Début XIXe, sud de la Géorgie. Pour la jeune Cean et son époux Lonzo, le quotidien c’est la vie difficile des pionniers d’Amérique, à la manière de La petite maison dans la prairie. Récolte, travail de la terre, commerce, artisanat : par petites touches, on suit à travers des personnages attachants une existence de labeur rythmée par les saisons, les joies, l’adversité aussi... La vie de toute une communauté solidaire qui façonna hier la nation que l’on connaît aujourd’hui.
Des joies, des peines et un dur labeur pour un livre passionnant sur la vie des pionniers au 19eme siècle où le courage des femmes éclate au grand jour. On dévore !
Caroline Miller (1903-1992), fille de pasteur méthodiste, était fascinée par le Vieux Sud, celui des pauvres Blancs. Elle entreprit un véritable travail historique et ethnologique en collectant des témoignages et récits de vie dans les petits villages de Géorgie. De ses notes, elle créa les personnages de Cean et de sa famille, et écrivit son premier roman, Les Saisons et les jours. Elle fut récompensée par le prix Pulitzer de littérature en 1934.
Lu, vu, entendu...
« Votre roman est sans aucun doute le plus grand jamais écrit sur le sud de l’Amérique et sur son peuple, et c’est mon livre préféré. »
Margaret Mitchell, auteur de Autant en emporte le vent, dans une lettre à Caroline Miller
Extrait
Chapitre 1
Cean se retourna pour agiter brièvement la main pendant que s’éloignait la carriole tirée par un bœuf, dans laquelle elle était assise à côté de Lonzo. Devant la maison, sa mère, son père, Jasper et Lias la regardaient partir. L’ancien qui avait marié Cean et Lonzo était resté à l’intérieur afin de laisser la famille prendre congé de la jeune femme. Seul Jake, le benjamin, n’était pas là ; il s’était enfui, son visage étroit convulsé de chagrin. Il avait appelé la pire malédiction sur la tête de Lonzo Smith. À présent, il était allongé à plat ventre dans le sable, sous un saule bourgeonnant, au bord de la rivière qui coulait à trois kilomètres de la maison paternelle. Pris d’un espoir diabolique, il imaginait des vers rouges en train de se faufiler dans les oreilles de Lonzo Smith. Une fois leurs têtes cornues et leurs queues poilues devenues bien grosses, ils lui dévoreraient les boyaux. Sauf que Cean ne le supporterait pas ; elle préparerait toutes sortes de tisanes pour le guérir. On ne pouvait rien y changer. Cean s’était décidée ; comme on fait son lit, on se couche. D’ailleurs, elle ne savait même pas qu’il était malheureux. Elle n’était plus sa sœur ; elle appartenait à Lonzo. Désormais, elle dormirait dans le lit de Lonzo, et plus jamais dans celui de Jake. À cette idée, l’enfant eut le souffle coupé et faillit s’étrangler de désespoir. Car, en fermant les yeux, il sentait le corps de Cean qui réchauffait le sien sous les couvertures. Elle avait une façon bien à elle de lui caler la tête au creux de son épaule, de remonter les jambes de son frère contre les siennes d’une main fine et robuste, et ils dormaient ainsi, imbriqués l’un dans l’autre. Pendant la nuit, ils se retournaient parfois et alors l’enfant frêle se lovait contre la courbe protectrice que formait le dos de sa sœur.
En ouvrant les yeux, il observa dans le sable blanc de petites collines et des vallées grossies par la proximité. Au-dessus de lui, les branches bourgeonnantes du saule se soulevaient et retombaient, agitées par le vent de la rivière. Jake souffla sur le monticule de sable qui se trouvait juste devant sa bouche et qui s’effondra mollement. Il allait retourner là-bas pour sortir les veaux. Comme les autres s’y attendaient.
Cean et Lonzo se heurtaient doucement, secoués par le rythme lent que le bœuf imprimait à la charrette aux roues en bois. Pour gagner leur nouvelle maison, il fallait traverser la forêt, contourner le grand marais aux cyprès chauves, passer un petit ruisseau, et monter une pente bordée d’airelles, où les serpents à sonnette sortaient par temps chaud. Plus loin, on apercevait de grands arbres et de belles prairies ; et là, environ dix kilomètres à l’ouest de chez sa mère, Lonzo avait bâti la maison de Cean, avec une large cheminée cimentée d’argile. Sur le côté, il y avait une source abritée sous un bosquet de sureaux et de lauriers ; un jeune figuier, des boutures de rosiers grimpants et une plate-bande d’œillets commençaient à prendre racine à la porte de derrière, là où la mère de Cean les avait plantés. Lonzo avait abattu tous les arbres pour construire la maison et les frères de Cean l’avaient aidé à les assembler à tenons et à mortaises et à renforcer les murs déjà solides avec de lourdes planches provenant du cœur de pins. Ils avaient clôturé l’enclos à bétail et Betsey s’y trouvait maintenant avec son petit veau tacheté qui la serrait de près. Dès qu’il aurait terminé les semailles, Lonzo installerait au-dessus de la source un garde-manger pour que Cean y conserve lait et beurre au frais ; et, à la fin de l’été, les frères de Cean l’aideraient à bâtir un séchoir pour y stocker le maïs qu’il planterait, du maïs qui leur fournirait farine et bouillie, et servirait à nourrir le bœuf. Courges, pois, pommes de terre, melons –Áleurs champs en seraient couverts et ils pousseraient bien. Cean les arroserait et s’en occuperait. Sa mère l’avait avertie : aux femmes les fruits, le potager, le lait, le beurre et les enfants ; aux hommes l’élevage et l’abattage des animaux, les semailles et la moisson.
