Il n’avait pas toujours été violent, et dans les premiers temps de leur union, il n’avait jamais levé la main contre elle.Il disparaissait parfois, des week-ends entiers. Il revenait de sa virée, l’air contrit, avec une haleine fleurant bon la menthe, et il lui assurait qu’il ne la trompait pas. Elle avait choisi de le croire, car il était attentionné et s’intéressait apparemment assez peu aux autres femmes. Il aimait se nicher dans ses bras comme un garçonnet, et elle l’appelait « mon bébé ». Il était très beau et il aimait qu’elle le lui dise. Il passait son temps à regarder son reflet dans la glace, et elle trouvait ça touchant.Tout avait changé quand elle était tombée enceinte. « Tombée enceinte », expression bizarre, mais qui avait acquis tout son sens quand il l’avait poussée dans l’escalier au début de son quatrième mois de grossesse, au cours de leur première vraie dispute. Il affirmait qu’elle ne s’intéressait plus à lui. Elle essayait de lui dire que c’était totalement faux, et que si elle ne pouvait plus faire l’amour aussi souvent qu’auparavant, c’était simplement la conséquence de sa fatigue et de son état.Il était devenu de plus en plus sombre et taciturne, et s’était mis à lorgner son ventre à la dérobée, comme si sa grossesse était une maladie répugnante et un affront dirigé contre lui. Pourtant, cet enfant, ils en avaient parlé, et elle avait cru qu’il le voulait autant qu’elle.Malgré sa chute, elle garda l’embryon. Pendant quelques jours, il se montra très repentant, et elle finit par se convaincre elle-même qu’il ne s’agissait que d’un accident. Il ne la toucha plus jusqu’à son accouchement, mais elle se rendit peu à peu compte qu’il n’agissait pas ainsi par prudence ou par remords, mais par simple dégoût.Il avait toujours eu un faible pour l’alcool, mais à présent il revenait de plus en plus tard du travail et ne cherchait plus à changer son haleine avec des bonbons à la menthe. Elle comprit que ses longues absences du week-end – du temps où elle n’attendait pas encore d’enfant – étaient des fugues d’alcoolique. La seule différence était qu’il ne se cachait plus.Quand elle fut sur le point d’accoucher, il partit et ne revint qu’au bout de dix jours.Il se mit à pleurer et lui demanda de lui pardonner. Il ne savait pas pourquoi il était parti, la seule chose dont il se souvenait, c’était de sa peur. Il avait peur qu’elle ne l’aime plus, qu’il n’existe plus pour elle.Jamais elle ne l’avait vu pleurer. Elle fut bouleversée et décida de tirer un trait. Il avait changé. Il n’était plus le même. Ils restèrent longtemps dans les bras l’un de l’autre, mêlant leurs larmes.Quand il se fut un peu apaisé, il la regarda avec une lueur dans le regard et un sourire qui ne pouvaient tromper.Elle n’avait pas encore eu son retour de couches, mais après tout, qu’importait. La seule chose qui comptait, c’était que son couple existait à nouveau.Il la prit dans ses bras et la serra contre lui, enfouissant son visage dans son cou.Il recula ensuite et lui tâta les seins avec surprise et satisfaction. Elle qui avait une poitrine bien faite mais menue avait pris trois tailles.Elle voulait qu’il vienne voir leur enfant, mais quelque chose la dissuada de l’emmener tout de suite dans la chambre du bébé. Cela avait été un tel choc pour lui, cette grossesse.Il défit les premiers boutons de son chemisier, passa la main avec délicatesse dans son soutien-gorge et caressa le sein gonflé, s’attardant sur la pointe et la pinçant entre ses gros doigts. Il avait une mine d’enfant émerveillé qui à nouveau l’enchanta. Elle ne l’avait jamais vu ainsi.Elle gémit. Il la souleva dans ses bras et la porta jusqu’au lit. Elle avait recommencé à porter son