Après la rafle
Après la rafle
304 pages
Couverture souple
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Le témoignage poignant d'un homme qui a cru pouvoir oublier l'horreur
Résumé
16 juillet 1942. Joseph a 11 ans, c’est un titi parisien comme tant d’autres. À ceci près qu’il porte l’étoile jaune… arrêté avec toute sa famille, il passe quatre jours au Vél d’Hiv, avant d’être transféré dans un camp de transit du Loiret. Il garde quand même le cœur léger : ses parents sont là. Mais lorsqu’on les lui arrache et qu’il se retrouve seul avec des centaines d’enfants dans la même détresse, il n’a plus qu’une idée : s’enfuir… Avec un copain aussi téméraire que lui, il franchit, en quinze heures, le mur de barbelés…
Jusqu’à la Libération, cet enfant chétif va devenir le juif le plus recherché du pays. Survie dans la forêt, longues marches, dénonciation ignoble, protection inattendue d’un gendarme, famille d’« accueil » qui le maltraite… Puis, après la guerre, un couple merveilleux va en faire un homme. Dès lors, il cherche à comprendre, jusqu’en Israël où, les armes à la main, il assure la sécurité d’un kibboutz… avant de rentrer chez lui, au Mans. Il veut tout gommer, la souffrance a presque engendré le déni. Mais au soir de sa vie, quand il ose enfin mettre en mots ce qu’il a vécu au camp de Beaune-la-Rolande, c’est l’enfant de 11 ans qui parle… et qui fait des cauchemars la nuit.
Pourquoi on l'a choisi
Souvenez-vous du petit garçon du film La rafle... c’est lui, à 80 ans, l’auteur de ce livre. Il témoigne de sa captivité, de sa fuite, et conte ici les cauchemars et souffrances d’une époque sombre.
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :2
NINE66
Le 10 octobre 2011
Magnifique !!!
J'ai dévoré ce livre émouvant, dramatique, pleins d'espoir et de courage pour Jo, ce gamin bien décidé à ne pas se laisser dicter la loi du plus Fort. Dés que l'on commence à lire la première page, on ne peux plus s'arrêter. Après avoir vu le film plusieurs fois, je me demandais et après, que lui est-il arrivé ? Maintenant, je sais. Merci à Monsieur WEISMANN pour son témoignage. A lire absolument !!!
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lazazadu44
Le 11 janvier 2012
Merci
Un témoignage bouleversant, je l'ai lu d'une traite !!! Merci d'offrir ce témoignage aux générations futures pour que tout cela ne recommence plus...
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Extrait
– 1 –

