Ceci n'est pas un manuel de philosophie
Ceci n'est pas un manuel de philosophie
Pour philosopher de 9 à 99 ans
Charles Pépin
288 pages
Couverture souple.17,1 x 21 cm
Réf : 468501
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Au lieu de 24,90  (prix public)
Disponible
Résumé
Un jeune prof de philo bien d’aujourd’hui dédramatise la matière et voilà un manuel original, clair et vivant. Les grands thèmes s’incarnent en saynètes dans sa vie de prof où l’auteur s’implique. Portraits et extraits concis des philosophes classiques, bêtisiers des clichés, copies de rêve inspirantes pour disserter... Ceci est bon autant pour vivre et penser plus fort que pour préparer le bac. Pour tout le monde, donc !
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Charles Pépin, 37 ans, est agrégé de philosophie, diplômé de Sciences Po et de HEC. Il enseigne la philosophie en terminale et à l'Institut d'études politiques de Paris. Romancier, essayiste et collaborateur de Philosophie Magazine, il y tient une chronique mensuelle.
Extrait

Problématique tout-terrain

Le sujet
se définit-il
seul ou par sa relation
aux autres ?



On peut penser que le sujet, le « je » qui pense dans la phrase « je pense », le « je » qui est le sujet dans des phrases comme « je suis heureux » ou « je m'appelle Charles Pépin » est auto défini : dans ce cas, il n'a pas besoin des autres pour penser ou pour être heureux, ni même pour savoir qu'il pense ou qu'il est heureux. Mais on peut aussi affirmer, au contraire, qu'il ne prend conscience de lui (de sa pensée, de son bonheur...) que grâce à la relation aux autres, c'est-à-dire dans ce que Sartre ou Merleau-Ponty ont nommé l'intersubjectivité. Ainsi soit le sujet se définit seul, soit il se définit dans l'intersubjectivité.
Le thème de la CONSCIENCE est évidemment éclairé par cette alternative. L.’affirmation « je pense donc je suis » de Descartes signifie que la preuve de mon existence ne m'est pas donnée par les autres hommes, mais bien par ma seule conscience (le « cogito »).

Je pense donc je suis. « Et remarquant que cette vérité : je pense donc je suis était si ferme et si assurée que toutes les plus extravagantes suppositions étaient incapables de l'ébranler, je jugeais que je pouvais la recevoir, sans scrupule, premier principe de la philosophie » DESCARTES, DISCOURS DE LA MÉTHODE (1637).

Ici, le sujet n'a pas besoin des autres pour être conscient de lui-même, de son existence. On parle d'ailleurs de solipsisme cartésien pour dénoncer cette relation du sujet à sa propre conscience. Mais si l'on pense que le sujet a besoin des autres pour savoir qui il est, c'est la définition de la conscience qui change. La conscience de soi du sujet aspire alors à devenir objective » : elle implique la rencontre des autres (avant cela, le sujet n'a, écrit Hegel, qu'une conscience subjective » de lui-même, un vague sentiment de lui-même). Selon Hegel, le sujet ne peut avoir une conscience objective de sa valeur que grâce à la relation aux autres. Le travail que nous accomplissons avec les autres est justement une façon de parvenir à cette conscience objective de soi. C'est pourquoi, dans sa fameuse « Dialectique du maître et de l'esclave », les esclaves, qui travaillent et même travaillent ensemble, savent qui ils sont beaucoup mieux que le maître, enfermé dans sa solitude, c'est-à-dire dans un sentiment simplement subjectif de lui-même. Hegel est le premier grand penseur de l'intersubjectivité, même si le mot n'apparaît pas chez lui.

Hegel et le désir de reconnaissance. « ... l'homme n'est humain que dans la mesure on il veut s'imposer à un autre homme, se faire reconnaître par lui. Au premier abordl, tant qu’il n'est pas encore effectivement reconnu par l'autre, c'est cet autre qui est le but de son action, c'est de cet autre, c'est de la reconnaissance par cet autre que dépendent sa valeur et sa réalité humaine, c'est dans cet autre que se condense le sens de sa vie. » ALEXANDRE KOJÈVE, INTRODUCTION À LA LECTURE DE HEGEL, TEL GALLIMARD,1947.

