Tous comptes faits... ou presque
Tous comptes faits... ou presque
Stéphane Hessel
208 pages
Couverture souple
Réf : 450912
Cet article ne rapporte pas de points
Prix public*
Achat avec points impossible
Résumé
Un livre de plus de Stéphane Hessel ? Oui, mais…
Cet homme d’exception témoigne ici du parcours de sa vie, et tout particulièrement des deux dernières décennies. À travers les grands thèmes qui structurent la pensée contemporaine, grâce à son ouverture de cœur et d’esprit hors du commun, Hessel livre son autobiographie intellectuelle, sensible et inclassable. Sa réflexion se nourrit des échanges qu’il entretient depuis des années avec ses amis proches, éminentes figures politiques et littéraires : Edgar Morin, Jean-Paul Dollé, Daniel Cohn-Bendit, Régis Debray, Peter Sloterdijk, Laure Adler, Michel Rocard, Jean-Claude Carrière…
Il aborde ainsi successivement les thèmes de l’indignation (et de ses limites), de la compassion, de l’amour, de l’admiration, de la force des mots, de l’engagement politique et de la définition de la démocratie.

Ce livre accessible et profond s’adresse à tous ceux qui cherchent, à travers les contradictions et les violences contemporaines, à « retrouver notre dignité d’homme et de femme dans un environnement régi par des frénésies égoïstes, irresponsables », et le « sens profond de nos existences : paix et partage dans une communauté de citoyens du monde ».

« Nous sommes le monde que nous voulons changer », disait Gandhi. Ce livre est pour Stéphane Hessel une façon de nous encourager à réfléchir sur le passé pour mieux prendre en main notre destin futur.
Les internautes ayant commandé Tous comptes faits... ou presque ont également choisi
Stéphane Hessel naît alors que débute la Révolution russe. Mais plutôt que la rébellion, il préférera la voie de la diplomatie et des organisations internationales. L'expérience de la Seconde Guerre mondiale – durant laquelle il échappe par deux fois aux camps de concentration – fait de lui un mondialiste et un européiste déterminé. Convaincu par l'urgence de s'unir pour prévenir de nouvelles catastrophes, croyant à la nécessité d'une organisation internationale du monde, il contribue à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948. « Ce sera peut-être la période la plus ambitieuse de ma vie, avec le sentiment prenant de travailler non pour l'éternité mais pour l'avenir. »
Pionnier de l'ONU, ambassadeur de France, attaché aux Affaires étrangères puis au Programme des Nations Unies pour le développement, il incarne un « civisme mondial » qui l'amène à s'engager tour à tour en faveur des droits de l'homme, des sans-papiers et des sans-logis, de la lutte contre les inégalités ou contre le conflit israélo-palestinien. Vénérable enthousiaste, présent sur tous les fronts, Stéphane Hessel fait de l'écologie l'un des principaux défis du XXIe siècle. En homme optimiste, il croit la nature « riche en ruses multiples » et capable de déjouer tous les pièges de ses créatures.
Il appelle de ses vœux une Organisation mondiale de l'environnement, et enjoint les jeunes générations de faire vivre l'idée de résistance contre les scandales qui les entourent et qui doivent être combattus avec vigueur.

Depuis la parution, en octobre 2010 d'Indignez-vous !, Stéphane Hessel a publié Engagez-vous ! (avec Gilles Vanderpooten), Résistances, Pour une Birmanie libre (avec Ang San Suu Kyi), Le Chemin de l'espérance (avec Edgar Morin), et Tous comptes faits... ou presque.
Autres titres de Stéphane Hessel
Extrait

Le privilège de l'âge


« Gleich der Flamme » : comme la flamme...

