D'une porte l'autre
D'une porte l'autre
Charles Aznavour
168 pages
Couverture souple
Réf : 435160
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Résumé
« Avez-vous déjà observé une porte ? Il en est des neuves et des anciennes, des légères, des lourdes, des massives, des basses, des gigantesques. Il en est qui claquent, virevoltent, d'autres qui grincent, se referment en silence. Qu'on s'y frotte ou qu'on s'y cogne, notre vie n'a pour but que de les franchir. Certaines nous font entrevoir des joies insensées, et se ferment à nous : ce sont les portes malheurs ; d'autres s'ouvrent avec grâce, nous libèrent : elles sont nos portes bonheurs. Nous avons soudain la clef en main, et découvrons que c'est la clef d'ut, la clef de sol, la clef des songes, la clef des champs... »

Après le succès d’À voix basse, Charles Aznavour se livre à nouveau dans un magnifique autoportrait mêlé de souvenirs.
Auteur-compositeur-interprète né en 1924 dans une famille arménienne à Paris, Charles Aznavour, devenu une des plus grandes vedettes du music hall international, n'a jamais oublié ses racines et la tragédie arménienne à Paris (Ils sont tombés en 1963).
Son histoire commence en 1941 par des années de "vaches maigres" (il les évoque dans La Bohème) pendant lesquelles il se produit dans les cabarets de Montmartre en duo avec le compositeur Pierre Roche.
C'est sa rencontre avec Edith Piaf, en 1946, qui révèle ses talents d'auteur-compositeur. Il écrit pour elle :
    Jezebel
    Mon Dieu...
    Je hais les dimanches
    (que la chanteuse lui refuse, mais dont Juliette Gréco fera un succès).
Son physique, qui ne répond pas aux canons du chanteur de charme, rend plus difficiles ses débuts d'interprète. Pourtant, lorqu'il passe en lever de rideau à l'Olympia en 1954 et chante Viens pleurer au creux de mon épaule et Sur ma vie, ce petit homme vibrant remporte un tel succès qu'en 1957, c'est en vedette qu'il se produit dans la même salle.
C'est le début d'une fabuleuse carrière qui le fait applaudir partout dans le monde et sera consacrée en 1963 par un triomphe au Carnegie Hall de New York.
Une carrière qui donnera à la chanson de variété quelques-uns de ses plus grands classiques :
    Il faut savoir
    Sa jeunesse
    Je m'voyais déjà
    Hier encore
    La Mamma
    Tu t'laisses aller...
Artiste populaire au meilleur sens du terme, capable de séduire et d'émouvoir un très large public, Charles Aznavour est un auteur-compositeur prolixe et talentueux, sachant doser lyrisme et réalisme, un chanteur doué d'une exceptionnelle présence et d'une voix "qui prend aux tripes".
Comédien de grand talent, il fera aussi une belle carrière cinématographique :
    Un taxi pour Tobrouk
    Tirez sur le pianiste
    Le Tambour
Charles Aznavour est ambassadeur itinérant d'Arménie auprès de l'Unesco.
Extrait

Aux portes de la connaissance


« TOUT vient à point à qui sait attendre », dit le proverbe. Je peux en témoigner.
La première fois que j'ai franchi la porte d'une université, j'avais déjà atteint l'âge du recteur en instance de retraite. Non contents de me vêtir d'une longue robe noire, mes hôtes m'avaient coiffé du chapeau carré et de son ineffable petit pompon, qui dansait gaiement à chacun de mes gestes au point que je devais le chasser comme une mèche rebelle. Après avoir écouté un discours élogieux, mon pompon virevoltant et moi-même nous vîmes remettre un diplôme entouré de ruban rouge. Ça y est, j'étais devenu « docteur honoris causa ». Quel programme ! Je guettai les transformations immédiates qui ne manqueraient pas de se faire dans mon corps après cette distinction. Mais non, j'eus beau attendre, rien ne vint : cet honneur, tout appréciable qu'il fût, non seulement il ne me fit pas grandir d'un centimètre mais, pire, il ne me remplit pas la tête des codes sociaux et des connaissances policées propres à mon nouveau statut. Mince, alors ! Je n'avais plus que deux solutions pour compenser le manque : arborer un maintien docte (du latin doctus, eh oui), en me montrant infatué de mon savoir – ça n'irait pas très loin –- ou bien rester sobre et me conduire honorablement face aux personnalités érudites qui m'entouraient. Je choisis la seconde solution, en espérant très fort que mes petits camarades docteurs ne m'inviteraient pas à faire un discours. Devant cette assemblée de cerveaux, c'eût été la honte. Je n'aurais pas pu m'en sortir en leur chantant « Je m'voyais déjà ». Avec le pompon tournoyant, ça aurait fait désordre. Heureusement on ne me demanda rien, et j'eus le loisir de méditer tranquillement sur l'ironie du sort et les retournements du destin.