Cette problématique nous conduit directement au thème de l'INCONSCIENT. Si l'on pense avec Freud que l'inconscient existe, alors c'est la preuve que le sujet n'est pas auto défini, qu'il se construit dans la relation aux autres. En effet, il n'y a d'inconscient du sujet que parce qu'il y a eu refoulement : parce qu'il y a eu des autres (les parents, la société...) pour véhiculer des interdits sociaux ou moraux, au nom desquels le refoulement a eu lieu. Et il n'y a d'inconscient dans le sujet que Darce que l'enfant se construit en s'identifiant à des figures successives mie l'altérité (Papa, Maman, mon parrain, ma grand-mère, mon frère, ma maîtresse, Justin Timberlake...). Plus simplement encore, il y a un inconscient dans le sujet parce qu'il vit au milieu des autres, au cœur d’une civilisation qui a exigé de lui le refoulement de la part de sa nature qui s'opposait à la vie sociale.
La question de la PERCEPTION est tout autant en jeu dans cette problématique. Si le sujet est auto défini, il n'a pas besoin des autres pour percevoir les objets du monde. Mais si, à l'inverse, comme le pense Merleau-Ponty, le sujet ne se construit que dans l'intersubjectivité, c'est même sa perception des objets du monde qui s'en trouvera changée. Dans ce cas, en effet, le « je » ne perçoit les objets du monde qu'en présupposant que les autres les perçoivent aussi, c'est-à-dire en posant implicitement qu'il y a un monde commun perçu. Bref, entre le et les objets de sa perception, il y a encore les autres. Ainsi, dans le premier cas, le sujet coincé dans un embouteillage perçoit la voiture devant lui simplement parce qu'il est un sujet, comme surplombant le monde et donc capable de le percevoir. Dans le second cas, il ne perçoit cette voiture que parce que cette voiture, comme lui, comme les autres « je », appartient à un même monde.

« On ne peut être juste tout seul, à l'être tout seul on cesse de l'être », MERLEAU-PONTY, ÉLOGE DE LA PHILOSOPHIE, GALLIMARD, 1953.
« Lorsqu’un peintre ou un graveur introduit des personnages dans un paysage ou à proximité d'un monument, ce n'est pas par goût de l’accessoire. Les personnages donnent l'échelle et, ce qui importe davantage encore, ils constituent des points de vue possibles qui ajoutent au point de vue réel de l'observateur d'indispensables virtualités. » MICHEL TOURNIER, VENDREDI OU LES LIMBES DU PACIFIQUE, GALLIMARD, 1967.

La référence à AUTRUI est donc directement convoquée dans cette problématique : si le sujet est auto défini, autrui est comme congédié de l'aventure de la conscience de soi, voire de celle de notre perception du monde. Dans le cas contraire, chez Hegel, chez Sartre ou Merleau-Ponty, autrui est présent au coeur de la conscience que j'ai de moi-même. La psychanalyse développera cette idée en la radicalisant. Le transfert au sens freudien signifiera d'ailleurs le processus par lequel le sujet rejoue avec son analyste des relations cruciales qu'il a eues avec sa mère, son père, son frère... pour que leur sens et leur portée lui apparaissent. Seule cette
Cil relation très particulière à cet autre qu'est l'analyste lui permettra alors de progresser dans la conscience de lui-même.

Autrui comme structure du champ perceptif. « ...autrui n'est ni un objet dans le champ de ma perception, ni un sujet qui me perçoit, c'est d'abord une structure du champ perceptif sans laquelle ce champ dans son ensemble ne fonctionnerait pas comme il le fait. Que cette structure soit effectuée par des personnages réels, par des sujets ratiables, moi pour vous, et vous pour moi, n'empêche pas qu'elle préexiste, comme condition d'organisation en général, aux termes qui l'actualisent dans chaque champ perceptif organisé: le vôtre, le mien. [...] Un visage effrayé, c'est l'expression d'un monde possible effrayant, ou de quelque chose d'effrayant dans le monde, que je fie vois pas encore. » GILLES DELEUZE, « MICHEL TOURNIER ET LE MONDE SANS AUTRUI », IN LOGIQUE DU SENS, ÉDITIONS DE MINUIT, 1969.