AUTOMNE 1940



C'est l'heure. J'enfile ma veste, je dépose un baiser sur la joue de maman, un baiser rapide et sec comme un coup de bec, je prends mon envol. Je dévale l'escalier à tout berzingue. J'ai presque descendu deux étages quand j'entends le fracas dans mon dos.
— Joseph ! Tous les matins... La porte !
Mais la plainte de papa, je l'oublie aussitôt. Je traverse la cour étroite où le soleil n'entre jamais, je survole le carrelage de l'immeuble qui donne sur la rue, je pousse la lourde porte en bois. Me voilà dehors, le sourire aux lèvres ; mes cheveux légers comme des plumes flottent au vent, je fais des sauts de merle d'un bout de bitume à l'autre. Une averse matinale a rendu les pavés luisants et glissants, les commerces lèvent leur rideau de métal même s'ils n'ont rien à vendre, un vieillard en bleu crasseux pousse une carriole à bras vers le haut de la butte. Montmartre est mon jardin. À gauche toute, la rue Lepic qui sinue vers les hauteurs. Je serai arrivé à destination juste après le virage. Sur le chemin de l'école, je retrouve mon copain Guéchou.
— Eh, dis ! Faut que je te parle d'une affaire, un truc auquel j'ai pensé pour gagner un peu de sous !
Il me regarde avec des yeux ronds et un air pas bien vif. Même pas méfiant, encore moins inquiet. À peine curieux.
— Quelle affaire ? Et puis pourquoi tu veux gagner des sous ?
— Pour acheter des bonbons, pardi ! T'en manges souvent, toi, des bonbons ? Moi, ça fait une paye que j'ai pas senti le goût d'un berlingot sous ma langue !
— C'est sûr, par les temps qui courent... Et alors, comment tu comptes t'y prendre ?
On arrive à l'école. Rendez-vous à la récré pour mettre mon plan au point.
Mon cartable me pèse de plus en plus. En cet automne 1940, il ne contient pas plus de cahiers ni de livres que l'année passée : c'est mon dos qui supporte moins sa charge. J'ai neuf ans et demi et le physique d'un moineau. Ça fait déjà plus d'un an que je ne mange pas tous les jours à ma faim. Depuis quelques semaines, c'est encore pire avec les tickets de rationnement. Je fais partie de la catégorie des J2, les jeunes âgés de six à douze ans. Théoriquement, nous avons droit à deux cents grammes de pain par jour, un peu de sucre, ou de saccharine plutôt, une ou deux pommes de terre, un demi-steak par semaine. Je dis théoriquement car même quand on a le ticket dans la main, il n'est pas évident de l'échanger contre de la nourriture. Les commerçants gardent leurs provisions pour eux ou pour le marché noir. Or chez nous, on n'a pas assez d'argent pour acheter au marché noir. Je crois d'ailleurs que même si on en avait, on ne le ferait pas. Question de principes. Chez nous, on respecte les règles, quelles qu'elles soient. On obéit aux lois du pays qui nous a accueillis, je pourrais même dire qu'on s'y soumet. Chez nous, on ne veut avoir honte de rien. On veut pouvoir marcher la tête droite. On ne fait pas les marioles. Sauf moi.
— Dis, Guéchou, écoute bien. On va gagner de l'argent. Je te dis pas le voler, hein, surtout pas : on va gagner de l'argent en montant un petit commerce. Qu'est-ce que t'en dis ?
Il fait la moue en enfonçant ses mains dans ses poches.
— J'en dis qu'on n'a pas grand-chose à vendre.
— Chez tes parents, il doit bien y avoir quelque chose ? Quelque chose de joli que les gens aiment bien, mais que tes parents ne veulent pas forcément garder ?
— Je vois pas, non.
— Mais si, Guéchou ! Tiens, j'ai une idée ! Tu dois bien avoir des cartes postales...
— Des cartes postales ? Euh, oui, j'en ai, mais il y a des trucs écrits derrière.
— Évidemment qu'il y a des trucs écrits dessus, mais on s'en fiche. Ce qui compte, c'est l'image ! Tu en as des belles, des cartes ? Tu as des paysages, des montagnes, des fleuves, des églises ?
— Euh, oui, sûrement, mais elles sont dans le tiroir du buffet dans la cuisine, je sais pas trop si je peux les prendre.
— Ben tu demandes pas.
— Quoi, je demande pas ! Et si je me fais pincer ?
— Bon, ben tu demandes alors ! Tu sauras convaincre ta mère de te les donner ?
— Ça dépend ! C'est pour quoi faire ?
Il ne me voit pas venir, mon brave copain. Soudain, je me demande même pourquoi je l'ai choisi, lui, pour tenter le coup avec moi. Ma petite voix m'arrête vite. Cherche pas, Jo, c'est ton meilleur pote, voilà tout. Je lui explique :
— Écoute, Guéchou. Les cartes postales, tu vois, y a des tas de gens qui les collectionnent. Y en a, ça leur rappelle un coin où ils allaient en vacances, avant la guerre. Y en a qui les accrochent au mur de leur chambre, ils ont l'impression de voyager quand ils s'endorment le soir...
Le visage de mon ami s'illumine enfin.
— Y en a peut-être même qui font croire à leurs copains que c'est des amis très riches qui leur ont écrit !
— Ben voilà, Guéchou. T'as tout compris. Pour une raison ou pour une autre, tout le monde aime les cartes postales. Alors ce soir, tu rentres chez toi, tu récupères ce que tu as, je fais pareil de mon côté, et jeudi, on se lance !