SAVEZ-VOUS que je n'ai jamais été renvoyé d'un établissement scolaire ? La raison en est simple : passé mes dix ans et demi, je n'en ai plus fréquenté aucun, pauvreté oblige. Nous n'avions pas la chance, à l'époque, de bénéficier d'un enseignement gratuit. Il fallait payer, ou faire avec. Au choix.
Dommage, étudier dans un lycée prestigieux puis à l'université m'aurait permis d'acquérir un bagage intellectuel plus riche et plus fleuri. Mais je n'ai pas de regrets ; quand je regarde ce qu'a été ma vie entre mon certificat d'études et mon diplôme universitaire, je me dis : Mon petit Charles, tu n'as rien perdu au change.
Mon existence a été si riche en rebondissements et en imprévus... Si je vous la racontais sans rien omettre, vous seriez extrêmement surpris. J'ai visité des centaines de pays, rencontré des empereurs, des rois, des reines, des présidents. J'ai été reçu à la Maison-Blanche, au Kremlin, et j'en passe. Et pourtant, je me suis toujours senti comme certains héros de mes lectures enfantines. Tel le héros du Tour du monde d'un gamin de Paris, de Louis-Henri Boussenard, j'étais un petit Parisien, emporté dans une aventure extraordinaire. J'allais, les yeux ouverts et le cœur battant, ne sachant pas toujours bien comment me comporter ni où mettre mes mains. Si j'ai fini par apprendre, à force de répétitions, je ne me suis jamais senti très à l'aise dans les cadres officiels et policés. À deux exceptions près : l'Élysée, à Paris, et le palais présidentiel en Arménie. On se sent toujours bien chez soi et chez ses parents, non ?
En tout cas, j'ai côtoyé grâce à mon métier des gens bien supérieurs à ma condition, des génies, des intellectuels, des artistes de tous bords, des politiques de toutes les couleurs, des religieux de toutes les religions. Quand on fait des études poussées, c'est dans l'espoir qu'elles débouchent sur du solide, du concret, de l'exaltant, pas simplement pour accrocher un diplôme au-dessus de la cheminée de ses parents, non ? Moi, je n'ai pas eu le diplôme, pour le reste, j'ai été plutôt bien servi.