jean, taille 38, et elle en était fière. Il défit le premier bouton et tira d’un coup sec le pantalon sur ses cuisses, frotta son nez et sa barbe contre son ventre dénudé, encore amolli, enfonça sa langue dans son nombril et descendit plus bas. Elle gémit encore, lui serra la tête dans les mains et l’attira vers le haut, vers son visage, aussi excitée que lui.Sans cesser de lui baiser les lèvres, les joues, le nez, le menton, elle plongea la main entre leurs deux corps, réussit à glisser les doigts entre son ventre dur et la ceinture, et s’empara de son sexe brûlant et palpitant.Ce fut à son tour de gémir.Jamais elle n’avait eu autant envie de lui. Elle secoua frénétiquement son pied droit, pour finir de se débarrasser du jean qui l’entravait, prit appui sur ses talons et arqua les reins en écartant les genoux le plus possible. C’était son homme et elle le voulait tout entier en elle. Ses fesses étaient si dures qu’elle n’arrivait pas à y enfoncer les doigts, elle lui mordit le cou à l’instant où il entra en elle d’un seul coup, à fond. Elle hurla en nouant férocement ses jambes autour de sa taille.C’est à cet instant que le bébé commença à crier.Elle sentit l’homme sur elle tressaillir et reculer.Elle tenta de le retenir mais il dénoua les cuisses qui l’enserraient et se rejeta sur le côté.— Viens, dit-elle, viens, ce n’est pas grave, il a faim, c’est tout, il peut attendre quelques minutes.Il resta sans répondre, les yeux fixés sur le plafond.Elle s’accouda puis posa sa tête sur son ventre. Son sexe s’amollissait déjà. Elle le prit dans la main et approcha son visage, mais il la repoussa avec une telle force qu’elle tomba du lit.Il se leva d’un bond, remonta son pantalon en lui tournant le dos et sortit.Au cours des mois suivants, il se mit à la frapper. D’abord de simples gifles, puis des coups de poing. Dans le ventre, dans le dos. Il ne voulait pas que ça se voie.Elle avait tellement honte qu’elle ne le dit à personne, même pas à sa sœur.Elle tenta de partir une fois avec le bébé et une valise, mais il la rattrapa à la gare et la força à rentrer.— Tu partiras quand je te dirai de partir, pas avant. Elle céda, terrorisée à l’idée qu’il pourrait s’en prendre à son enfant.Il la battait environ une fois par semaine, mais il n’essaya plus jamais de coucher avec elle. Le bébé n’existait pas pour lui. Il ne le regardait pas, ne le prenait jamais dans ses bras, ne savait peut-être même pas son nom.Jusqu’au jour où, huit mois après l’accouchement, il entra dans la chambre de son fils, le sortit du lit et le jeta contre le mur avant même qu’elle eût compris ce qui se passait. L’enfant mourut trois heures et demie plus tard à l’hôpital.
Elle confirma qu’il s’agissait d’un accident, sous le regard méfiant et glacé du médecin puis des enquêteurs.— Je ne te crois pas ! C’est lui ! lui avait dit ensuite sa sœur révoltée. Pourquoi tu as fait ça ? Pourquoi protéger ce salaud ?— Je ne protège personne. C’était un accident et je suis aussi responsable que lui.Elle n’en démordit jamais. Elle ne pouvait pas dire la vérité, pour une raison qui lui paraissait évidente, même si sa sœur ne pouvait pas comprendre.Lui en prison, elle serait restée seule, libre de vivre une vie sans but. Elle se jugeait impardonnable de n’avoir pas su prévoir le drame, de n’avoir pas su protéger son petit. Aussi coupable que lui. Plus coupable même. Les coups qu’elle recevait, elle les méritait plus que personne au monde. Elle ne méritait pas de vivre. Mais elle était lâche. Elle n’avait pas le courage de mourir de sa propre main. Elle savait bien qu’un jour ou l’autre il la frapperait une fois de trop et que tout serait enfin fini. Il lui fallait juste un peu de patience.