Nous avons choisi le terre-plein central du boulevard de Clichy, entre les stations de métro Blanche et Anvers : place Clichy, c'était trop près de chez nous, le Sacré-Cœur, encore pire. Là, au moins, on ne risque pas de se faire repérer. Parce que, bien sûr, on sait qu'on fait un truc interdit, surtout Guéchou. Il se plaque le dos contre un arbre, comme s'il voulait disparaître dans son tronc.
— Non Jo, je peux pas. Tu commences, toi. Moi, je te jure, je peux pas.
— Guéchou, t'es rien qu'un dégonflé.
Je respire un grand coup et j'apostrophe donc les passants.
— Monsieur, vous voulez pas une carte postale ? Regardez celle-là, c'est Givors. C'est beau Givors ! Madame, une petite carte postale ? Non ? Bonne journée madame ! Monsieur, Givors, vous connaissez ?
La photo en noir et blanc représente une usine, au bord d'un fleuve, avec les employés en blouse blanche qui prennent la pose. Je m'attarde quelques minutes et je comprends qu'en effet cette carte ne peut pas susciter un vif intérêt. J'aurai peut-être plus de succès avec les sources thermales d'Évian.
— Monsieur, une carte postale pour décorer votre salon ? Évian, très joli, Évian !
Le promeneur me sourit poliment pendant qu'une paluche, que je devine aussi large que puissante, s'abat sur mon épaule.
— Qu'est-ce que tu fais, mon garçon ?
C'est un policier. Un policier accompagné d'un autre policier. Donc, au total, deux policiers. J'évalue les forces en présence. Deux policiers, ça fait deux hommes, soit autant que Guéchou et moi. Sauf que nous avons l'air de deux oiseaux à peine tombés du nid... et eux de deux rapaces. Ils portent une grande cape sombre par-dessus leur uniforme. On en cacherait douze comme moi là-dedans. Alors que le grand moustachu me tient par le col, j'imagine qu'il va me glisser prestement sous le tissu épais et que je vais disparaître à tout jamais. Guéchou, qui se tient en retrait, n'a même pas la présence d'esprit de filer en douce, comme si on ne se connaissait pas. Il s'approche de moi au contraire. Je bredouille :
— Euh, monsieur le policier... C'est juste des cartes postales de Givors... C'est joli, non ? Non ? Non... Bon, Évian alors ?
— Jeune homme, est-ce que vous avez une patente ?
— Une quoi ?
— Allez, on vous emmène au commissariat. Vos parents viendront vous chercher là-bas.


La tête de mon père quand il se retrouve face à moi... Il vient de régler mon sort avec les policiers pendant que Guéchou et moi attendions dans un bureau en nous rongeant les ongles. Il ne dit pas un mot. Je ne moufte pas non plus. J'ai remballé mon bagout vite fait sur le chemin qui nous menait, Guéchou et moi, du boulevard jusqu'au commissariat. Depuis, je n'ai pas prononcé une parole. Je suis papa dans un silence qui ne m'est pas coutumier, et le sien me signifie mieux que des mots la honte qu'il ressent. Il n'y a pas grand-chose à expliquer, et rien à dire pour me justifier. Moi, Joseph Weismann, j'ai été embarqué par la maréchaussée pour délit sur la voie publique. Je le sais, pourtant, que dans cette famille, on ne fait pas les marioles.
Je le sais bien, mais je ne sais pas encore pouquoi.

*
* *

La dernière fois que j'ai mangé des sucreries, j'avais fait du commerce, déjà. Sous la porte cochère de mon immeuble, à deux mètres de la marchande de fleurs italienne qui s'installait là les beaux jours, j'avais trouvé un élastique. Et je l'ai vendu, ou presque : l'homme à qui je l'ai proposé m'a donné cinquante centimes, mais il m'a laissé l'élastique. J'ai couru acheter des roudoudous, des rouleaux de réglisse avec un bonbon au milieu, un bonbon qui change de couleur quand on le suce. J'aurais bien aimé les partager avec mes sœurs, mais ma petite voix m'avait prévenu : Jo, si tu ramènes ces trucs à la maison, les parents vont te demander comment tu les as eus. Ils vont penser que tu leur as chipé de l'argent, ou pire, que tu as mendié. Ça va faire toute une histoire... J'ai écouté ma conscience, bonne ou mauvaise. Mais ces bonbons, je me sentais tellement minable de les manger en douce dans un coin du parc que je les ai trouvés amers.


