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Ils attendaient l'aurore / Il était une fois dans la vallée
Ils attendaient l'aurore / Il était une fois dans la vallée
Claude Michelet
592 pages
Couverture cartonnée
Réf : 466763
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Disponible
Résumé
Ils attendaient l'aurore
Trois destins pour un grand roman historique sur l’Occupation, trois amis qui aimaient nager ensemble. La guerre va les entraîner loin les uns des autres. Jean, à contre-courant, s’engage dans la Résistance. Albert suit le flot des collabos. René, lui, se laisse porter, jouisseur et indifférent...

Il était une fois dans la vallée
Après ce roman d'une très grande force, Claude Michelet revisite dans Il était une fois dans la vallée, les thèmes qui lui sont chers : le souvenir de la campane corrézienne, l'amour du travail bien fait, le courage et les failles de l'humanité...
Mot de l'auteur
« Certains ouvrages exigent d'être médités pendant des années avant d'atteindre leur complète maturité et le moment d'être écrits. Je porte en moi ce livre depuis le 25 février 1943 ; ce jour où, à 7 heures du matin, sous mes yeux et ceux de mes frères, la Gestapo arrêta mon père, alors chef de la région 5 du réseau Combat. Depuis ce jour, j'ai beaucoup écouté les acteurs de ces années de résistance. (...) Pour écrire ce roman, où j'ai voulu aborder sans complaisance ni détours, et avec la plus grande rigueur historique, toutes les facettes de l'Occupation, j'ai replongé dans un temps qui a marqué ma jeunesse, et qui imprègne maintenant l'automne de ma vie. »

Claude Michelet
Pourquoi on l'a choisi
Deux ouvrages de l’auteur corrézien réunis en un seul volume. Le premier est un bel hommage à son père déporté à Dachau, tandis que le second est un florilège de souvenirs du pays vert contés avec tendresse.
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Fils d’Edmond Michelet, ministre des Armées du Général De Gaulle, Claude Michelet, né en1938 à Brive-la-Gaillarde, se destine d’abord à l’agriculture. Mais éleveur le jour, il écrit la nuit et en 1965, sort son premier roman, La terre qui demeure. Son premier succès arrive en 1975 avec J'ai choisi la terre. Mais l’œuvre qui le révèle au grand jour est bien la tétralogie des Viahle, qui retrace, en quatre tomes, la lignée d'une famille d'agriculteurs de Saint Libéral, petit village de Corrèze, tout au long du XXe siècle. Cette saga, Des grives aux loups (Prix des libraires 1980), fera même l’objet d’une adaptation télévisuelle en 1984.

En 1985, Les promesses du ciel et de la terre donne également lieu à une épopée en trois volumes narrant l'histoire de jeunes français partis chercher fortune au Chili à la fin du XIXe siècle.
Parmi ses romans les plus célèbres, on note également :
    Rocheflamme
    Pour un arpent de terre
    La Nuit de Calama
    Le grand sillon
    En attendant minuit
    Quelque part dans le monde
    Quand ce jour viendra
Comme par fidélité à ses premières amours, tous ses romans sont une ode à cette terre qui lui est si chère. Comptant parmi les fondateurs de l’école de Brive, il défend par sa plume le sort des agriculteurs français aujourd’hui, et partage les espoirs et problèmes rencontrés par les petits exploitants.
Depuis 2006, Claude Michelet est président du Prix du livre sur l'environnement, de la Fondation Veolia Environnement.
Lu dans la presse
« La force d'un roman historique est dans la véracité des détails, c'est le cas ici. Grâce à cela et à ces personnages fictifs mais inspirés par des centaines de témoignages, on est immergé dans ces années noires, et dépouillé du regard surplombant de celui qui considère les choses avec le recul du temps. Cela vaut tous les cours d'histoire. »

Astrid de Larminat, Le Figaro


« Sa plume inspirée vibre de l'émotion du romancier rendant hommage aux sacrifices des siens pour la liberté. »

