Mystère, amour et sorcellerie
Prix public   : 20,00 
16,95 €
Le saut du loup
Le saut du loup
Christian Laborie
Disponible
426 pages
Couverture cartonnée
Réf : 425029
Résumé
En 1936, Julien Estevel, jeune instituteur, est nommé au fin fond des Cévennes, au Saut du Loup. Fraîchement accueilli, il découvre bientôt le corps de son prédécesseur, mutilé. Crime rituel ? On accuse aussitôt les gitans. Aidé de Marie, sa jeune collègue et de Manuella, la belle sauvageonne, Julien va chercher à faire éclater la vérité. 
Pourquoi on l'a choisi
Cévenol de cœur, Christian Laborie nous livre une belle étude de mœurs dans ce village où rancunes et préjugés vont plus vite que le torrent. Avec son talent inimitable, il nous entraîne dans une enquête passionnante, peuplée de personnages rudes comme leur terre.
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Christian Laborie, né en 1948 à Tourcoing, enseigne l'histoire et la géographie dans le Gard.
Cévenol d'adoption, installé près d'Alès depuis plus de vingt-cinq ans, il a vu ses premiers écrits récompensés par l'Académie internationale de Lutèce et par l'association Arts et Lettres de Bordeaux.
Avec son roman L'Arbre à palabres, Christian Laborie obtient le Prix Découverte 2001, décerné par la société littéraire de La Poste et de France Télécom.
Auteur prolifique, il a publié L'Arbre à pain et Le Brouillard de l'aube en 2003, L'Appel des drailles et sa suite, Les drailles oubliées.
Il nous livre ici, avec L'arbre d'or, une nouvelle saga passionnante et originale ayant pous cadre ces Cévennes si chères à son cœur.
Lu dans la presse
« Mystère, amour et sorcellerie... un cocktail délicieusement piquant. »

L'Est-Éclair


« Il y a de l'action, des observations, des recherches poussées qui font de l'ouvrage un foisonnant récit sur la Cévenne profonde à la veille de la deuxième guerre mondiale. »

Midi Libre


« Le talent inimitable de Christian Laborie dans une enquête passionnante doublée d'une histoire originale. »