J'étais déjà en train de mettre le couvercle sur la haute cuve où se sont accumulées les expériences de cœur et d'esprit de huit décennies passionnées et passionnantes, lorsqu'un concours de circonstances inattendu, époustouflant, irrépressible, transforma la vie d'un vieux diplomate à la retraite en une farandole sans répit.
Un court texte au titre provocateur sorti de ma plume est parti comme une fusée à travers les pays francophones puis au-delà de toutes les frontières, exigeant de ses lecteurs, désormais innombrables, de s'indigner.
Je ne mesurais ni le risque que je prenais, ni l'accueil parfois enthousiaste que cet appel susciterait. Quel ouragan avais-je déclenché ! Il fallait essayer d'en comprendre les raisons, et surtout d'en tirer les conséquences. Oui, ce texte tombait juste. Sortie de vingt années de domination par les forces de l'argent auxquelles les gouvernements étaient hors d'état d'opposer la protection de leurs citoyens, la société mondiale ne présentait aux peuples qui la composent qu'un tableau déprimant et incohérent.
En rappelant les valeurs de liberté et de justice sur lesquelles ma génération avait voulu bâtir un monde meilleur au sortir de l'effroyable tumulte des années quarante, en contestant la manière dont ces valeurs avaient été bafouées tant par les tyrans d'Afrique du Nord que par les démocraties imparfaites des pays industrialisés, cet appel à s'indigner arrivait au bon moment. Encore ne pouvais-je pas en rester là.
Cette porte une fois ouverte, il fallait meubler la maison. Il fallait donner corps au message que la génération née pendant la guerre de 14-18 avait à cœur d'adresser à celle qui aborde le vingt et unième siècle et les nouvelles menaces qu'il couve.
Ce succès m'oblige. Outre la surprise d'avoir touché juste en ne mettant cependant sur le papier que quelques idées simples qui sont à mes yeux des évidences, j'en ressens quelque joie, évidemment. Une joie de vivre renouvelée à chaque fois qu'un public de jeunes auditeurs vient me poser ses questions anxieuses, auxquelles je finis immanquablement par répondre avec des poèmes.
C'est un moment étoilé. Le vieil ambassadeur tranquille se trouve confronté à une attente qu'il a lui-même provoquée. Voilà que maintenant je me suis rendu aux quatre coins de l'Europe – Varsovie, Düsseldorf, Madrid, Turin, Milan, Lisbonne – comme porteur d'un message assez violent, un message d'indignation qui revient à dire qu'il faut refuser l'inacceptable. Cela pourrait m'inspirer la crainte d'avoir été trop loin, de ne pas être à la hauteur de l'attente.
Pourtant, bien au contraire, c'est le moment où la vieillesse qui est la mienne (quatre-vingt-quatorze ans ans en cette année 2011 !) m'offre un ultime rebondissement, une nouvelle fenêtre sur le monde et mes contemporains. La vie que j'ai vécue justifie-t-elle cela ? C'est la question qui suscite ce livre : qu'y a-t-il dans cette longue vie qui me permette maintenant de porter un tel message ? Que sais-je ? Des hommes et des femmes, du monde et de l'amour ? Que sais-je de la science, de la philosophie, de la politique ? Que puis-je dire de ces rencontres merveilleuses qui m'ont donné le goût de l'admiration ; et que puis-je en tirer comme enseignement ? Que dois-je à ma famille, à mon enfance, à mon éducation sentimentale ? Le fait d'avoir été initié très jeune à l'amour de la poésie a-t-il un sens dans mes relations d'aujourd'hui, avec mes interlocuteurs, comme avec ces audiences aussi jeunes qu'attentives envers la parole d'un vieil homme qui ne s'est jamais pris pour un sage ?
Et justement, le fait d'avoir acquis trois langues différentes, mais qui me plaisent les unes comme les autres – chacune à sa manière –, facilite-t-il l'expression et la communication ? Certainement, et pourtant quel regret de ne parler ni l'espagnol, ni le russe, ni d'autres langues tout aussi séduisantes.


« Tournons-nous vers le passé, ce sera un progrès »

