Les belles-mères
Les belles-mères
Les beaux-pères, leurs brus et leurs gendres
Aldo Naouri
336 pages
Couverture souple
Réf : 425140
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Résumé
Pourquoi est-il si compliqué de s’entendre avec sa belle-mère ou avec son beau-père ? Une enquête passionnante au cœur de nos vies de famille.

Pourquoi les belles-mères ont-elles une si mauvaise réputation ? Pourquoi, de tout temps, la culture populaire, les arts et la littérature, regorgent-ils de belles-mères (ou de beaux-pères) plus impossibles les unes que les autres ? Combien de scènes de ménage sont-elles nées de différends à propos de la belle-famille ?
À partir d’une analyse époustouflante mêlant nos racines religieuses, les plus célèbres mythes, l’anthropologie et, bien entendu, la psychologie, Aldo Naouri nous fait découvrir ce qui se cache derrière les ressentiments des uns et des autres et ce que femmes et hommes ont à gagner ou à perdre dans ces conflits éternels.
Quel que soit son rôle dans la famille, belle-mère, beau-père, bru ou gendre, le célèbre psychiatre apporte à chaque lecteur des réponses et des illustrations à ses propres interrogations et d’étonnantes révélations qui changeront à jamais sa vie de famille !
Aldo Naouri est pédiatre, formé à la psychanalyse, spécialiste des relations intrafamiliales. Auteur désormais culte, il a notamment publié :
    L'Enfant porté
    Une Place pour le père
    Parier sur l'enfant
    L'Enfant bien portant
    De l''inceste, écrit en collaboration avec Françoise Héritier et Boris Cyrulnik
    Le Couple et l'enfant
    Les Filles et leurs mères
    Questions d'enfants
    Éduquer ses enfants – L'urgence d'aujourd'hui
    Adultères
    L’Enfant bien portant
Extrait

Chapitre 1

DES MOTS ET DES HISTOIRES


 
« Il y a beaucoup à apprendre de l'histoire de la langue parce que celle-ci est inséparable de l'histoire des sociétés, des savoirs, des pouvoirs techniques, et qu'à ce titre, elle a valeur d'indice. »
Jean STAROBINSKI,
Action et réaction.
Vie et aventure d'un couple
,
Paris, Le Seuil, 1999.


Je n'ai toujours pas fini d'errer entre mes deux langues. Et comme ma langue maternelle¹ et le français, que j'ai appris à 6 ans, ont des statuts différents et fortement asymétriques, j'ai toujours l'impression de ne jamais pouvoir dire les choses comme je le voudrais, qu'il manque à la langue que j'utilise la petite nuance qu'aurait pu introduire celle que je tais. C'est peut-être ce qui explique que, chaque fois que j'entreprends de réfléchir à une question ou à un thème, je commence par examiner la manière dont les langues en parlent et les raisons pour lesquelles elles choisissent d'en dire ce qu'elles en disent.


La beauté se mange-t-elle en salade ?

