Jusqu'à la folie
Jusqu'à la folie
Jesse Kellerman
384 pages
Couverture souple
Avec une dédicace de l'auteur
Réf : 424820
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Prix public*
Achat avec points impossible
Lente destruction par harcèlement
Résumé
Un héros, Jonah ? Cet externe en médecine new-yorkais n'en demandait pas tant. Une nuit, il a volé au secours d'une inconnue, Eve, et tué par accident l'homme qui la menaçait de son couteau.
Pourquoi on l'a choisi
Il arrive parfois que se comporter en héros nous entraîne loin, très loin, trop loin. Un sommet de mystère et d’angoisse… avec en exclusivité une dédicace de l’auteur.
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :7
julival
Le 04 décembre 2011
Trés déçue
J'avais adoré " Les visages " et c'est avec un vif plaisir que je me suis précipitée sur ce deuxième thriller de Jesse Kellerman . Quelle déception ! le roman est lourd , lent , ennuyeux , je me suis forcée à le terminer pour une fin digne d'un film de série B. Je ne relirai pas cet auteur.
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lilydel
Le 04 novembre 2011
Angoissant à souhait !
Vous avez adoré "Les visages", son précédent roman, vous allez frissonner en lisant "Jusqu'à la folie"; l'histoire d'un mec bien, interne en médecine à la petite vie bien rangée, tranquille et qui voit son destin basculer le jour où il sauve une jeune femme, attaquée par un psychopathe... mais les choses ne sont pas si simples et la réalité se révèle bien plus complexe, trouble, effarante, effrayante... une intense description de la possession de l'autre, l'emprise d'un individu sur un autre, sa lente destruction mentale... Excellent !
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Remarque de Mic du 11/11/11
Comme toi, j'avais beaucoup aimé "Les visages", bravo pour ton billet, il donne vraiment envie de lire "jusqu'à la folie. MIC.
Lili76
Le 20 novembre 2011
Angoissant à souhait
Angoissant à souhait, j'ai adoré. J'ai commencé par celui-ci sans avoir lu le premier et j'ai adoré. A lire si vous aimez les suspenses.
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Choupynette
Le 07 janvier 2012
Captivant mais long à se mettre en place
Ce que j'ai aimé dans ce roman c'est l'angoisse qui monte crescendo au fil des chapitres. Au départ, il s'agit de la vie d'un jeune étudiant qui a sauvé une jeune femme d'une agression, puis c'est le cauchemar... Le héros rentre dans une spirale infernale, il s'enlise dans cette situation où la réalité est bien loin de se que laissait penser les apparences... Petit bémol cependant, l'intrigue met trop de temps à se mettre en place si bien que je me demandais si je lisais effectivement un roman à suspense et j'ai trouvé la fin un peu convenue et bâclée...
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line19
Le 17 décembre 2011
Bof
Bonne intrigue mais qui traine an longueur, quant au dénouement, je l'ai trouvé totalement bâclé, je m'attendais à autre chose donc un peu déçue.
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marylinm
Le 20 février 2012
Coup de coeur !