Cette citation de Verdi, soufflée au creux de mon oreille nonagénaire par Régis Debray, entre bien en résonance avec le retour sur moi-même qu'est l'exercice de ce livre. Car ce que je dis, après tout, n'a de signification que parce que c'est le résultat d'une longue vie, où j'ai connu, rencontré, découvert beaucoup de choses, fait des expériences très variées. Cette accumulation de mémoire humaine constitue un trésor de sens. C'est d'avoir traversé un siècle plein d'inventions, d'espoirs et d'horreurs, et d'avoir pleinement vécu cette aventure, qui fonde à présent ma légitimité. Parce que j'ai peut-être reçu de la vie une dette de sens – et que je peux me permettre de la rendre, aujourd'hui, à travers mon témoignage.
Entre éclipse de la durée, rupture du lien générationnel et société du spectacle, l'âge a pris une drôle de valeur dans nos temps modernes. L'expérience vécue semble parfois moins importante aux yeux de nos contemporains que celles qu'on n'a pas encore faites, pas encore embrassées. Dans son petit Essai d'intoxication volontaire, Peter Sloterdijk¹ parle de « dés-héritage intégral », C'est-à-dire de « cette manière étrange dont les jeunes générations se détachent en un bond de leurs parents » – quitte à devoir ensuite tout réapprendre par elles-mêmes. La question se pose : qu'est-ce qu'un vieux bonhomme comme moi pourrait avoir à proposer au monde, et pourquoi faudrait-il l'écouter plus qu'un autre ? D'ailleurs, je n'ai pas vraiment la formation philosophique qu'il faudrait pour être un penseur en politique. Alors, forcément, on aura raison de considérer que c'est d'abord l'expérience plutôt que la force de la pensée qui fait la valeur de mes mots.
Il est peut-être temps, aujourd'hui, de faire les comptes. Cette question, je me la suis posée déjà à plusieurs reprises ces dernières années. Pour la première fois en 1996. J'ai alors soixante-dix-neuf ans et les éditions du Seuil me demandent de raconter ma vie. Je ne suis pas « écrivain ». Cette façon d'être et de vivre, je la connais depuis l'enfance par mon père. Toute sa vie il s'est voué à l'écriture, et s'est presque tenu à l'écart de tout ce qui n'était pas littérature. Un sort admirable, mais pas enviable. Je me voulais, à l'inverse, engagé dans le fleuve du monde. J'ai donc beaucoup hésité. Devant l'insistance de Françoise Peyrot, directrice de collection au Seuil, j'ai accepté. Faire le compte, pour moi, c'était vivre mes quatre-vingts premières années comme une danse à travers un siècle, siècle qui touche à sa fin en même temps que mon existence sur terre et s'achève par une danse dont on ne sait pas si elle sera macabre ou joyeuse, si elle marque, dans la longue histoire des sociétés humaines, un crépuscule ou une aube².
Huit ans plus tard, j'ai fait les comptes une deuxième fois, sur un plan qui m'est tout particulièrement proche. Je vais avoir quatre-vingt-huit ans. Ce chiffre me fascine. Ces deux huit, si on les couche, deviennent deux infinis, comme est infinie la trame des quatre-vingt-huit poèmes que j'aime réciter parce que je les sais par cœur... J'ai avec Laure Adler une relation très « poésie ». Voilà qu'elle prend la direction des éditions du Seuil et qu'elle décide de publier mon livre Ô ma mémoire³, une œuvre où se combinent un compte-rendu des relations d'un homme avec la poésie, et une anthologie trilingue composée de plus de trente poèmes français, d'une vingtaine de textes allemands et d'une autre vingtaine en anglais.
Cette fois plus encore la fin de ma vie se rapproche, et elle prend pour moi la forme bienvenue que Rainer Maria Rilke laisse entendre en nous décrivant comme des abeilles qui butinent le visible pour l'accumuler dans la grande ruche de l'invisible.
Mais la fin n'est pas encore là. Je croise, encore alerte, la barrière des quatre-vingt-dix ans et je deviens un survivant. L'un des survivants de plus en plus rares d'une mémoire soudain redevenue fondamentale, et à laquelle il faut donner tout son sens. Me voilà au plateau des Glières avec un message à adresser aux générations qui nous succèdent : résister, c'est créer. Créer, c'est résister.
Tous comptes faits, n'est-ce pas là le seul, le vrai message qui me convient, par lequel s'achève également mon livre d'entretiens avec Jean-Michel Helvig, Citoyen sans frontières4, dont la dernière page est « La jolie rousse » – le poème de Guillaume Apollinaire dont le dernier vers dit simplement : « Ayez pitié de moi ».

Tous comptes sont-ils faits ? Pas encore. Une femme m'a entendu parmi les trois mille personnes rassemblées dans ce lieu exceptionnel, ce paysage savoyard superbe où vit pour nous le souvenir émouvant de nos camarades disparus. M'entendant proclamer le rôle essentiel, à chaque étape de notre histoire, des valeurs d'alors qui ne doivent être ni oubliées, ni violées comme il nous semble qu'elles le sont par trop de gouvernements comme le nôtre, Sylvie Crossmann, qui dirige avec Jean-Pierre Barou les éditions Indigène, décide de me faire travailler encore.
En quelques mois va naître de nos rencontres Indignez- vous, ce petit libelle dont la diffusion incroyable ouvre un nouveau chapitre dans ma vie : finalement, il y a encore à faire.
Et c'est encore une femme, Maren Sell, éditrice il y a vingt-cinq ans des traductions en français des livres de mon père, Franz Hesse5, qui m'invita à formuler une sorte de traité sur la façon de mener une vie engagée à l'usage des jeunes générations. Ce fut au printemps 2010, quelques mois avant que je ne devienne une « bête des médias ». La présente tentative de faire ici les comptes de ma vie et du sens à lui donner... Je n'ose pas espérer qu'elle sera enfin la dernière.


1. Peter Sloterdijk, Essai d'intoxication volontaire, Paris, Calmann-Lévy, 1999.
2. Stéphane Hessel, Danse avec le siècle, Paris, Seuil, 1997.
3. Stéphane Hessel, Ô ma mémoire : la poésie, ma nécessité, Paris, Seuil, 2006.
4. Stéphane Hessel et Jean-Michel Helvig, Citoyen sans frontières, Paris, Fayard, 2008.
5. Franz Hessel, Romance parisienne et Le Bazar du bonheur, traduits de l'allemand par Léa Marcou, Paris, éditions Maren Sell, 1987 et 1989.