Quelqu'un, grands dieux, quelqu'un ! « Contre l'illusion d'optique, le mirage, l'hallucination, le rêve éveillé, le fantasme, le délire, le trouble de l'audition... le rempart le plus sûr, c'est notre frère, notre voisin, notre ami ou notre ennemi, mais quelqu'un, grands dieux, quelqu'un! », MICHEL TOURNIER, VENDREDI OU LES LIMBES DU PACIFIQUE, GALLIMARD, 1967.

De cette réflexion sur la place d’autrui à la question du DÉSIR, il n’y a qu’un pas. Si le sujet est auto défini, il est comme seul face aux objets de son désir, voire face à la nécessité d'arbitrer entre différents désirs. C'est d’ailleurs le sens de la liberté chez Descartes : le « libre arbitre » traduit une indépendance de la conscience du sujet par rapport aux désirs autant qu’à autrui. A l'inverse, si le sujet se définit dans l'intersubjectivité, il y a entre ses désirs et lui... les autres ! Le désir tend alors à devenir mimétique : « je » désire ce que les autres désirent. Plus encore, j'ai besoin des autres pour désirer, et peut-être même – dans le cas de Hegel – j'ai besoin que les autres reconnaissent la valeur de mes désirs pour être reconnu comme sujet.
C'est même dans cette relation particulière de l'homme à son désir que Hegel repère le propre de l'humain : l'animal vise la satisfaction de son désir, l'homme ne se satisfait pas de la satisfaction de son désir. Il veut plus : il veut cette satisfaction et la reconnaissance par les autres consciences de la valeur de son désir.
Enfin, c'est le regard sur l'EXISTENCE et le TEMPS qui change. Si le sujet est auto défini, il l'est en quelque sorte de toute éternité : sa valeur ne dépend pas vraiment d'une expérience des autres et de la vie, qui pourrait s'inscrire dans toute la durée d'une existence. À l'inverse, si le sujet se définit dans l'intersubjectivité, c'est souvent qu'il peut toute sa vie se redéfinir, se réorienter, se rectifier, au fur et à mesure des rencontres nouvelles. Le temps devient alors le cadre privilégié dans lequel le sujet conquiert sa valeur en rencontrant les autres. C'est bien ce que veut dire Sartre, penseur de l'intersubjectivité, lorsqu'il écrit qu'« un homme n'est que la somme de ses actes ». Il faut alors tout le temps d'une vie pour que le sujet prenne enfin conscience de lui-même, et objective le sens de son existence. La liberté de l'homme se joue alors dans le temps. À la fin du « temps » de la vie individuelle, lorsque donc la mort vient, l'homme, selon Sartre, cesse enfin d'être libre - c'est-à- dire d'être toujours dans le devenir : il tombe enfin dans le Destin ; il est enfin, il est mort.

Sartre et le monde de l'intersubjectivité. « L'homme qui s'atteint directement par le cogito découvre aussi tous les autres, et il les découvre comme la condition de son existence. Il se rend compte qu'il ne peut rien être (au sens où on dit qu'on est spirituel, ou qu'on est méchant, ou qu'on est jaloux) sauf si les autres le reconnaissent comme tel. Pour obtenir une vérité quelconque sur moi, il faut que je passe par l'autre. L'autre est indispensable à mon existence, aussi bien d'ailleurs qu'à la connaissance que j'ai de moi. [...] Ainsi, découvrons-nous tout de suite un inonde que nous appellerons l'intersubjectivité, et c'est dans ce monde que l'homme décide ce qu'il est et ce que sont les autres. » Jean-Paul Sartre, qui amuit dit aussi - on comprend mieux pourquoi : « Il n'arrive des histoires qu'a ceux qui savent les raconter. »