L'ÉCOLE a représenté dans ma vie un temps si bref que je ne peux en oublier le premier jour. J'étais encore enfant, et pourtant j'y voyais déjà le porche des possibles, sous lequel s'étendaient ces portes minuscules et essentielles, joliment nommées « livres », que l'on ouvrait sur un monde de connaissance. C'était d'abord des bâtons, puis des dessins, puis les lettres de l'alphabet et, enfin, la lecture tant espérée. De quoi se forger un petit savoir utile tout le long de notre existence, mais néanmoins insuffisant – croyez-le si vous voulez, à qui veut s'élever rien n'est suffisant. Quand la porte de l'école se referma sur moi, je décidai de ne pas m'arrêter en chemin. Personne ne pouvait m'apprendre ? Je formerais mon goût seul, au hasard des lectures et des découvertes.
Je fis un court passage à l'école centrale de TSF sise rue de la Lune à Paris, ma bonne ville, où je n'appris strictement rien – si ce n'est quelques astuces pour la réparation de radios marines. Comme je n'allais pas en mer, il n'y avait pas grand-chose là qui pût m'intéresser.
Guidé par mes admirations, j'entrai tête baissée dans les études de la vie et de la rue. Il me fallait travailler beaucoup, ce que je fis sans mal et, peu à peu, avec un vrai plaisir. Mais personne n'était là pour me tenir la main et m'ouvrir l'esprit. Personne pour défricher les zones difficiles et battre le chemin devant moi : je n'avais pas de professeur qui m'offrît le bénéfice de ce que le lycée et l'université lui avaient autrefois offert à lui-même.
Je me mis donc à écouter les conseils autour de moi, notamment ceux des libraires, me construisis ma propre anthologie de la culture universelle – à mon grand désespoir, je suis encore loin d'en avoir exploré l'intégralité – et veillai à fréquenter des personnes susceptibles de m'enrichir intellectuellement.
Combien de fois ai-je vu, par la suite, mes enfants rentrer à la maison avec des listes de lectures fournies par le professeur ! Moi, je n'étais plus écolier depuis bien longtemps lorsqu'on m'en proposa une pour la première fois. Mais cela valait le coup d'attendre, puisque la liste en question n'émanait rien moins que de Jean Cocteau. À l'époque, j'avais le privilège d'être invité régulièrement dans la très belle villa Santo Sospir, propriété de la célèbre mécène Francine Weisweiller, à Saint-Jean-Cap- Ferrat. Or, il se trouve que Mme Weisweiller hébergeait l'homme de lettres, pour qui elle nourrissait une admiration sans faille Mes escapades en sa demeure m'offrirent l'occasion d'écouter le formidable conteur qu'était Cocteau, mais aussi de mettre ma timidité de côté en lui demandant quelques orientations littéraires. En jeune inculte, je voulais savoir quoi lire pour m'instruire un peu. Il me répondit de très bonne grâce, n'hésitant pas à me rédiger une liste, qui m'a hélas été volée depuis (tout comme notre correspondance, et celle que j'entretenais avec Édith Piaf). Je l'ai retrouvée des années plus tard, au hasard d'une lecture. Elle était rapportée par Carole Weisweiller, dans un livre sur Jean Marais.
Je ne peux, bien sûr, résister au plaisir de vous la livrer :
Adolphe, de Benjamin Constant
Impressions d'Afrique, de Raymond Roussel
Guerre et paix, de Léon Tolstoï
La Saga de Gösta Berling, de Selma Lagerlöf
Pan, de Knut Hamsun
Pelléas et Mélisande, de Maurice Maeterlinck Le Rouge et le Noir, de Stendhal
Manon Lescaut, de l'abbé Prévost
Le Chevalier de Maison-Rouge, d'Alexandre Dumas
Splendeurs et misères des courtisanes, d'Honoré de Balzac
Le Diable au corps, de Raymond Radiguet
La Ballade de la geôle de Reading, d'Oscar Wilde
L'Idiot, de Dostoïevski
La Montagne magique, de Thomas Mann
Le Nègre du « Narcisse », de Joseph Conrad
Les Hauts de Hurlevent, d'Emily Brontë
Les Nouvelles fantastiques, d'Edgar Poe
Croc-Blanc, de Jack London
La Princesse de Clèves, de Madame de Lafayette

UNE BELLE brochette, n'est-ce pas, propre à impressionner les plus bêtes que moi ?
Je m'empressai bien sûr de tout lire, de la première à la dernière ligne, exactement comme je fumais des cigarettes à m'en brûler les doigts, et tirai de l'heureuse expérience un précepte très simple : Si tu ne sais pas, demande. L'humilité et l'esprit curieux, loin d'être des tares, flatteront ton interlocuteur. Il se fera un plaisir de te renseigner ; et toi tu apprendras à moindres frais.
La liste de Jean Cocteau est révélatrice de ces chemins de traverse qui ont guidé mon instruction. Je ne suis toujours pas érudit, c'est vrai, mais les livres qui composent ma bibliothèque, je peux affirmer avec fierté que je les ai lus. J'ai souvent vu, chez mes hôtes, des ouvrages s'étendre en rayonnages entiers. Leurs couvertures étaient belles mais inertes, les reliures n'avaient pas été effleurées depuis des décennies. Que dis-je, des décennies ? Des siècles !
Je ne prétends pas, pour ma part, avoir retenu tout ce qui m'est tombé sous les yeux par le passé, mais de chaque livre il me reste un petit quelque chose, ce petit quelque chose de rien du tout qui, ajouté à la multitude des autres, m'a permis de devenir non pas un homme de culture, mais un homme de plume.

