Le cimetière de Prague
Le cimetière de Prague
Umberto Eco
560 pages
Couverture cartonnée
Réf : 450373
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Disponible
Résumé
Passionné par la falsification, les livres coupables ou interdits (on se souvient tous du Nom de la rose ), Umberto Eco s’intéresse ici aux « Protocoles des Sages de Sion ». Loin du Da Vinci Code, le romancier sonde, à travers son terrifiant antihéros Simon Simonini, les mécanismes de la haine, dans une fresque érudite et envoûtante. On y croise Garibaldi, Dreyfus, Dumas, Monet, Proust, mais aussi des carbonari, des agents doubles, des officiers félons, des ecclésiastiques peccamineux. Tout est vrai, la cruauté humaine aussi !
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Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :2
StephaneA
Le 29 mars 2012
Eco l'érudit
Complot, arnaque, trahison, mensonge, haine sont les maîtres mots de ce roman. Les romans de M. Eco sont toujours d'une grande érudition, celui-ci n'échappe pas à la règle et nous dépeint une Italie et un Paris de la fin du 19° siècle magnifique. Le héros (anti-héro) est un faussaire doublé d'un schizophrène qui va nous faire découvrir la montée de l'antisémitisme de ce siècle. Le récit se développe par le biais du journal intime du "héros" (Simon Simonini) et de sa "moitié" ('abbé dalla Piccola) ainsi que l'intervention d'un narrateur qui vient mettre de l'ordre dans le récit quelquefois décousu de cette personnalité fragmentée. Le héros est le spectateur et acteur de l'ombre dans les grands événements qui secouent le 19° siècle, tel la guerre d'indépendance Italienne (Garibaldi), la chute du Second Empire, la Commune, l'affaire Dreyfus, et j'en oublie. Le récit nous fait plonger dans un période troublée où la politique, l'espionnage, la haine (l'antisémitisme pur et dur) ont façonné notre époque. Umberto Eco n'a pas son pareil pour amener le lecteur dans une ambiance brumeuse, sombre et ténébreuse, confuse. Le récit l'est justement, un peu long voire lourd, mais les rencontres et aventures de Simonini restent agréables à lire. A noter, la présence d'illustration (ce qui est malheureusement peu courant dans les romans de nos jours) qui viennent, à mon sens, renforcer l'ambiance du récit.
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LeReme
Le 29 mars 2012
Voilà ce que je cherche !
Sorti en 2010, je me suis immédiatement jeté dessus et il est venu compléter ma collection Eco. Car c'est un auteur que j'apprécie beaucoup. Il faudrait nous en sortir plus souvent, des oeuvres de ce genre. Vous avez certainement remarqué que je suis devenu un fidèle client de Chapitre.com. Salutations.
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Umberto Eco est né à Alessandria (Piémont) en 1932. Médiéviste, linguiste, spécialiste des cultures de masse, professeur de sémiotique à l'Université de Bologne, il a enseigné à Turin, Florence et Milan comme aux États-Unis.
Umberto Eco est l'auteur de nombreux essais, tel l'Œuvre ouverte consacré à l'écrivain James Joyce ou La Structure absente, une étude sur le langage, ou encore La Guerre du faux.
Son premier livre, publié en1956, était une étude sur l'esthétique médiévale. Son premier roman, Le Nom de la Rose, publié en 1980 (Prix Strega 1981 et Prix Médicis étranger 1982) a obtenu un fantastique succès international, tout comme le film de Jean-Jacques Annaud qu'il a inspiré. Succès confirmé par son second roman, Le Pendule de Foucault, et les suivants (Bandolino, La mystérieuse flamme de la reine Loana...).
Lu dans la presse
« Umberto Eco signe là son livre le plus diabolique, un portrait de la haine et de ses mécanismes. »

André Clavel, L'Express


« Nous avons notre comptant de mystères, de complots, de machinations et de coups de théâtre. Umberto Eco raconte bien ; on sent qu'il y prend un grand plaisir (...). »