Le chapeau neuf de Cean lui donnait chaud au cou. Elle le repoussa en arrière, en noua les brides sous son menton et le laissa flotter librement dans son dos. Son visage brun était plein et radieux ; ses lèvres charnues et bien refermées sur ses dents. Elle était coiffée avec une raie au milieu et de petites mèches de cheveux s’échappaient sur ses tempes. Ses yeux vifs, marron, erraient timidement en cherchant de petites satisfactions dans l’air doux, les rayons du soleil, le rythme pesant des sabots du bœuf sur les aiguilles de pin lisses et le sable mœlleux. Heureuse, elle examina à la dérobée le visage barbu de son mari.
Sur son cou bruni par le soleil perlaient de fines gouttelettes de transpiration. Cean laissa remonter son regard jusqu’aux cheveux noirs épais qui retombaient sous le beau chapeau qu’il avait marchandé l’automne dernier sur la côte. Elle vit sa tête imposante, ses robustes épaules, puis ses yeux se hâtèrent de se détourner, un peu effrayés par le silence farouche de l’homme assis à côté d’elle, de l’homme qui était son mari. Voilà, elle était mariée à présent. L’ancien qui venait deux fois par an avait prononcé les mots des épousailles : « Voulez-vous prendre pour épouse cette femme, Tillitha Cean Carver… ? » Depuis qu’elle avait répondu oui à cette question, elle appartenait à Lonzo. Elle lui ferait la cuisine et laverait son linge. Elle serait une maîtresse de maison. Désormais, elle était une femme à part entière, qui baratte son beurre, ébouillante ses cruches à lait et les laisse au soleil pour qu’elles sentent le propre ; désormais elle s’occuperait de son propre carré de fines herbes et de melons, sèmerait le maïs derrière son mari, le regarderait pousser, et sarclerait autour des pousses fermes qui sortiraient de terre. À partir de maintenant, elle aurait son maïs, son homme, sa manière de vivre. Pourtant, son regard se hâta de se détourner du cou vigoureux qui plongeait dans la chemise, du corps puissant recouvert de petites gouttes de sueur fraîche.
Le chemin serrait de près le marais, les broussailles se refermaient sur eux. Ici, il faisait bon, il faisait frais. L’air était humide avec l’eau du marécage noir et spongieux. Du jasmin jaune s’étalait jusqu’en haut des arbres et leurs fleurs éclatantes et odorantes perçaient à travers la verdure. Un nouveau duvet tapissait les grands troncs pâles des cyprès chauves. Tout semblait gagné par une agréable langueur. En été, le marais, léthargique, malsain, s’engluait dans la boue ; les alligators somnolaient, les mocassins se glissaient dans l’eau. En hiver, ce n’était que lugubre désolation avec les bêtes qui hurlaient dans le froid et une eau noire stagnante. Mais ce jour-là, le jour du mariage de Cean, le jasmin jaune cachait la cime des pins, les érables s’embrasaient dans l’ombre fraîche, et tous, jeunes arbres comme pins gigantesques, soulevaient leurs bourgeons en forme de bougie, des bougies blanches au sommet de chaque arbre, au bout de chaque branche, qui brûlaient du feu du renouveau. Des loriots bavardaient avec insouciance. Un cardinal chantait sans cesse la même mesure et renouvelait ainsi le printemps. Tout près, Cean entendit les pas furtifs de petites créatures qui détalaient devant eux ; les broussailles bruissaient d’un bref affolement, puis le calme revenait. Soudain effrayés, des vols de perdrix s’éloignaient à la hâte ; Lonzo les prendrait au piège après les semailles. Et dans le marais, il y avait des dindons, des écureuils, des poissons… Oh ! ils ne manqueraient pas de bonnes choses à manger !