Le Bulletin d'Espalion
Extrait

1

Branle-bas


Perchée sur son promontoire, Manuella observait attentivement ce qui se passait à quelques centaines de mètres d'elle, l'air amusé.
Delà où elle se trouvait, elle ne pouvait rien entendre. Pourtant, elle en était certaine, on parlait d'elle ou de l'un des membres de sa famille. C'était toujours la même litanie : chaque fois qu'un drame ou un simple incident se produisait, on s'en prenait aux siens. Elle restait indifférente, se mettait rarement en colère, comme par habitude, s'en attristait parfois. À son âge, la rancune n'était pas encore couleur de haine, n'ayant pas eu le temps de s'enraciner au plus profond de son être. La distance, qu'elle gardait avec tous ceux qui mettaient sa famille à l'écart, lui servait de bouclier contre les ressentiments qu'elle aurait pu nourrir à leur encontre.
À quinze ans, elle avait déjà subi de nombreux affronts, rencontré la méfiance, encaissé les injures, enduré les moqueries. On ne lui pardonnait pas, sans doute, d'être différente, d'appartenir à un milieu marginal, d'être de ceux qui ne sont pas comme tout le monde. Elle ne s'en émouvait pas outre mesure. Sa jeunesse, son insouciance, sa joie de vivre libre dans un monde qu'elle ne jugeait pas, parce qu'elle ignorait la méchanceté, parce qu'elle gardait en elle une grande naïveté et une certaine confiance en l'autre, l'avaient toujours protégée contre la tentation d'assouvir un jour sa vengeance.
Ce matin-là, cependant, elle ne pouvait se garder d'éprouver une réelle satisfaction.
Septembre approchait de son terme. Déjà le ciel s'effilochait en longues écharpes de brume et s'émaillait d'ardoise dès que le vent d'ouest reprenait le dessus. Le soir, la fraîcheur chassait les dernières chaleurs. En hautes Cévennes, les touffeurs de l'été s'effacent vite dès que la nuit terrasse le jour et devient maîtresse du temps.
La plupart des écoliers s'apprêtaient à retrouver le chemin de l'école. Celle-ci devait accueillir un nouvel instituteur pour la classe des garçons. Début juillet, en effet, M. Cabanel, ayant atteint l'âge fatidique de la retraite, avait fait ses adieux aux enfants du village. Pour l'occasion, tous les habitants s'étaient rassemblés dans la cour de la petite école. Il était aussitôt parti passer ses vacances dans son pays natal, la Vallée Longue, plus proche du mont Lozère que de l'Aigoual, dont le toit dominait la commune. Mais il avait promis de revenir dès la fin de l'été pour finir ses jours parmi tous ceux dont il avait assuré l'éducation pendant sa longue carrière. Si ses racines étaient ancrées ailleurs, son cœur demeurait au Saut-du-Loup, où il avait passé plus de trente ans à instruire les esprits et à éveiller les consciences, à force de leçons patriotiques de morale et d'histoire assénées chaque matin de classe. Une vingtaine de générations avaient courbé l'échine sous sa férule de maître autoritaire sans jamais soulever aucune contestation.
Sa collègue, Mlle Letellier, installée à son poste depuis deux ans, s'occupait de la classe des filles et n'avait qu'un souhait : obtenir une mutation qui l'éloignerait de cette commune où elle n'avait aucune attache et où elle ne parvenait pas à établir son autorité. Jeune fille timide, issue d'une famille modeste de Rochebelle, faubourg minier d'Alès, elle s'était d'abord réjouie d'avoir été nommée dans une commune rurale de son pays cévenol auquel elle était très attachée. Mais elle éprouva très vite la nostalgie de la ville et ne parvint pas à supporter l'autorité de son collègue qui avait tendance à la gouverner et à lui imposer ses propres directives. Aussi, quand celui-ci fit ses adieux et qu'elle apprit la nomination d'un nouvel enseignant sur son poste, elle ressentit un grand soulagement.