Pierre Assouline, Le Magazine littéraire
Autres titres de Umberto Eco
Extrait

1

LE PASSANT QUI EN CE MATIN GRIS



Le passant qui en ce matin gris du mois de mars 1897 aurait traversé à ses risques et périls la place Maubert, ou la Maub comme la désignaient les malfrats (jadis centre de vie universitaire, quand elle accueillait au Moyen Age la foule des étudiants qui fréquentaient la Faculté des Arts, Vicus Stramineus ou rue Fouarre, et plus tard lieu d'exécution capitale d'apôtres de la libre pensée tel Etienne Dolet), ce passant se serait trouvé dans l'un des rares endroits de Paris épargnés par les éventrements du baron Haussmann, au milieu d'un lacis de ruelles malodorantes coupées en deux secteurs par le cours de la Bièvre qui, dans cette zone, sortait encore des entrailles de la métropole où elle avait été reléguée depuis longtemps, pour se jeter, fiévreuse, râles et vermine, dans la Seine toute proche. De la place Maubert, désormais balafrée par le boulevard Saint-Germain, partait encore un enchevêtrement de venelles comme la rue Maître-Albert, rue Saint-Séverin, rue Galande, rue de la Bûcherie, rue Saint-Julien-le-Pauvre, jusqu'à la rue de la Huchette, semées çà et là d'hôtels sordides tenus en général par des Auvergnats, tauliers à la légendaire cupidité, qui demandaient un franc pour la première nuitée et quarante centimes pour les suivantes (plus vingt sous pour qui voulait aussi un drap).
S'il s'était ensuite engagé dans la rue d'Amboise, qui deviendrait plus tard rue Sauton, il aurait trouvé, entre un bordel déguisé en brasserie et une taverne où l'on servait, avec un vin exécrable, un dîner à deux sous (déjà très peu pour l'époque, mais tout ce que pouvaient se permettre les étudiants de la Sorbonne), un cul-de-sac, qui en ce temps-là s'appelait déjà impasse Maubert, mais que l'on nommait autrefois cul-de-sac d'Amboise, et des années auparavant elle abritait un tapis-franc (dans la langue de la malevie, une gargote, une hostellerie de très bas étage, tenue d'ordinaire par un repris de justice, et fréquentée par des forçats à peine sortis du bagne), et qui était restée tristement célèbre pour la raison supplémentaire qu'au XVIIIe siècle fonctionnait là l'officine de trois célèbres empoisonneuses, retrouvées un beau jour asphyxiées par les exhalaisons des substances mortelles qu'elles distillaient sur leurs fourneaux.
Au fond de cette ruelle, la vitrine d'un brocanteur qu'une enseigne délavée célébrait comme Brocantage de Qualité – vitrine fort peu transparente du fait de l'épaisse poussière qui en souillait les vitres ne révélant déjà pas grand-chose de la marchandise exposée et de l'intérieur de la boutique, parce que chacune était un carreau d'à peine plus de vingt centimètres de côté maintenu avec les autres par un châssis de bois. A côté de cette vitrine, il aurait vu une porte, toujours close, et à côté du fil d'une sonnette un écriteau qui avertissait que le propriétaire était temporairement absent.
Et si, comme il arrivait rarement, la porte s'était ouverte, celui qui serait entré aurait entrevu à la lumière incertaine qui éclairait cet antre, disposés sur de rares étagères branlantes et quelques tables également flageolantes, un amas d'objets à première vue désirables mais qui, à les observer plus précisément, se seraient révélés tout à fait inadaptés à un honnête échange commercial, eussent-ils été offerts à des prix tout aussi cassés. Par exemple, une paire de chenets qui aurait déshonoré n'importe quelle cheminée, une pendule en émail bleu écaillé, des coussins autrefois peut-être brodés de couleurs vives, des jardinières ornées d'angelots mutilés en céramique, des guéridons bancals de style incertain, une corbeille porte-billets en fer rouillé, d'indéfinissables boîtes pyrogravées, d'horribles éventails en nacre décorés de dessins chinois, un collier d'ambre à première vue, deux petits chaussons de laine blanche avec des boucles incrustées d'une poussière de diamants d'Irlande, un buste ébréché de Napoléon, des papillons sous verre fêlé, des fruits en marbre polychrome sous une cloche qui avait dû être transparente, des noix de coco, de vieux albums aux modestes aquarelles florales, quelques daguerréotypes encadrés (qui, à l'époque, n'avaient même pas l'air d'une chose pour antiquaire) – tant et si bien que l'individu dépravé qui se serait toqué d'un de ces restes honteux de vieilles saisies mobilières chez des gens dans la gêne et, face au très soupçonneux propriétaire, en aurait demandé le prix, cet individu se serait vu répondre un chiffre capable de désaffectionner même le plus pervers des collectionneurs de tératologies antiquailleuses.
Et si, enfin, le visiteur, en vertu de quelque laissez-passer, avait franchi une deuxième porte qui séparait l'intérieur du magasin des étages supérieurs de l'édifice, et qu'il avait grimpé les marches d'un de ces instables escaliers en colimaçon qui caractérisent les maisons parisiennes dont la façade a la largeur de la porte d'entrée (là où, obliques, elles s'encaquent les unes les autres), il aurait pénétré dans un vaste salon qui paraissait abriter non pas le bric-à-brac du rez-de-chaussée mais plutôt une réunion d'objets d'une tout autre facture : un guéridon Empire à trois pieds ornés de têtes d'aigle, une console soutenue par un sphinx ailé, une armoire XVIIe siècle, des rayonnages en acajou qui étalaient une centaine de livres bien reliés en maroquin, un bureau de ceux qu'on dit américains, avec fermeture cylindrique et quantité de petits tiroirs comme un secrétaire. Et s'il était passé à la chambre contiguë, il aurait trouvé un luxueux lit à baldaquin, une étagère rustique chargée de porcelaines de Sèvres, d'un narghilé turc, d'une grande coupe d'albâtre, d'un vase de cristal, et, sur le mur du fond, des panneaux peints de scènes mythologiques, deux grandes toiles qui représentaient les muses de l'Histoire et de la Comédie, et, diversement suspendus aux murs, des burnous arabes et autres vêtements orientaux en cachemire, une ancienne gourde de pèlerin ; et puis un portecuvette avec une étagère chargée d'objets de toilette en matières précieuses – bref, un ensemble bizarre d'objets curieux et coûteux qui ne témoignaient peut-être pas d'un goût cohérent et raffiné mais certainement d'un désir ostentatoire d'opulence.
Revenu dans le salon d'entrée, le visiteur eût découvert, devant la seule fenêtre par où pénétrait l'avare lumière qui éclairait l'impasse, assis à sa table, un individu âgé enveloppé dans une robe de chambre, lequel, pour autant que le visiteur aurait pu lorgner par-dessus son épaule, était en train d'écrire ce que nous nous apprêtons à lire, et que, parfois, le Narrateur résumera pour ne pas ennuyer le Lecteur.
Le Lecteur ne doit pas non plus s'attendre que le Narrateur lui révèle qu'il s'étonnerait en reconnaissant dans le personnage quelqu'un de déjà précédemment nommé car (ce récit débutant juste à présent) personne n'y a jamais été nommé avant, et le Narrateur lui-même ne sait pas encore qui est le mystérieux scripteur, s'il se propose de l'apprendre (de conserve avec le Lecteur) tandis que tous deux, en intrus fouineurs, suivent les signes que la plume de l'autre couche sur le papier.