J'habite au 54, rue des Abbesses, Paris XVIIe arrondissement. C'est un quartier simple et populaire. Un quartier où vivent des gens de toutes origines. Je les côtoie tous les jours, dans la rue, à l'école, en bas de chez moi, au jardin public quand je joue avec mes copains. Depuis quelque temps, à l'entrée du square, il y a une affiche où il est écrit : « Interdit aux Juifs ». J'y vais quand même. Qu'est-ce qu'on en sait, que je suis juif ?
Ici, on ne reste pas enfermé chez soi, allongé sur de vastes canapés, protégé par de lourds rideaux de velours... Les appartements, tous modestes, ne s'y prêtent pas. Nous autres Montmartrois, nous sommes si différents les uns des autres que nous formons finalement un tout, une masse bigarrée faite de femmes et d'hommes laborieux. Dans leur sillage traînent des enfants maigrichons et joyeux, comme moi. Qu'importe qu'on soit noir, jaune ou blanc, et qu'importe sa religion, quand on en a une. Moi, en tout cas, je n'y pense pas, ni Guéchou, ni Bedèze, ni Raymond, ni Charret, ni aucun de mes amis.
Chaque matin, j'embrasse ma mère avant de partir les retrouver à l'école. Mes sœurs, Charlotte et Rachel, ont filé dans l'autre direction, vers la rue Houdon, et plus tôt que moi : elles ne prennent pas le risque, elles, d'arriver haletantes à la grille et de se faire pincer l'oreille par le directeur. J'embrasse ma mère parce qu'elle est ce que j'aime le plus au monde, je l'embrasse pour le seul plaisir de ma joue contre la sienne, sans y penser davantage, et je m'en vais vivre mes petites aventures.
L'école n'a pas été inventée pour me plaire. Je n'aime pas tellement rester assis. Les poésies, quand le maître les aboie, n'ont aucun charme à mes oreilles, aucune musique. Les mots, je m'en amuse beaucoup à l'oral et pas mal à l'écrit. J'ai la repartie facile et la rédaction imaginative. Je me débrouille correctement en maths, je me rends déjà compte que c'est utile. Quand papa découpe le lainage, avec son mètre ruban autour du cou et sa craie dans sa poche, je comprends qu'il a dû faire des calculs savants. Il a noté les mesures de son client, il les a reportées sur le tissu en prenant soin de provoquer le moins de chutes possible.
— Joseph, prends le shmatteh, mets-le dans le sac.
Le shmatteh, c'est le chiffon en yiddish. En temps de guerre, ça peut toujours servir.
Mon père renforce les cols de nos vêtements avec les shmatteh. Il ajoute des pièces sous nos coudes et sur nos genoux, il allonge mes culottes pourtant toujours courtes. Il me met en garde.
— Joseph, tu feras le métier que tu voudras, mais pas tailleur. C'est trop dur. C'est toujours la morte saison.
Quand il dit ces derniers mots, il prononce « mort'zaizon », et je n'ai pas encore fait le lien avec le temps des bonnes ou des mauvaises affaires. Depuis des années, je me demande de quoi il parle exactement. Je devine seulement que ce mot n'augure rien de bon. « Mort'zaizon », ça rime avec poison.
Papa ne possède pas de boutique avec un joli pas de porte et son nom écrit en lettres élégantes au-dessus de la devanture. Il n'est qu'une petite main. Ça me paraît injuste. Mon père, c'est un magicien. Avec un costume tellement usé qu'il en est presque transparent, il est capable d'en fabriquer un tout neuf : il retourne le tissu, il transforme une doublure, il renforce les coutures. Un véritable orfèvre. Il travaille dans notre appartement, au quatrième étage de l'immeuble, dans la plus vaste de nos deux pièces. Chez nous, on entre donc directement dans ce qui tient lieu d'atelier, de salon, de cuisine et de chambre pour mes sœurs et pour moi. Interdiction de marcher pieds nus : il y a des épingles sur le sol, coincées dans les interstices du parquet. Une fois par semaine, un aimant à la main, nous nous mettons à genoux pour les ramasser. Chaque soir, nous poussons la longue table de découpe pour déplier nos lits-cages. Papa range les deux fers qu'il garde toujours au feu, il rassemble les pattemouilles, les patrons en papier de soie, les craies, les ciseaux tellement grands que je n'arrive pas à les ouvrir. Le charbon brûle dans la salamandre, un plat qui mitonne sur le réchaud à gaz finit de chauffer notre palace. Un jour, au square d'Anvers, j'ai sympathisé avec des gars des beaux quartiers qui étaient venus s'encanailler à Pigalle. On a tous tracé le plan de notre appartement dans le sol sableux. L'un d'eux ne s'arrêtait pas.
— Là c'est l'entrée, la salle à manger, le salon juste à côté d'où l'on accède au fumoir ; ici le boudoir, la salle de bains de maman, celle de papa, une chambre, une autre chambre, le couloir qui tourne et qui amène vers une, deux, trois autres chambres...
Je les ai tous fait marrer quand mon tour est arrivé.
— Là le salon-chambre-cuisine-atelier, là la chambre de mes parents, et voilà !
— Et la salle de bains, t'en as pas ?
— Non, pas de salle de bains.
Je ne sais pas si c'était pour me consoler, mais le petit bourgeois m'a donné une tranche de pain d'épice. J'en mangeais pour la première fois. Succulent.
— Et les toilettes ? a fini par me demander le plus pragmatique de la bande.
— Sur le palier.