Prenons l'exemple d'un des tenues dont j'use dans le sujet que j'aborde.
En quoi en effet, la mère de mon épouse, que le langage me contraint de désigner comme ma belle-mère, devrait être « belle » donc implicitement plus « belle » que ma mère, laquelle serait pourtant, pour mon épouse, plus « belle » que la sienne ? « La beauté ne se mange pas en salade », dit une expression pied-noire assez obscure qui me revient à cette occasion. Qu'est-ce donc que cette beauté dont on nous fait tout une salade ?
Les mots en question, nous dit le Robert², dateraient de la fin du premier millénaire de notre ère. On usait en effet jusque-là, pour nommer par exemple la belle-mère, du mot « suire » – dérivé, comme on le verra, de l'indo-européen swe. C'est seulement au Xe siècle, que les termes de « beau » et de « belle » ont commencé à être employés. Ils seraient entrés en usage en tant que « termes flatteurs à l'adresse de personnes dont on aurait cherché à gagner les faveurs ». Leur adoption dans la formation des termes de parenté n'aurait donc pas eu d'autre valeur que celle d'antiphrase : « beau » et « belle » auraient eu le sens contraire de « mauvais(e) ». Ce qui aurait impliqué l'espoir de voir ces personnes ainsi nommées ne pas être aussi « mauvaises » qu'elles étaient supposées pouvoir l'être ou qu'on aurait été autorisé à le craindre. On peut trouver une confirmation à cette hypothèse dans le fait que notre langue nomme également « beau-père » et « belle-mère » les parents de l'enfant d'un premier lit. Il suffit de se souvenir que les termes « parâtree», « marâtre » et « filiâtre » – dont les connotations négatives ne font pas de doute – ont longtemps désigné ces personnages, pour comprendre la finalité du changement qui est intervenu.
Le message serait donc clair : la flatterie aurait vertu propitiatoire pour éviter d'avoir à subir les désagréments rattachés inéluctablement au lien nouveau qu'on se risque à forger.
Le mot « belle-fille », ai-je appris de la même source, a supplanté « bru », lequel n'est pratiquement plus employé aujourd'hui que dans le langage juridique. Ce mot date du XIIe siècle et dérive de brutis en bas-latin des Balkans. Il avait déjà été introduit par les Goths au IIIe siècle, supplantant le latin nurus – dérivé lui aussi de l'indo-européen. « Bru » est apparenté au gothique bruths, jeune mariée, qui a donné l'anglais bride et l'allemand Braut. On peut se demander pourquoi il est tombé en désuétude et pourquoi on lui a préféré le terme de « belle-fille ». S'agirait-il d'une prévention qui se dresserait contre une autre prévention ? La datation de l'adoption et de l'abandon des mots le laisserait-elle entendre ? Je n'ai rien trouvé qui puisse le confirmer. Pour autant, ne peut-on imaginer qu'après des siècles de pratique d'un langage doux adressé aux mères de leurs époux, les épouses n'auraient plus eu d'autre choix que de se montrer à leur tour désagréables, contraignant leurs aînées à tenter de les amadouer en s'adressant à elles sur un mode plus précautionneux, censé en faire leurs égales au moins sur le plan sémantique ?
Au lieu de me dissuader d'en user, ces explications m'ont poussé à réintroduire et à utiliser exclusivement dans le travail que j'entreprends le terme de « bru ». Pourquoi en effet retirer à cette personne une nomination qui dit si clairement son statut ? En quoi ce statut altérerait-il la dignité qui lui revient ? Serait-ce en raison du fait que son aventure de vie, face à la mère de son partenaire bien plus âgée qu'elle, la garderait encore tout naturellement du côté de l'enfance, avec ce que cela suppose de fragilité, de doutes, de questions ? Est-elle responsable ou du moins seule responsable d'un tel état de fait ? Sinon, pourquoi l'infantiliser plus encore qu'elle ne l'est en réalité, en l'affublant d'une appellation, « belle-fille », qui porte en elle la défiance qu'on aurait vis-à-vis d'elle ?
Bien étrange manière de faire d'un français qui qualifie les jeunes alliés de la famille de « pièces rapportées³ » – expression forgée par l'architecture en 1580 et dont je ne sais pas si elle existe dans d'autres langues. Cet emprunt viserait-il à dire l'indéniable hiérarchie qui continue d'exister entre les liens de sang et les liens noués avec des « étrangers » ? Si c'est pertinent, nous nous trouvons simplement devant les indices qui caractérisent clairement, pour l'instant mais déjà dans notre français, le côté inéluctablement houleux des relations d'alliance.
Je n'ai cependant toujours rien trouvé qui puisse en justifier solidement l'usage ou en expliquer de façon satisfaisante la raison. C'est pourquoi j'ai tenu à aller explorer ce que pourraient nous apprendre d'autres langues. En commençant par celles qui sont les plus proches de la nôtre, les langues latines.