Toutes les autorités communales s'agitaient dans la cour de l'école : maire, adjoints, conseillers, garde champêtre, et même le curé Bonal. Il ne manquait plus que les gendarmes, qu'on attendait d'un moment à l'autre. Il leur fallait bien une heure pour arriver de Florac, la ville la plus proche. Chacun y allait de ses hypothèses, de ses élucubrations. Tous étaient une fois encore du même avis :
« C'est un coup des Carballo ! Il n'y a qu'eux pour faire une chose pareille ! C'est un scandale, une honte ! »
Derrière la municipalité au grand complet, les parents d'élèves, les premiers avertis, ne tarissaient pas non plus de stupéfaction et abondaient dans le sens de ceux qui avaient déjà condamné sans preuve.
À l'écart, Mlle Letellier semblait désemparée.
« Ne me dites pas que vous n'avez rien entendu ! s'étonnait Robert Comballe, le maire de la commune.
Votre logement se trouve juste au-dessus des salles de classe. À votre âge, vous n'êtes pas encore sourde !
— Je vous assure que je n'ai rien entendu. La nuit, je dors. Et j'ai bon sommeil ! »
Le spectacle était affligeant. Les deux salles de classe étaient complètement saccagées. Les vitres des fenêtres et les murs étaient barbouillés d'encre rouge et violette. Les pupitres des élèves étaient renversés, les encriers de porcelaine brisés. Les livres et les cahiers jonchaient le sol, certains froissés, d'autres déchirés. La carte murale de la France et de ses colonies pendait misérablement au mur, toute de guingois. Les livres de la bibliothèque trempaient dans une mare gluante d'eau et de cendres froides sorties du poêle à bois. Le propre bureau du maître était renversé, les quatre pieds en l'air, les tiroirs vidés de leur contenu. Le tableau était rempli d'inscriptions illisibles et de dessins aux formes géométriques auxquels personne ne fit attention. Les rideaux pendaient aux fenêtres, lacérés, souillés, à moitié arrachés.
« C'est l'œuvre d'un fou ! s'exclama Martial Legendre, le premier adjoint.
— Ils devaient être plusieurs pour faire un tel carnage ! émit le second adjoint.
— C'est l'œuvre du diable ! » ajouta le curé qui ne lâchait pas son bréviaire des mains et faisait le signe de croix sur son front chaque fois que quelqu'un tentait une explication.
Petit à petit, tout le village, averti de bouche à oreille, s'était attroupé. Jamais jusqu'à ce jour, on ne s'en était pris à l'école, le plus noble symbole de la République et de l'égalité. Dans ce pays encore très catholique, l'école et l'église étaient toujours les lieux les plus sacrés et les plus respectés par tous, y compris par les illettrés et par les mécréants. Le curé et le maître d'école étaient les personnes les plus considérées, avant même le maire qui, lui, n'avait pas que des amis et devait souvent défendre contre vents et marées ses idées et ses décisions.
« Quand je vous disais qu'il n'y a plus aucun respect ! se plaignait une brave mère de famille. En s'en prenant à l'école, c'est à nos enfants qu'on s'en prend. C'est de la jalousie. Et vous savez très bien qui a fait ça.
— C'est les manouches.
— Ils n'ont rien à faire ici. Qu'on les chasse ! »
Le ton montait. Le mécontentement grandissait. Le maire n'avait qu'une peur : que les gendarmes tardent à arriver et que ses concitoyens, excédés, ne décident de se rendre à la maison des Carballo pour leur demander des explications.
« Mes amis, calmez-vous ! Nous n'avons aucune preuve. Même si je pense comme vous, je ne peux vous laisser dire et encore moins vous laisser faire. Rentrez chez vous. Les gendarmes vont arriver d'un moment à l'autre. Ils mèneront leur enquête et ils arrêteront les coupables. Soyez tranquilles, tout sera remis en ordre pour le jour de la rentrée des classes. Je vous en donne ma parole.
— Ce ne sera jamais prêt dans huit jours !
— Je mobiliserai tous les moyens dont je dispose.
— Le nouveau maître n'est même pas encore arrivé !
— Ça, ce n'est pas de mon ressort, mais de celui de M. l'inspecteur d'académie. Je vais aujourd'hui même envoyer un télégramme à l'Inspection de Mende afin qu'on me confirme le remplacement de M. Cabanel. »
Manuella s'approcha subrepticement pour mieux entendre les commentaires. Agile comme une jeune féline, elle se glissa furtivement d'un arbre à un bosquet, d'un buisson à un fourré, se dissimula enfin derrière un muret, à proximité du préau de la cour. Elle savait ce qui s'était passé dans l'école et ne pouvait s'empêcher de s'en réjouir. Elle savourait sa victoire. Elle qui n'avait jamais mis les pieds dans une salle de classe et qui aurait tant voulu cependant qu'on lui donnât les mêmes chances qu'aux autres, elle estimait que la justice venait enfin d'être appliquée.
Enfant de la route, née au hasard des tribulations de ses parents, elle n'avait jamais compris pourquoi, une fois que ceux-ci eurent décidé de se sédentariser, ils avaient toujours été pris pour des êtres à part, relégués, montrés du doigt tels des pestiférés.
Au Saut-du-Loup, on la connaissait bien, la jeune Manuella : la gitane, l'appelait-on, ou encore la roumie. Rétive, sauvageonne, elle s'aventurait parfois jusqu'au centre du village. Ses yeux vert amande jetaient des éclats de diamant. Elle en usait innocemment pour affronter la concupiscence des hommes prêts à toutes les, infidélités. Pure et candide comme un matin de Création, aussi fraîche qu'une fleur nimbée de rosée, elle attisait déjà la convoitise, engendrait des désirs malsains, créait des jalousies, provoquait sans le vouloir. Toujours pieds nus par monts et par vaux, vêtue de longues robes très amples et échancrées que le vent soulevait par plaisir, elle se savait belle comme le jour et en usait pour émoustiller le désir de ceux qui lui adressaient les pires reproches. C'était pour elle un jeu innocent et non une bravade, la réponse d'une insoumise à ceux qui tentaient de lui imposer leur volonté. Ses longs cheveux de jais, amplement déployés au vent rieur, ondulaient sur ses épaules à la peau délicieusement ambrée et tombaient en cascades indociles jusqu'au creux de ses reins.