Le silence et la honte
Le silence et la honte
Un moine, une fillette sans défense et une vie brisée
Solweig Ely
264 pages
Couverture souple
Réf : 435127
Cet article ne rapporte pas de points
Prix public*
Achat avec points impossible
Disponible
Résumé
Ce témoignage montre à quel point abuser d’un enfant – même si l’on ne va pas jusqu’au viol – peut détruire une vie. Un livre nécessaire autant qu’une mise en garde.

Au cœur de l’été 1989, les parents de Solweig décident de se retirer du monde pour rejoindre la communauté religieuse des Béatitudes avec leurs quatre filles. Solweig se retrouve livrée à elle-même dans une vaste abbaye où chacun vit sous l’emprise d’un « berger » tout-puissant. Trop absorbés par leur quête spirituelle, son père et sa mère ne voient pas qu’un haut responsable de la communauté s’introduit chaque soir dans la chambre de la fillette. Lorsque, plus tard, celle-ci se plaindra des agissements du religieux, ils l’accuseront de mentir et l’éloigneront du domicile familial par crainte du scandale.
Ainsi condamnée au silence, Solweig n’a pas pu surmonter sa douleur. Malgré elle, la jeune fille a perdu toute confiance en ses parents et, plus généralement, dans le monde des adultes. Placée dans un internat puis dans diverses familles d’accueil à l’adolescence, elle a depuis lors vécu une longue errance à la recherche d’elle-même – jusqu’à ce que son agresseur se dénonce publiquement, un jour de février 2008. Refusant de se taire plus longtemps malgré les pressions de son entourage et le suicide de son père le 12 octobre 2010, Solweig dévoile aujourd’hui le calvaire vécu durant ces vingt-et-une années d’indifférence. Pour que d’autres enfants, soumis aux mêmes épreuves qu’elle, soient mieux protégés.
Les internautes ayant commandé Le silence et la honte ont également choisi
Extrait

1



Le frère Pierre-Étienne Albert a resurgi dans ma vie au moment où je m'y attendais le moins, un soir de février 2008. Epuisée par des années d'errance, je venais de poser mes valises à Saint-Brieuc en compagnie de mon mari Bruno et de nos deux fils, Lawrence et Esteban. Nous avions déniché un petit appartement, je démarrais tout juste une formation de commerciale au sein d'une grande compagnie d'assurances. Ce n'était pas le Pérou, bien sûr, mais la vie semblait enfin m'offrir un peu de répit... lorsque la source de tous mes cauchemars, enfouie depuis près de vingt ans, a soudain refait surface.
Le matin de ce 14 février, c'est d'abord un message de ma sœur Julie qui m'a mise en alerte. En froid depuis plusieurs années, nous n'avions à l'époque que de très rares contacts. Lorsque j'ai reconnu sa voix bouleversée sur mon répondeur téléphonique, j'ai compris que quelque chose de grave était arrivé.
— Je... Je crois que je viens de voir Peter à la télévision.
« Peter »... Durant l'année que notre famille a passée recluse dans une abbaye de la communauté religieuse des Béatitudes, à la fin des années quatre-vingt, c'est ainsi que tout le monde surnommait le frère Pierre-Étienne Albert. Pour de nombreux fidèles, il était un homme affable, respectable entre tous, haut dignitaire d'un mouvement charismatique implanté à travers toute la France et bien au-delà. Mes parents, qui étaient très impliqués dans la vie de l'abbaye, l'appréciaient particulièrement. Nul alors ne semblait discerner en lui le prédateur qui, si longtemps après avoir brisé mon enfance, allait avouer publiquement plusieurs dizaines d'agressions sexuelles commises contre des mineurs.

Le soir même, je suivais nerveusement le déroulé du journal télévisé lorsque le visage si douloureusement familier est apparu à l'écran. D'après ce qu'avait annoncé le présentateur, Pierre-Étienne Albert venait de se dénoncer à la gendarmerie sur les conseils de ses « frères » et « sœurs » de l'abbaye de Bonnecombe, dans l'Aveyron. Devant le juge d'instruction de Rodez, il avait reconnu des agressions sexuelles perpétrées, dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, sur une cinquantaine d'enfants. Mis en examen, il venait d'être placé sous contrôle judiciaire et tenait, précisa le journaliste, à confesser ouvertement le mal qu'il avait infligé à ses petites victimes.
Plus de dix-huit ans après notre dernière entrevue, je fus saisie d'une violente nausée lorsque je le découvris, vêtu d'un chandail gris, bras croisés et légèrement voûté, se déplaçant lentement dans la lumière rasante d'une clairière. Mêmes cheveux courts coiffés en bataille, mêmes lèvres pincées, même regard clair : il n'avait pas changé. Sa barbe, certes, était un peu plus clairsemée que jadis et il portait des lunettes aux fines montures métalliques. Quant au ton de sa voix, doux et paisible, il était en tout point semblable à celui qu'il employait, autrefois, lorsque chaque soir il pénétrait dans ma chambre.
— Les choses sont enfin normales, expliqua-t-il bizarrement. Je suis devant la justice et je pourrai répondre de mes actes.
Ont suivi certaines explications et j'entendis ensuite quelque chose comme : « Je me sens désormais paisible et soulagé. »
Paisible ? À ce mot, je sentis le sol se dérober sous mes pieds. Comment cet homme pouvait-il oser évoquer sa propre tranquillité en s'adressant à tous ceux dont il avait volé l'enfance ? Hélas, je n'étais pas au bout de mes surprises. Alors que le journaliste lui demandait ce qui l'avait poussé à se dénoncer si tardivement, Pierre-Étienne eut le toupet de répondre :
— Je l'ai fait pour mes victimes, pour qu'elles soient reconnues comme victimes. Et aussi pour la paix de ma conscience... Ça, c'est clair !
L'envie de vomir se fit insoutenable. Il semblait si serein, promenant ses remords dans le cadre bucolique de l'abbaye de Bonnecombe, entouré par ses deux « frères » en robe de bure. Et moi ? Et les autres enfants, abusés durant toutes ces années ? Avait-il un seul instant pensé à nous avant de s'imposer une fois de plus, et de façon si brutale, dans notre intimité ? Bon nombre d'entre nous, j'en étais certaine, se battaient depuis si longtemps pour parvenir à l'oublier... Une fois de plus, le frère Pierre-Étienne Albert ne faisait rien d'autre qu'assouvir un besoin égoïste en s'autorisant à exprimer publiquement un repentir auquel je ne croyais pas. Incapable de demander pardon, il nous imposait de le revoir, s'assurant comme jadis la maîtrise de nos vies.