Les autres langues latines

Les quatre langues latines que sont l'espagnol, le portugais, l'italien et le roumain ne font pas usage de termes d'esthétique. Le français est unique à cet égard, situation dont je n'ai pas trouvé l'explication malgré mes recherches.
Les quatre langues latines forgent directement le nom des liens sur leurs racines indo-européennes. Dans l'ouvrage qu'il consacre à ce sujet, Émile Benveniste insiste sur la présence dans les langues indo-européennes du radical swe, tout en reconnaissant qu'il n'est pas sans poser problème, car, dit-il, « les termes dérivés de swe se rapportent à la parenté d'alliance et non à la parenté consanguine4 ». Il donne au radical krov', qu'on retrouve en d'autres occasions, le sens de « celui qui a l'autorité ».
Ainsi, « beau-père » et « belle-mère » se disent suegro et suegra en espagnol, sogro et sogra en portugais, suocero et suocera en italien et socru et soacra en roumain. Il est donc facile de repérer dans ces mots, le vieux swe indo-européen, indicatif de l'appartenance au même groupe social, passé par son étape latine socer, proche du grec ancien scuros, « beau-père » et socrus, proche du grec ancien scura, « belle-mère », dans laquelle on retrouve comme dans les autres dénominations la trace du radical indo-européen krov'. Quant à « gendre » et à « bru », ils se disent yerno et nuera en espagnol, gero et gera en portugais, genero et nuora en italien et zander et nora en roumain. Si les noms du gendre dans les quatre langues renvoient à la notion de génération, il faut relever que le portugais ferait de la bru également une génitrice, alors que l'espagnol, l'italien et le roumain en dérivent le nom de ce qui la spécifie dans le latin nurus dérivé de l'indo-européen snuso conservé dans l'ancien grec nuos, aujourd'hui disparu et remplacé par nyfi.
À l'inverse de ce qui, en français, justifiait quelque peu le soupçon d'une prévention, les noms donnés aux liens dans ces quatre langues latines sont des signifiants, les plus neutres qui soient, destinés seulement à signifier. Tout comme « carotte » désigne un légume, suegro, suocera ou yerno désignent la place qu'occupe un sujet par rapport à un autre auquel il est lié. Ces mots n'apprennent pas grand-chose de leur contenu ou de la tension qui y circulerait. On serait tenté d'imaginer une certaine neutralité dans ces relations, si on ne relevait dans ces mêmes langues, l'existence de dictons populaires d'une rare férocité.
Ainsi ai-je pu recueillir en espagnol les dictons suivants : « Madre e hija caben en una camisa, suegra e nuera ni dentro ni fuero » (mère et fille tiennent dans une seule chemise, belle-mère et bru, ni dedans ni dehors) ; « Suegra e nuera : perro y gato » (belle-mère et bru : chien et chat) ; ou encore, débordant ce lien : « La suegra es fiebre y la cunada alacran » (la belle-mère est fièvre et la belle-sœur est scorpion).
En italien, c'est encore plus cruel5  : « La vipera che morsico mia suocera mori avvelenata » (la vipère qui a piqué ma belle-mère est morte empoisonnée) ; « Suocera e nuora, tempesta e gragnuola » (belle-mère et bru, tempête et grêle) ; « Tra suocera et nuora, il diavolo lavora » (entre belle-mère et bru, le diable travaille). Si le premier aphorisme ne dit pas si la belle-mère est celle du gendre ou de la bru, les deux autres ne laissent aucun doute. Deux adages siciliens m'ont paru par ailleurs particulièrement expressifs : « Soggira e nora caccili fora ca finu a la fossa si rumpunu l'ossa » (belle-mère et belle-fille, chassez-le car elles se battent jusqu'à la tombe) et « Bona maritata senza soggira e cugnata » (bien mariée sans belle-mère ni belle-sœur).
Je dois ajouter que le français n'est pas de reste dans l'invention des propos acrimonieux. J'en ai relevé6 quelques-uns qui n'ont rien à envier aux précédents. « Quelle est la différence entre une belle-mère et un bull-dog ? Le rouge à lèvres ! » « Le mariage, ce n'est pas la mer à boire, c'est la belle-mère à avaler ! » « Quel est le poids idéal d'une belle-mère ? Cinq kilos avec l'urne ! » « Comment reconnaître les bons champignons des mauvais ? Faites-les goûter à votre belle-mère. Si, elle meurt, c'est qu'ils sont bons ! »
Que conclure de tout cela ? La neutralité sémantique ne semble pas pouvoir masquer la tension, voire parfois la férocité qui habite les échanges entre les individus concernés par ces liens.