N'ayant aucun talent pictural
Je me console en peignant
Des textes de chansons

LONGTEMPS on a analysé mon travail de chanteur, j'aimerais aujourd'hui que l'on prête attention à celui de l'auteur. Les journalistes m'ont toujours plus ou moins posé les mêmes questions, et moi j'ai toujours répondu, autant par automatisme que par courtoisie. Mais entre nous, j'attendais parfois autre chose de nos entretiens que ce sentiment de frustration qui nous assaille lorsque l'on prend conscience que notre interlocuteur, s'il nous a entendus, ne nous a pas écoutés. Quand comprendront-ils que les textes m'importent par-dessus tout, plus encore que la musique ? Ce sont eux qui me donnent le sentiment d'être utile, de construire quelque chose, d'élaborer une œuvre qui en vaut la peine.
Alors quand on m'adresse un courrier avec, pour commencer, des compliments appuyés sur ma carrière et, pour finir, un texte de chanson accompagné de la mention mensongère « Je l'ai écrite en pensant à vous », je me marre. Pas besoin d'étudier l'œuvrette en long, en large et en travers pour conclure qu'elle ne me ressemble pas du tout et qu'elle a probablement fait le tour de mes confrères avant d'aboutir chez moi. Faut-il que l'expéditeur me prenne pour un imbécile ?
Comment ce malheureux truqueur peut-il croire, en faisant parvenir son texte à dix, quinze, vingt auteurs-interprètes différents, que l'un d'entre eux, au moins, va s'y reconnaître au point de le préférer à sa propre production ? Grave erreur.
Il m'est arrivé de chanter des textes qui n'étaient pas les miens, mais c'est justement parce que leur auteur les avait écrits pour toucher un auditoire, et pas pour me toucher moi (ou pire, moi parmi d'autres). Ils étaient beaux, susceptibles de parler au public, et entraient naturellement en résonance avec mon tour de chant, m'inspirant la composition d'une musique.
Allons, les amoureux du droit d'auteur, petits flatteurs sans envergure, ressaisissez-vous, cessez de nous prendre pour des poires à cueillir ! Lisez-nous avant que de nous envoyer vos textes sans imagination ni talent. Il y a une règle dans le métier que je me ferai un plaisir de vous apprendre : quatre rimes plus ou moins bien versifiées n'ont jamais fait une bonne chanson.
Il faut savoir remettre cent fois l'ouvrage sur le métier. Savez-vous que, pour ma part, j'ai commencé à faire la liste de mon tour de chant à l'Olympia dès le mois d'août 2010 ? Quand elle a été bien établie, je l'ai remaniée, remaniée, jusqu'au premier soir de concert. Il en est de même pour mes nouvelles chansons : je change sans cesse un mot par-ci, un mot par-là, jusqu'à l'enregistrement du futur album. Ce n'est pas que je sois perfectionniste, disons plutôt que je suis avec moi-même un casse-pieds de première. Jamais content, jamais satisfait. S'il m'en était donné le loisir, je repasserais volontiers sur mes premières chansons – je ne le fais pas, bien sûr, par fidélité à ceux qui les ont aimées.

J'ai fait chanter des mots
Sur des notes de musique
Avant que de me rendre compte
Que le mot est musique

POUR revenir à nos amis journalistes, avec qui je n'en ai pas terminé, j'aimerais que l'un d'entre eux, plutôt que de lire entre mes lignes ce que je n'ai jamais écrit, se penche un jour sur mes textes et les analyse depuis les débuts ; depuis mes chansons primaires, que je ne renie pas, jusqu'à mes préférées, mieux versifiées, plus abouties. Celles-là n'ont pas toujours atteint le million de disques, certaines n'ont même jamais eu leur place dans les tops, mais elles ont fait des millions d'heureux et, chose dont je ne suis pas peu fier, se sont installées dans la durée. Je leur réserve toujours une place de choix dans mon tour de chant, et n'hésite pas à leur sacrifier quelques succès trop attendus. L'auditoire peut s'en trouver d'abord décontenancé, mais généralement cela ne dure pas : il quitte les sentiers battus, découvre un terrain inexploré et finit par y trouver des richesses qu'il n'avait guère soupçonnéesjusque-là ; tout comme l'auteur, qui commence par suivre une mode d'écriture, un soi-disant « mouvement », puis découvre que ce carcan le limite, l'empêchant d'exploiter les infinies possibilités de sa langue. L'art suit partout le même chemin, et il est naturellement plus profond lorsqu'il se libère. J'écris mieux aujourd'hui qu'hier et me concentre de plus en plus sur la rigueur et la précision de mon style. Autrefois j'étais exclusivement au service du public ; désormais je suis au service de la langue – ce qui n'enlève rien à mon public, au contraire.
Il y eut un temps où un sujet m'interpellait et m'incitait à écrire ; désormais le sujet n'est plus que le canevas de ma chanson. La vraie broderie, ce sont les phrases et les mots.