L'effet de surprise passé, cette confrontation à distance me fit l'effet d'une nouvelle agression avec laquelle il me fallut apprendre à vivre. Durant les nuits qui suivirent, je me remis à faire les cauchemars qui avaient hanté mon adolescence, et que j'avais eu tant de mal à chasser. Les craquements du vieux plancher qui annonçaient son arrivée dans ma chambre, l'odeur fétide de sa barbe m'assaillirent de nouveau. Je me retrouvais petite fille, à la merci d'un homme résolu à se jouer de moi.
Pendant plusieurs jours, cette réminiscence fut d'autant plus douloureuse que Pierre-Étienne était omniprésent. On le voyait témoigner sur chaque chaîne de télévision, dans les journaux et même à la radio. Sur tous les tons, il ressassait son besoin de soulager sa conscience. À l'entendre, c'était un long dialogue avec une sœur de la communauté de Bonnecombe qui l'avait décidé à dresser, peu à peu, la longue liste de ses petites proies. Au terme de plusieurs mois de réflexion, il avait finalement accepté de la transmettre à la justice.
Comme s'il avait voulu me porter le coup de grâce, Pierre-Étienne lança d'une certaine façon les journalistes sur ma piste en leur racontant comment mon témoignage avait, sept années plus tôt, déclenché une première action de la justice. Bien sûr, il ne leur communiqua pas mon identité mais les plus débrouillards d'entre eux n'eurent aucune peine à me localiser en faisant jouer leurs contacts au sein de l'institution judiciaire. Après cette confession publique, alors que je rêvais de retrouver un peu de calme, je fus donc harcelée par une meute de reporters qui brûlaient de décrocher mon interview pour apprendre ce que j'avais dit aux gendarmes d'Avranches, un sombre jour du printemps 2001. Le passé, décidément, me collait à la peau...

* *
*

À l'époque, je m'étais rendue dans les locaux de l'Aide sociale à l'enfance pour y consulter le dossier qui avait été constitué durant mon adolescence. Sur place, j'avais revu l'un des responsables qui s'était occupé de moi au cours de cette période troublée. Au fil de la conversation, celui-ci m'avait interrogée sur l'origine de mon mal-être et j'avais fini par lui raconter les agressions dont j'avais été victime aux Béatitudes. Aussitôt, il avait alerté le procureur de la République de Saint-Lô. Convoquée à la brigade de recherches d'Avranches, j'avais été interrogée par un adjudant-chef à qui, malgré mon besoin d'oublier, j'avais dévoilé les abus dont Pierre-Étienne s'était rendu coupable à mon égard. Le militaire avait insisté pour comprendre le rôle joué par mes parents durant cette période.
— Est-ce qu'ils ont été témoins de ces agissements ? Est-ce qu'ils ont participé ?
J'avais d'abord répondu par la négative. Puis j'avais fini par lui raconter la scène qui, onze années plus tôt, avait tant entamé ma confiance envers les adultes.
Ce soir-là, comme souvent, Peter avait pris place sur mon lit. Il ne portait, pour tout vêtement, qu'un caleçon et un tee-shirt. Comme d'habitude, j'étais assise sous mes draps, emplie de terreur et de dégoût, sachant bien ce qui allait arriver par la suite, lorsque mon père est entré dans la chambre. D'un coup, j'ai senti un immense espoir monter en moi. Enfin, j'en étais certaine, mon calvaire allait prendre fin. Papa, c'était inévitable, allait faire quelque chose, chasser l'homme qui me faisait tant de mal, me rendre ma sérénité... Hélas, il s'est contenté de jeter sur nous un regard inexpressif et a lancé, d'une voix égale, à notre intention : « Il se fait tard et il va falloir que Solweig aille se coucher. ». Ces mots prononcés, il a tourné les talons avant de refermer la porte derrière lui, ce qui a permis à Pierre-Étienne de finir ce qu'il avait commencé. À cet instant, j'ai réalisé qu'il me faudrait affronter toute seule mes tourments...

* *
*