Cean serra les genoux pour que les petites épines des bambous qui frôlaient le bord du chariot ne lui agrippent pas la jupe. Sous le lourd tissu, sa jambe touchait la jambe droite de Lonzo. Lorsque la route tourna brusquement sur la gauche, Cean se retrouva malgré elle projetée contre son mari. Un sentiment de frayeur s’empara d’elle à ce contact. Elle essaya de se redresser, mais en fut incapable car la pente était assez raide. Elle inspirait et soufflait contre l’épaule de Lonzo. Le bœuf s’arrêta et baissa la tête pour boire dans le petit ruisseau. De l’eau marron vif coulait sous les roues ; les feuilles bien vertes des baies luisaient au-dessus d’eux. Une branche de bambou descendait le fil de l’eau. Ici, la lumière de l’après-midi était tamisée, vert pâle. Cean aperçut le fond sablonneux du ruisseau, ridé par le lent écoulement de l’eau. Un peu après l’embranchement, elle entendit des écureuils qui criaient en se balançant aux arbres. Pour la première fois depuis le début du trajet, Lonzo posa ses yeux noirs sur elle et lui demanda :
« Fatiguée ? »
Elle rougit et regarda vers l’aval du ruisseau.
« Non, j’suis pas fatiguée. »
Il y eut un silence pendant que Lonzo suivait la direction de son regard. Elle eut l’impression que ses pensées aussi suivaient de près les siennes. À présent, timide, elle n’osait plus s’écarter de lui.
« Ce sera un bon coin pour tes cochons quand il fera chaud. Ils pourront se rafraîchir. »
Il lui répondit d’un ton fier :
« Dis plutôt nos cochons. »
Les yeux de Cean se voilèrent de timidité. Le regard et le ton de son mari la mettaient mal à l’aise.
« Les cochons, ça aide à éloigner les serpents… si t’en as peur, poursuivit-il.
— J’ai pas peur. »
Les yeux noirs brillèrent.
« T’as peur de rien, pas vrai ? »
Pitoyable, elle secoua la tête et baissa les yeux. Il l’observa un instant et dit d’une voix douce, ardente :
« Ma toute petite ! »
Ensuite, bien vite, il tourna la tête et fit repartir le bœuf ; tous trois gagnèrent la rive au sable blanchi par l’eau, puis grimpèrent la côte. Là, des palmiers nains regroupés en bosquets murmuraient, de nouvelles feuilles jaune-vert pâle apparaissaient sur les chênes rabougris, les immenses troncs rugueux des pins s’élançaient vers le ciel et l’herbe lourde et verte poussait dans les espaces dégagés. Cean pourrait faire paître sa vache ici.
La fumée des souches qui se consumaient lentement sur leur terrain flottait jusqu’au marais. Cean vit ce fin brouillard au-dessus de la plaine. Et plus loin, elle aperçut sa maison, jaune vif au soleil, flambant neuve au soleil, les rondins récemment débarrassés de leur écorce, la cheminée récemment terminée, et c’était Lonzo qui avait tout bâti de ses mains. Derrière, une palissade neuve clôturait le parc où se trouvaient déjà la vache et le veau de Cean. Autour de la maison, on distinguait des trous là où la fumée des souches s’était élevée dans l’air immobile. Le débroussaillage avait rendu les mains de Lonzo dures et calleuses, et voûté un peu ses larges épaules. La terre, bien séparée en mottes sombres, était prête à recevoir les grains jaunes, noirs et blancs qui donneraient des pousses vert vif dans les sillons. Cean imaginait la maison presque dérobée aux regards par des rangées et des rangées de maïs robuste et bruissant. Derrière, il y aurait du coton et un carré de tabac que Lonzo sécherait et roulerait à sa convenance. Et elle planterait une vigne qui formerait une belle treille. Dès demain, elle sèmerait la poignée de graines de tournesol que sa mère lui avait données et qui servirait à nourrir les poules et le coq.
Le bœuf grimpait lourdement la côte et, lorsqu’il atteignit leur terrain, la charrette cahota en passant sur la terre labourée inégale et traça le premier chemin menant à leur porte. La maison approchait, Cean en voyait les rondins dorés à la lueur du couchant, le toit très pentu pour atténuer l’effet des fortes pluies, les portes et les volets bien joints pour faire échec au vent hivernal cuisant.
Enfin, il y eut ce qui serait la cour, débroussaillée, mais non pas labourée, et l’allée bien nettoyée qui menait à la porte. Les poules passaient devant, se sentant bizarres loin des nombreuses volailles que possédait la mère de Cean. Solitaire, la vache meuglait dans le parc. Lonzo fit basculer une de ses longues jambes et sauta à terre. Il se retourna ensuite vers Cean et ses lèvres s’écartèrent un peu en découvrant presque ses dents nichées dans sa douce barbe touffue. D’un geste un peu timide, il tendit les bras à Cean en disant :