Yves Viollier, La Vie
Extrait

1



Maintenant, malgré le très douloureux point de côté qui lui coupait le souffle, il fallait courir ; détaler à toutes jambes, fuir. Fuir pour échapper aux hommes, en uniforme et en civil, agents de police français et soldats allemands qui, là-haut, place de l’Étoile et dans les avenues qui y débouchent, frappaient à coups de crosse, de matraque et de poing, tous ceux et celles, des jeunes, lycéens et étudiants, mais aussi des hommes et femmes plus âgés, qui, en ce 11 novembre 1940, en dépit de l’interdiction, avaient poussé l’outrecuidance jusqu’à vouloir rendre hommage au soldat inconnu.
Jean Aubert était de ceux-là ; il s’était mêlé, dès 16 h 30, heure allemande, à un petit groupe qui, sortant comme lui du métro George-V, avait rejoint le millier de manifestants qui montaient vers l’Arc de triomphe. Déjà, çà et là, s’élevait une timide Marseillaise qu’encourageaient, à bout de bras, les frémissements de modestes drapeaux français. Mais il lui avait fallu quelques instants avant de comprendre, et d’en rire aussitôt, pourquoi certains de ses voisins brandissaient deux gaules de noisetier, ou deux cannes à pêche, et semblaient en être très fiers.
« Pas idiot, il fallait y penser ! » avait-il enfin réalisé. Deux gaules, comme le général qui, de Londres et depuis juin, appelait tous les Français à la résistance. Lui, Jean, ne demandait pas mieux que de résister mais, jusqu’à ce jour, il n’avait pas encore trouvé le moyen de le faire.
Alors, la veille au soir, dès qu’un de ses camarades, François Morel, étudiant comme lui aux Beaux-Arts, lui avait glissé un tract dans la main en lui disant de faire suivre, il avait su que l’occasion lui était donnée de dire non à un régime ; non à ce gouvernement qui s’était livré, pieds et poings liés, aux envahisseurs en vert-de-gris et, tout aussitôt, couché devant le maître du IIIe Reich.
Très succinct, le tract n’en était pas moins explicite :
Demain 11/11 à 17 heures, tous à l’Arc de triomphe ! Vive la France !
Il n’avait pas hésité. Mais maintenant, il devait courir et le plus vite possible pour échapper aux forces occupantes. Détaler tout en se répétant qu’il ne devait en aucun cas rejoindre sa mansarde de la rue Saint-André-des-Arts, cette chambre qui, dans quelques heures, allait sûrement être visitée et mise à sac par la police, française ou allemande. Pour lui, adieu donc ses affaires, cours, livres, vêtements ; vouloir les récupérer signifiait son arrestation immédiate.
Il n’en revenait d’ailleurs toujours pas de l’enchaînement des réflexes qui lui avaient permis de fuir la place de l’Étoile, ce haut lieu de l’histoire où tentaient de se regrouper les manifestants ; mais à peine avaient-ils pu approcher du monument que la police avait fondu sur eux et frappé.
Brutalement empoigné, par le col de sa gabardine, par un agent de police qui voulait le traîner vers un fourgon, il avait réagi d’instinct. Et lui qui n’était pourtant pas un adepte de la violence avait lancé son pied dans l’entrejambe du gardien puis, après s’être prestement débarrassé de sa gabardine – laquelle était restée entre les mains de sa victime –, il avait décampé vers l’avenue de Friedland.
C’était là le vrai problème car, passe encore que le policier se souvienne longtemps de lui, mais qu’il possède désormais le calepin, glissé dans la poche intérieure du vêtement, était gravissime ; car le carnet donnait le nom, l’adresse et la carte d’étudiant du dénommé Jean Aubert, né le 30 octobre 1920 à Nantes, étudiant en deuxième année à l’École des beaux-arts et domicilié rue Saint-André-des-Arts. Remettre les pieds à cette adresse était, à coup sûr, s’y faire prendre ; autant aller directement au commissariat de police du VIe arrondissement et annoncer :
— J’étais à la manifestation interdite de l’Arc de triomphe, pris au col, j’ai expédié mon pied dans les parties intimes d’un de vos collègues et je viens me livrer pour savoir si ça lui fait encore mal…
« Non, tout mais pas ça », se redit-il pour la énième fois en dévalant maintenant la rue d’Artois, en direction du métro Saint-Philippe-du-Roule.
C’est peu après, en s’insérant dans un wagon bondé, qu’il s’aperçut que, non seulement il avait perdu sa gabardine, mais que, dans la bagarre, la poche droite de son veston avait été déchirée, elle bâillait, vide du porte-monnaie.
« Bon, il n’y avait que quelques sous dedans, mais je dois avoir la dégaine d’un clochard, alors d’ici à ce que j’attire les regards d’un flic… »
Mais, pour inquiétante que soit cette éventualité, le fait de savoir qu’il n’avait désormais nul endroit pour dormir était beaucoup plus angoissant.
— Faut que je trouve une combine avant le couvre-feu, mais qui va pouvoir m’aider ?