2

QUI SUIS-JE ?



24 mars 1897

J'éprouve un certain embarras à me décider à écrire, comme si je mettais à nu mon âme, par ordre – non, tudieu ! disons sur la suggestion – d'un Juif allemand (ou autrichien, mais c'est pareil). Qui suis-je ? Sans doute est-il plus utile de m'interroger sur mes passions, dont je pâtis peut-être encore, que sur les événements de ma vie. Qui est-ce que j'aime ? Des visages aimés ne me viennent pas à l'esprit. Je sais que j'aime la bonne cuisine : rien qu'à prononcer le nom de La Tour d'Argent, j'éprouve comme un frisson qui me parcourt tout entier. Est-ce de l'amour ?
Qui est-ce que je hais ? Les Juifs, dirais-je d'emblée, mais le fait que je cède aussi servilement aux instigations de ce docteur autrichien (ou allemand) dit que je n'ai rien contre les maudits Juifs.
Des Juifs, je ne sais que ce que mon grand-père m'en a appris : — Ils sont le peuple athée par excellence, m'enseignait- il. Ils partent du concept que le bien doit se réaliser ici-bas, et non pas au-delà de la tombe. Ils n'œuvrent donc que pour la conquête de ce monde-ci.
Les années de mon enfance ont été attristées par leur fantôme. Mon grand-père me décrivait ces yeux qui t'espionnent, trompeurs à te faire blêmir, ces sourires visqueux, ces lèvres de hyène retroussées sur leurs dents, ces regards lourds, viciés, abrutis, ces plis toujours inquiets entre nez et lèvres, creusés par la haine, leur nez, ce nez comme le vilain bec d'un oiseau austral… Et l'œil, ah l'œil… Fébrile, il roule dans la pupille couleur de pain grillé et révèle des maladies du foie corrompu par les sécrétions dues à une haine de dix-huit siècles, il se plie sur mille ridules qui s'accentuent avec l'âge, et déjà, à vingt ans, l'Israélite semble fané comme un vieillard. Quand il sourit, ses paupières enflées s'entre-ferment au point de laisser à peine une ligne imperceptible, signe de ruse, disent certains, de luxure, précisait mon grand-père… Et quand je suis devenu suffisamment grand pour comprendre, il me rappelait que le Juif, outre qu'il est vaniteux comme un Espagnol, ignorant comme un Croate, cupide comme un Levantin, ingrat comme un Maltais, insolent comme un Gitan, sale comme un Anglais, graisseux comme un Kalmouk, impérieux comme un Prussien et médisant comme un d'Asti, il est adultère par irréfrénable rut – dû à la circoncision, qui les rend plus érectiles, avec cette disproportion monstrueuse entre le nanisme de la stature et la jauge caverneuse de leur excroissance semi-mutilée.
Moi, les Juifs, j'en ai rêvé chaque nuit, pendant des années. Par chance, je n'en ai jamais rencontré, sauf la petite putain du ghetto de Turin, quand j'étais gamin (mais je n'ai pas échangé avec elle plus de deux mots), et le docteur autrichien (ou allemand, c'est kifkif).