Je me maudis souvent d'avoir oublié de me soulager avant la nuit. Les waters se trouvent un demi-étage plus bas. Nous les partageons avec deux vieilles filles qui habitent ensemble dans un logement que je devine encore plus exigu que le nôtre, et un vieux garçon un peu bossu, toujours vêtu d'une blouse grise, la tête en permanence couverte d'un béret, qui vit avec sa mère dans l'appartement de gauche. Je n'ai pas peur de grand-chose, et peut-être même de rien, sauf de lui. C'est à cause de sa bosse et de tout ce qu'il cache sous son béret. J'imagine une difformité purulente, une excroissance mouvante et maléfique. Si je le croise dans les marches, je fais appel à ma petite voix, ma conseillère, ma plus fidèle amie. Allez Jo, courage ! T'es pas bien gros, tu te faufileras entre ses jambes s'il essaie de te coincer ! Je suis descendu aux toilettes juste après lui un jour. J'étais déjà trop engagé dans l'escalier quand il refermait la porte un peu plus bas, je n'ai pas osé reculer. J'ai regardé dans la cuvette. J'y ai vu des centaines de petits points marron, plus petits que des lentilles. J'en étais estomaqué. Ah çà, mon Jo ! C'est donc ça que ça chie, un bossu ! J'ai compris des années plus tard qu'il avait simplement vidé la sciure de bois qui servait de litière à son chat...


Papa ne fréquente pas beaucoup ses voisins. Il les salue poliment s'il les croise, il me donne une petite claque sur le crâne si je tarde trop à l'imiter. Il ne veut pas faire de vagues, surtout ne déranger personne. Ça va bientôt faire vingt ans qu'il est là, dans ce pays. Il a appris sa langue, il sait la parler et il sait l'écrire. Il s'est marié ici, il a eu trois enfants ici, et il s'est fait des tas d'amis. Son prénom s'écrit Schmoul, il se dit Schmil, et eux l'ont surnommé Mimile, comme n'importe quel Français bien d'ici. Pourtant, il se comporte encore comme un invité. Il se sent redevable de quelque chose, d'une dette qu'il veut tenter de rembourser à tout prix. L'année dernière, aussitôt la guerre déclarée, il s'est engagé dans l'armée. Il avait presque quarante ans, une famille nombreuse, rien ne l'y obligeait. Je ne comprenais pas.
— Pourquoi tu veux aller faire la guerre, papa ?
— Je veux aider mon pays.
— Tu vas devenir soldat alors ?
— Pas vraiment. Je ne peux pas devenir soldat français parce que je ne suis pas vraiment français. La loi de ce pays dit que je reste polonais parce que je suis né à Lublin.
— C'est où Lublin ?
— Maintenant, c'est en Pologne, mais avant 1918, c'était en Russie.
— Comment une ville peut-elle changer de pays ? Paris, c'est en France ! Paris, ça ne peut pas bouger !
— Paris ne bougera pas, mais l'Allemagne veut étendre ses frontières sur une grande partie de l'Europe, dont la France, et c'est pour éviter ça que je veux me battre.