Jean connaissait Albert Morin depuis la classe de troisième, époque pendant laquelle ils avaient d’abord partagé le même pupitre à Janson-de-Sailly et suivi ensemble leurs études jusqu’au bac. Jean avait un peu espacé ses relations avec Albert depuis que leurs orientations réciproques dirigeaient l’un vers les Beaux-Arts, l’autre vers la Sorbonne. Il en avait été de même avec le troisième de la bande, René Lucas, lui aussi ancien de Janson, qui suivait désormais des études de pharmacie.
Pendant des années, les trois amis avaient partagé les mêmes goûts pour le foot, la natation et la contemplation des jolies filles. Mais si les deux premières occupations étaient de pratique facile, il n’en allait pas de même avec la gent féminine, car les demoiselles, toujours flattées d’être admirées, n’en restaient pas moins d’une grande pruderie. Aussi, passe encore quelques rares baisers pris au vol, une invitation au cinéma, une furtive caresse et l’ébauche d’un flirt ; mais, à ce stade, il ne fallait pas compter aller plus loin, ne restait donc que l’espoir qu’un jour, peut-être – et le plus tôt possible –, une des belles farouches accepte de sauter le pas.
Mais, pour l’heure, cette affriolante conclusion n’était pas du tout de mise dans les pensées de Jean, seule importait l’aide que l’ami Albert Morin allait, peut-être, pouvoir lui apporter.
« Peut-être, oui, pas sûr, mais à qui d’autre m’adresser ? Et puis, est-ce qu’il sera chez lui ? »
Jean n’avait pas vu son camarade depuis le 26 septembre précédent. Ce jour-là, comme tous les jeudis après-midi d’avant la défaite et selon une tradition établie depuis des années, Albert, René Lucas et lui se retrouvaient vers 17 heures à la piscine Pontoise, rue de Pontoise. Après quelques longueurs et plongeons, ils allaient ensuite calmer leur faim non loin de là, boulevard Saint-Germain, dans un petit bistrot qui, pour un prix raisonnable, servait d’excellentes frites et de succulentes saucisses.
Mais tout cela, c’était avant le 12 juin. Avant que Paris ne soit déclaré ville ouverte, que les troupes allemandes l’investissent, le 14, et que le Maréchal, vainqueur de Verdun, assure, dès le 17, qu’il fallait déposer les armes ; c’était avant qu’il demande les conditions de l’armistice et que la population, affolée par l’arrivée des troupes allemandes, ne se jette sur les routes, les trains, et fuie vers le sud. Depuis, l’ennemi occupait la capitale ; une ville qui, peu à peu, dès fin août, avait retrouvé presque toute sa population, laquelle, jour après jour, devait s’habituer aux strictes consignes des vainqueurs, aux restrictions, à la pénurie et, déjà, à la faim.
Malgré cela, pour tenter de reprendre pied, de faire comme si de rien n’était, donc de ne pas changer leurs sympathiques bavardages et baignades hebdomadaires, les trois camarades avaient été très dépités, mais pas étonnés, en constatant que la piscine était fermée.
— Ah, ça commence bien ! avait maugréé René.
Vexé, parce que le temps était chaud et orageux et qu’ils avaient envie d’un bon bain, Jean avait proposé :
— Et si on allait piquer une tête au pont du Trocadéro ? Je parie qu’on y sera quasiment seuls !
C’était un lieu de baignade où ils allaient rarement avant guerre car la petite esplanade, au pied du pont, côté tour Eiffel, était toujours noire de monde ; mais, l’Occupation aidant, tout permettait d’espérer, si toutefois la baignade n’était pas interdite, qu’ils n’auraient pas besoin de jouer des coudes et d’enjamber des baigneurs et baigneuses, étalés sur leurs serviettes, pour atteindre l’eau.
— Pas idiote, ton idée, avait approuvé René.
Ils étaient donc partis vers le proche métro. Une heure et demie plus tard, parce que nul agent ni feld-gendarme ne s’étaient opposés à leurs plongeons, bien rafraîchis, ils étaient remontés sur le quai. C’est alors qu’ils avaient vu, marchant vers la tour Eiffel, en touristes, une trentaine de soldats allemands. Ceux-là n’avaient rien de plus particulier que tous ceux qu’ils croisaient chaque jour dans Paris, mais, jusque-là, aucun des trois amis n’avait jugé utile de faire quelque commentaire à leur sujet, comme si, prudents, ils n’avaient pas eu envie de donner un point de vue sur la catastrophique situation de la France. Aussi, Jean avait-il sursauté, choqué, lorsque Albert avait lancé, avec un coup de menton en direction des militaires :
— Vous pouvez dire ce que vous voulez, mais ils ont vraiment fière allure, eux…
— Tu déconnes, non ? n’avait-il pu s’empêcher de rétorquer.
— Pas du tout ! Non mais, tu as vu leurs uniformes, leur tenue, leur allure, tout quoi ! Ils ont vraiment de la gueule, eux ! C’est pas comme nos bidasses ridicules qui perdent toujours leurs bandes molletières ! Quand on voit ces gars-là, on comprend tout de suite pourquoi ils nous ont mis la trempe ! Et on ne l’a pas volée !
— Tu déconnes vraiment, n’avait pu que redire Jean qui, très loin de partager l’avis de son camarade, n’avait pas envie d’entamer un débat sur un sujet aussi scabreux. Car pour lui, quelle que soit l’allure des jeunes Allemands, maintenant occupés à photographier la Tour, pour vainqueurs qu’ils fussent, ils étaient surtout des ennemis, des envahisseurs ; leur présence, leur gaieté manifeste, leur morgue, soulevaient le coeur.
Jean n’avait pas revu Albert depuis ce jour-là. Non qu’il se soit fâché et qu’il l’ait fui mais, n’ayant pas les mêmes horaires, ni l’un, ni l’autre n’avait eu envie de comparer leurs points de vue sur l’occupant. D’ailleurs, depuis juin, tout le monde se taisait, l’étalage des opinions devenait vite dangereux.