C'est un peu mitigée que je commençais la lecture de ce livre. Pourquoi ? D'une part car on me l'a présenté comme un thriller et que je l'ai vu à certains endroits indiqué comme un policier et d'autre part car j'ai lu des avis positifs mais pas vraiment enthousiastes. Néanmoins, la couverture m'attirait beaucoup, elle est épurée et incisive comme je les aime pour un thriller. Puis finalement, je m'y suis plongée et je peux vous dire d'emblée que je suis à la limite d'en faire un coup de coeur ! Il m'a conquise plus que je ne l'aurais cru au départ. Dès le départ, on entre dans la vie de Jonah, étudiant en médecine à New York, qui est visiblement surmené par ses études et ses stages à l'hôpital surtout. On est tout de suite propulsé dans l'accident : Jonah entend une femme hurler "Il m"a poignardée !" et cherche à s'intercaler entre l'agresseur et sa victime ; et il en vient à tuer cet homme dans l'affrontement. Dès lors je me suis demandé quelle allait être la véritable histoire du roman puisqu'au bout de quelques pages on apprend que la victime est sauve, que l'agresseur est tué accidentellement et que Jonah est un gentil bonhomme et qu'il a peu de chances de se faire inculper pour ce meurtre. J'avoue m'être posé des questions du genre : je vais soit tomber sur un roman policier basique (ce qui m'ennuie profondément), soit je suis paumée dès ce début de récit ! Quoi de mieux néanmoins pour aiguiser ma curiosité ? Et alors là les amis, on plonge dans un thriller psychologique dont le thème abordé (psychologie, maladie mentale, etc.) est juste prodigieux. Malheureusement je ne peux pas dire quoi que ce soit là-dessus sans révéler des éléments importants. Quoiqu'il en soit les amateurs de thrillers pourront être déroutés car l'auteur cherche vraiment à nous faire comprendre l'état d'esprit de Jonah à cet instant T, quand il va être pris dans une spirale infernale. J'ai déjà lu des thrillers psychologiques alors je connais un peu ce genre de manoeuvre : je sais qu'il est nécessaire de se pencher sur les personnages, leurs vies, leurs affects, etc. Ce que certains pourraient trouver un peu longuet, je le considère comme essentiel. Du coup, aucun ennui pour moi dans ce roman. A un moment (même plusieurs fois !) de ma lecture, j'ai vraiment ressenti physiquement de la peur pour Jonah (rythme cardiaque qui s'accélère !) en me demandant comment il allait s'en sortir et comment je réagirais si une chose pareille m'arrivait. Je peux vous dire qu'un indice : Jonah est-il un sauveur, un assassin ou une victime ? J'ajouterais également que l'auteur montre une habileté à construire des dialogues excellente. Il arrive à faire ressentir une ambiance; quelle qu'elle soit; au lecteur au travers des dialogues. Je pense avoir réussi à vous faire passer mon sentiment sur ce thriller (qui en est bien un) et vous donner envie de le découvrir. Et Jesse Kellerman a une belle plume, ce qui ne gâche rien.
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mariel
Le 22 février 2012
Jusqu'à la folie
Bizarre, étrange, inattendu... J'ai découvert cet auteur avec grand plaisir - et me suis précipitée sur le suivant "Avant d'aller dormir" où il renouvelle l'exploit de nous tenir en haleine !
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Fils des écrivains Jonathan et Faye Kellerman, Jesse Kellerman, né en 1978 à Los Angeles, a étudié la psychologie à Harvard. Après s'être lancé dans le théâtre, il publie son premier thriller, Trouble, en 2007, encensé par la presse. Son premier roman publié en France, Les visages, connut un succès immédiat en librairie, remporta le grand Prix des Lectrices de Elle en 2010 dans la catégorie policier et figura pendant plus de 40 semaines dans les classements des meilleures ventes.
Jesse Kellerman vit en Californie avec sa femme et leur fils.
Autres titres de Jesse Kellerman
Extrait

CHAPITRE 1


Jeudi 19 août 2004
CHIRURGIE VISCÉRALE ET DIGESTIVE, PREMIÈRE SEMAINE

Jonah Stem entendit un cri.

Il était 3 heures moins le quart du matin et il marchait en direction de Times Square pour s’acheter de nouvelles chaussures. Les banales et robustes Rockport Walker qui avaient survécu à deux ans de médecine théorique avaient fini par succomber à ses réalités bassement glaireuses. Souillées au-delà du réparable, elles faisaient un bruit de succion et laissaient une traînée dans leur sillage, comme deux escargots géants. Parmi les qualités peu communes qu’elles avaient récemment acquises, on pouvait noter leur épouvantable odeur de merde humaine.
Mais ce n’était jamais que des chaussures. Leur dégradation en soi ne dérangeait pas Jonah, si ce n’est qu’elle mettait cruellement en évidence sa propre incompétence, chose qu’il n’avait pas besoin qu’on lui rappelle ces temps-ci vu le nombre de personnes qui se faisaient un plaisir de s’en charger.