Un autre pas de côté

L'anglais, comme le français, n'adopte pas les appellations indo-européennes. Il procède néanmoins d'une façon tout autre. Il semble préférer l'extrême netteté des repères à la rondeur des expressions. Ainsi ajoute-t-il, pour désigner les alliés, in law aux mots désignant les liens de parenté directs. Ce qui donne mother in law, father in law, pour les beaux-parents de bru comme de gendre, daughter in law et son in law, pour bru et gendre– in law ayant été emprunté au œXIVe siècle au vieux français en lay, « dans la loi ». Ce qui aurait évidemment pour fonction de signaler l'interdit de l'inceste, mais qui ne serait pas sans signifier implicitement quelque chose comme : « C'est la loi qui m'impose ce lien. Car, à vrai dire, si ce n'était que de moi, je m'en passerais volontiers ! » Vérité quasi universelle, qu'on retrouve pratiquement sous toutes les latitudes et qui exprime le regret, quand on a fait choix d'un(e) partenaire, d'avoir aussi à « épouser » quelque peu sa famille.
Il en va d'ailleurs de même de la manière de nommer les liens dans les familles recomposées. On parle de stepmother, de stepfather, de stepson et de stepdaughter pour désigner les beaux-parents des enfants et les beaux-enfants des parents, le préfixe step marquant la distance.
Quand on prend acte de l'absence de tutoiement de cette langue et de la distance qu'elle met dans les rapports – laquelle, pragmatisme et flegme aidant, évite au moins formellement les débordements affectifs autant que les conflits –, le sens implicite que je donne pour ma part à la lecture de ces termes me semble être plus consistant qu'une simple hypothèse.
Ce qui m'a frappé dans l'allemand, c'est que, dans cette langue pourtant étroitement apparentée à l'anglais, les mots qui disent les liens d'alliance sont construits sur les racines indo-européennes. Ainsi « belle-mère » se dit Schwiegermutter, « beau-père », Schwiegervater, « bru », Schwiegertotcher et « gendre », Schwiegersohn. Toutes choses logiques et cohérentes puisqu'on reconnaît dans tous ces termes le radical Schwieger qui évoque le lien d'alliance et dont la parenté avec l'indo-européen Swekrov' est évidente. Et comme on sait la facilité avec laquelle la langue allemande construit des mots nouveaux en associant des mots étrangers les uns aux autres, on pourrait sans les trahir lire les mots que j'ai écrits comme : « mère par alliance », « père par alliance », « fille par alliance » et « fils par alliance ». Sur ce même modèle, on s'attendrait du coup à ce que le « beau-frère » se dise « frère par alliance », autrement dit Schwiegerbruder. Or le « beau-frère » se dit tout simplement Schwager, sur lequel est construit Schwägerin « belle-sœur ». Schwager, si proche de Schwäher qui est l'autre terme disant l'alliance, semble n'être à vue d'œil qu'une altération mineure de Schwieger, lien d'alliance. Comme si, quand il s'agit du « beau-frère », il n'était pas du tout nécessaire de spécifier la nature du lien d'alliance, lequel serait le premier, le principal, l'essentiel.
Ce constat m'a renvoyé à deux associations qui ont étrangement convoqué à la fois Margaret Mead et Tacite. Quand la première mène son enquête sur la sexualité en Océanie et qu'elle demande à son interlocuteur pourquoi il n'a pas épousé sa sœur, ce dernier lui répond que, s'il l'avait fait, il n'aurait pas eu un beau-frère avec qui aller à la pêche7. Quant à Tacite, n'est-ce pas lui qui décrit la manière dont les hordes germaniques d'Arminius dévalaient les collines pour anéantir les légions romaines de Varus8 ? Il dit de ces hordes qu'elles étaient composées de frères enchaînés les uns aux autres et encouragés par les voix de leurs mères postées au sommet des collines.
Si, comme en anglais, je n'ai pas trouvé trace de la tension qui habite les liens d'alliance dans la sémantique allemande, cela ne signifie pas qu'elle serait absente. Quand j'ai posé la question à mon informateur, il m'a ri au nez en me demandant ce qui m'autorisait à imaginer que les alliés germanophones étaient différents de tous les alliés du monde !


1. Le judéo-libyen, un dialecte comme il y en a tant dans le monde, depuis le yiddish jusqu'au ladino en passant par le judéo-iranien, le judéo-géorgien, le lishana, le yaoudique, etc. Roland Breton, Atlas des langues du monde, Paris, Autrement, 2003, note 1, p. 45.
2. Le Robert. Dictionnaire historique de la langue française, Paris, 1993.
3. Une de mes patientes a proposé un jour à sa belle-mère de remplacer ce terme par celui de « valeur ajoutée », s'attirant l'acrimonie qu'on aurait pu imaginer : sa belle-mère, ayant saisi la balle au bond, se plaisait à s'adresser à elle dans les lettres qu'elle lui envoyait, sans la moindre once d'humour, en termes de « chère valeur minorée » – ce qui lui permettait de surcroît d'éliminer radicalement le mot « fille ».
4. Émile Benveniste, Le Vocabulaire des institutions indo-européennes(1 et 2) , Paris, Minuit, 1969, p. 250 et 330.
5. J'ai appris que le terme de suocera désigne dans les restaurants italiens l'ustensile réunissant les flacons contenant l'huile et le vinaigre. Tout un programme !
6. http://michel.buze.perso.neuf.fr/lavache/bellesm.htm
7. Margaret Mead, Mœurs et sexualité en Océanie, Paris, Plon, « Terre humaine », 1963.
8. Tacite, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 1990.