Les Allemands, je les ai connus, et j'ai même travaillé pour eux : le plus bas niveau d'humanité concevable. Un Allemand produit en moyenne le double de matières fécales qu'un Français. Hyperactivité de la fonction intestinale au détriment de la cérébrale, ce qui démontre leur infériorité physiologique. Aux temps des invasions barbares, les hordes germaniques constellaient leur parcours des amas déraisonnables de leurs défécations. D'ailleurs, même au cours des siècles passés, un voyageur français comprenait aussitôt s'il avait déjà franchi la frontière alsacienne d'après l'importance anormale des excréments laissés le long des routes. Et comme si ça ne suffisait pas : la bromidrose est typique de l'Allemand, autrement dit l'odeur dégoûtante de la sueur, et il est prouvé que l'urine d'un Allemand contient vingt pour cent d'azote tandis que celle des autres races, quinze seulement.
L'Allemand vit dans un état de perpétuel embarras intestinal dû à l'excès de bière, et de ces saucisses de porc dont il se gave. Je les ai vus un soir, lors de mon unique voyage à Munich, dans ces espèces de cathédrales déconsacrées, enfumées comme un port anglais, puantes de saindoux et de lard, deux par deux même, lui et elle, les mains serrées autour des bocaux de bière qui désaltéreraient à eux seuls un troupeau de pachydermes, nez à nez dans un bestial dialogue amoureux, comme deux chiens qui se reniflent, avec leurs éclats de rire bruyants et disgracieux, leur trouble hilarité gutturale, translucides d'un gras pérenne qui en oint les visages et les membres comme l'huile sur la peau des athlètes de cirque antique.
Ils se remplissent la bouche de leur Geist, qui veut dire esprit, mais c'est l'esprit de la cervoise qui les rend idiots dès leur jeunesse et explique pourquoi, au-delà du Rhin, il ne se soit jamais rien produit d'intéressant en art, sauf quelques tableaux avec des trognes repoussantes, et des poèmes d'un ennui mortel. Pour ne rien dire de leur musique : je ne parle pas de ce Wagner tapageur et funéraire qui aujourd'hui abêtit même les Français, mais, pour le peu que j'en ai entendu, les compositions de leur Bach sont totalement dénuées d'harmonie, froides comme une nuit d'hiver, et les symphonies de ce Beethoven sont une orgie de goujaterie.
L'abus de bière les rend incapables d'avoir la moindre idée de leur vulgarité, mais le comble de cette vulgarité est qu'ils n'ont pas honte d'être allemands. Ils ont pris au sérieux un moine glouton et luxurieux comme Luther (peut-on épouser une moinesse ?) pour la seule raison qu'il a ravagé la Bible en la traduisant dans leur langue. Qui a dit qu'ils ont abusé des deux grands narcotiques européens, l'alcool et le christianisme ?
Ils se jugent profonds parce que leur langue est vague, elle n'a pas la clarté de la française, et elle ne dit jamais exactement ce qu'elle devrait, si bien qu'aucun Allemand ne sait jamais ce qu'il voulait dire – et prend cette incertitude pour de la profondeur. Avec les Allemands, c'est comme avec les femmes, on n'arrive jamais au fond. Par malchance, ce langage inexpressif avec ses verbes qu'en lisant on doit chercher anxieusement des yeux car ils ne se trouvent jamais où ils devraient être, mon grand-père m'a obligé à l'apprendre dès mon enfance – pas de quoi s'étonner, pro-autrichien qu'il était. C'est ainsi que j'ai haï cette langue, tout autant que le jésuite qui venait me l'enseigner à coups de baguette sur les doigts.