasseux avec un gant imbibé d'alcool et d'eau fraîche.
Allongée dans la chaleur de l'après-midi, impatiente de fêter mon anniversaire le lendemain, je priais pour que maman m'ait acheté la valise de chimiste à laquelle je n'arrêtais pas de faire allusion depuis un mois. L'an dernier, alors que j'avais demandé une Encyclopædia Britannica, j'avais reçu une poupée. Je n'avais jamais manifesté l'envie d'une poupée, et quand bien même je l'aurais fait, je n'aurais pas voulu d'un baigneur qui fait pipi.
J'espérais que l'humeur de maman qui s'était améliorée un peu aiderait ma cause. Depuis qu'elle avait fichu papa à la porte, elle ne nous grondait presque plus. C'était à peine si elle s'apercevait de notre existence. Quand je lui rappelais qu'il était l'heure de dîner, elle levait les yeux de son magazine en disant : « Prends de l'argent dans mon porte-monnaie et allez chez Harry's. »
Nous traversions les trois pâtés de maisons jusqu'au Harry's Coffee Shop, où nous commandions des sandwichs au thon et des laits maltés, à la vanille pour Merry, au chocolat pour moi. En général, comme j'avais terminé la première, j'enroulais mes jambes autour du pied en acier froid du tabouret en cuir et les entortillais avec impatience pendant que Merry sirotait son lait malté en grignotant des petits bouts de son sandwich. Je lui criais de se dépêcher en imitant mamie Zelda, la mère de papa. « Grouille-toi, princesse Tralala. Tu te prends pour la reine d'Angleterre ou quoi ? »
Peut-être était-ce le cas. Peut-être que la mère secrète de Merry était la reine Élisabeth.
Une fois papa parti de la maison, maman institua des nouvelles règles énigmatiques. N'ouvrez pas la porte à votre père. Quand vous allez chez mamie Zelda avec lui, ne dites pas un mot sur moi. Cette vieille bique cherche uniquement à vous soutirer des informations. Et ne parlez jamais de mes amis à qui que ce soit.
Très souvent, des amis passaient voir maman. Je ne savais pas très bien comment faire pour ne pas parler d'eux. Ne pas parler de maman aurait été une forme de grossièreté et de désobéissance, étant donné que, à peine quelques secondes après nous avoir dit bonjour et embrassées, les questions de papa fusaient :
Comment va votre mère ?
Qui vient à la maison ?
Est-ce qu'elle a de nouveaux vêtements ? De nouveaux disques ? Une nouvelle couleur de cheveux ?

Il était évident, même pour une petite fille, que papa mourait d'envie d'avoir des nouvelles de maman.
Je me sentais un peu coupable à l'idée que l'absence de papa me soulageait autant. Avant qu'il ne parte, du temps où il ne demandait rien, ou par la suite, quand il réclamait l'attention de maman, il la regardait avec un air songeur.
Parfois, je me demandais pourquoi ma mère avait épousé papa. Trop jeune pour calculer le temps qui s'était écoulé entre leur mariage et ma naissance, il ne m'avait jamais traversé l'esprit que j'en étais la raison, d'autant que maman n'appréciait pas trop les confidences de mère à fille. Elle n'approuvait rien de ce qui se rapportait à l'introspection. C'était sûrement pour ça qu'elle se sentait si proche de Teenie. Teenie ne se mêlait pas de savoir quel sens profond avait la vie. Elle passait des heures et des heures à juger le vernis à ongles de maman, détournant les yeux de son repassage le temps de choisir le ton qui serait le plus flatteur sur la peau pâle de maman pendant que celle-ci se vernissait un ongle après l'autre.
Les bras trempés de sueur, je tournai les pages de mon livre, Le Mystère de la ballerine écarlate. Comme je n'avais le droit de prendre que six livres chaque fois que j'allais à la bibliothèque, il fallait bien prévoir, sans quoi je me retrouvais coincée le dimanche à relire les cinq volumes de la sélection du Reader's Digest rangés sur l'étagère en laque rouge du salon. Les volumes étaient maintenus par des serre-livres, deux statues de dragons chinois vert bronze à l'air féroce avec de longues queues pointues. Un symbole de chance, disait maman.
De formes et de tailles diverses, des boîtes noires en onyx au couvercle incrusté de nacre décoraient les étagères du salon. Elles étaient lisses et fraîches au toucher. Le père de maman les avait rapportées à son retour de la guerre au Japon. La mère de maman, qu'on appelait Mimi Rubee, lui avait donné les boîtes après la mort de notre grand-père à force d'entendre maman les lui réclamer à la rendre folle.
Maman obtenait toujours ce qu'elle voulait.
Le soleil qui se faufilait au-dessus des murs entourant notre cour sinistre embrasait la chambre. Je tournai et retournai mon oreiller, le tapant du poing pour former des bosses plus confortables, cherchant un peu de coton frais à me caler sous la tête. Merry, assise en tailleur sur son lit, déplaçait ses ribambelles en papier en formant diverses constellations. Elle les plaquait contre le mur en repliant les figurines les unes sur les autres et récitait en remuant les lèvres la pièce que ses poupées jouaient pour elle seule.
Merry était censée faire la sieste, et moi veiller à ce qu'elle la fasse. Elle avait l'air toute fière et heureuse de porter son maillot de bain vert pomme, celui qui s'attachait en haut avec des petits rubans jaunes. Je détestais ce maillot parce qu'il fallait que je l'aide à l'enlever puis à le rattacher chaque fois qu'elle allait aux toilettes. Ma sœur l'adorait parce que c'était un cadeau de papa. En réalité, c'était mamie Zelda qui l'avait choisi, pas papa, mais je n'avais rien dit. Je ne voulais pas gâcher la joie de Merry.
Ma sœur était particulièrement mignonne, et moi particulièrement quelconque. Tous les jours, des gens nous arrêtaient dans la rue pour s'extasier sur les boucles brunes de Merry ou ses yeux de Tootsie Pop1 — celles au chocolat —, ou pour caresser ses joues roses comme si sa peau était un tissu qu'ils ne pouvaient pas s'empêcher de toucher. J'avais l'impression de trimballer la princesse de Brooklyn.


1. Sucette ronde inventée dans les années 1930. (Toutes les notes sont de la traductrice.)