Pour ce fiasco, comme pour tout en général, Jonah ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même. Il connaissait les règles ; il avait lu la « Bible », il avait eu des échos par les Gentils Fantômes de la Troisième Année. Dès que vous aviez fini votre journée, la seule stratégie fiable, c’était la DLP : débarrasser le plancher. Et le plus vite possible. Pour peu que vous vous attardiez et qu’on vous mettait le grappin dessus, vous étiez DLM. Dans la merde. Surtout en chir. Les chirurgiens – ou plutôt les internes en chirurgie – se fichaient pas mal que vous ayez fini votre service depuis plus de vingt minutes (les praticiens se fichaient pas mal de vous tout court). Quand ils avaient besoin de vous, vous y alliez, point-barre. Et la meilleure façon d’éviter qu’on ait besoin de vous, c’était de déguerpir plus vite que votre ombre.
Au lieu de quoi il avait traîné. Il avait douze semaines à passer là, ça valait le coup de faire une reconnaissance du terrain. À trop poser de questions –  même des questions inoffensives du genre : « Où est-ce qu’on se retrouve ? », ou bien : « Où sont les toilettes ? » – on passait pour un bleu. Et c’était la porte ouverte au harcèlement, parce que si les dieux de la Chirurgie ne se rappelaient jamais votre nom, ni que vous aviez peut-être d’autres obligations, que vous étiez un être humain avec du sang dans les veines et une volonté propre, en revanche ils n’oubliaient jamais, jamais, vos faiblesses. Ils repéraient ceux qui laissaient paraître leur ignorance et ils leur tombaient dessus, avides de leur transmettre leur implacable pédagogie médicale, dépourvue du moindre état d’âme et tournant en boucle sur elle-même, jusqu’à les faire pleurnicher comme des fillettes qui auraient fait pipi dans leur culotte.
Jonah aimait les hôpitaux à ce moment-là, théoriquement la fin de la journée de travail, quand les patients avaient fini de dîner à l’heure des poules et s’installaient en gémissant devant leur télé et leur kétorolac. Alors, en plein cœur de Manhattan, Saint Agatha – un ogre vrombissant de linoléum stérile, de fauteuils roulants, de montagnes de paperasse, d’oreillers hypoallergéniques, de blessés accidentés, de malades du cancer, de râles, de calculs rénaux, d’armoires à échantillons, de seaux à serpillière remplis d’eau grisâtre, de fraudes aux assurances, de virus, de bactéries, de prions, fractures, lésions, déchirures, de récepteurs nociceptifs tantôt en alerte, tantôt relâchés –, Saint Agatha reprenait son souffle. Un endroit comme celui-là n’était jamais réellement silencieux, mais, à l’instar de tous les grands établissements médicaux, il semblait ralentir aux alentours de 18 h 30, créant une illusion de paix ; ou une idée de ce à quoi aurait pu ressembler la paix si vous n’étiez pas cloîtré dans un foutu hôpital.
Il erra dans les couloirs variqueux, se délestant de toute cette moiteur, de toute cette douleur, de cet auto-apitoiement. Il était là pour apprendre. Il allait devenir médecin ; il avait trimé pendant des années pour gagner le droit de se faire malmener ainsi. Il avait suivi des prépas d’été intensives en plus de ses cours à la fac. Il avait passé des heures le nez dans ses bouquins, triomphé du concours d’entrée en médecine et cartonné ses exams de fin de deuxième année¹. Tout ça pour en arriver là. Terminer la journée en ayant l’impression d’être une vieille capote usagée était un privilège. Alors tant pis pour les odeurs d’antiseptique, la lumière crue bleutée, les dessins au pastel hyper-enthousiastes comme autant de petits bouts de Miami parachutés en plein Manhattan. Il se sentait mieux, et soudain on claquait des doigts sous son nez.
— Hé, ho. Y a quelqu’un ?
C’était comme ça. À prendre ou à laisser. Vous trouviez des façons de faire avec. Vous vous imaginiez dans un contexte différent – une fête par exemple –, où vous preniez au moins trente longueurs d’avance sur le connard en question.
Vous comptiez vos victoires.
Un : l’hygiène. Les internes ne sortaient pas beaucoup, et celui-ci en particulier souffrait d’une production excessive de cérumen, que deux ans plus tôt Jonah aurait appelée de son nom ordinaire et bien plus parlant : une Colossale Avalanche de Cire d’Oreille. Avantage, Stem.
Deux : le style. Le tour de taille de l’interne, déjà en voie d’épaississement, avait succombé à une invasion de bipeurs, Palm, téléphones et autres BlackBerry, lui donnant un petit air de Batman, les oreilles pointues et le physique hollywoodien en moins. Avantage, Stem.
Trois : le charme. Là-dessus, il n’y avait pas photo. Regardez-moi ce type qui était en train de lui tapoter le bras avec ce rictus impérieux en lui ordonnant de descendre au plus vite. Avantage, St…
— Arrête de me dévisager comme si t’étais sourd.
Le badge de l’interne tressautait sur son torse chaque fois qu’il gesticulait. Il s’appelait BENDERKING DEVON, INTERNE 2e ANNÉE. Il avait un bec-de-lièvre, présentement contracté en un demi-sourire narquois.
— Je sais que tu m’entends.
— Pardon.
— Il nous faut des mains.
Jonah adorait ça. Le reste de son corps, cerveau compris, comptait pour du beurre.
Il avait fini sa journée depuis belle lurette ; il n’était pas dans l’équipe de Benderking ; il avait besoin de rentrer chez lui pour avoir ses quatre heures de sommeil. Mais c’était son troisième jour dans ce service et il voulait faire bonne impression. Aussi répondit-il « Je viens » en souriant et suivit-il l’interne jusqu’à la salle d’opération. Sauf si un supérieur vous demandait de laver sa voiture ou de sucer son chien, vous obtempériez, et avec amour.
Alors qu’ils descendaient l’escalier quatre à quatre, Benderking le briefa sur l’essentiel : femme caucasienne, trente-sept ans, maux de ventre. Après une heure d’attente aux urgences, les infirmières la trouvent en train de suffoquer, tachycardique, hypotendue, ballonnée, frisant les 39,5, en pleine détresse respiratoire. Dix-huit mois après la pose d’un anneau gastrique, elle avait perdu cinquante-sept kilos. Comme reposer quelqu’un à terre après l’avoir porté vingt ans sur son dos.
Passé les portes battantes, elle était là : la peau molle qui pendouillait de partout, cette peau qui ne lui allait plus, triste robe de mariée rose dont elle ne pouvait se départir.
Au bloc, c’était la folie ; tout le monde courait pour tout préparer en attendant le chirurgien, ne s’interrompant que pour s’adonner au passe-temps favori des salles d’opération : hurler sur l’externe de service. Jonah prit une casaque chirurgicale et des gants, et la panseuse lui hurla « Tu l’as contaminée, prends-en une autre ! » alors que tout était encore emballé et stérile, comme si c’était lui qui était particulièrement, monstrueusement contagieux. Discipliné, il retourna à la réserve en traînant les pieds et en revint avec une nouvelle casaque et une nouvelle paire de gants.
Au milieu de ce tourbillon déboula un homme efféminé d’une soixantaine d’années, au visage aussi gris que ses cheveux : Gerard « Scalpel » Detaglia. Il agita en l’air ses mains de pianiste en disant :
— On ouvre le bal ?
D’abord, au lavage. Detaglia se passa cinq coups d’éponge imbibée de Bétadine sur chaque face de chaque doigt. Ce rituel – exécuté avec une solennité monastique – le rangeait irrémédiablement dans la catégorie vieux jeu ; les chirurgiens de moins de quarante ans préféraient la méthode plus rapide et tout aussi efficace de la friction. Mais Jonah n’allait pas répéter son erreur de la veille, quand il s’était aspergé de solution hydro-alcoolique pendant que le chirurgien maniait l’éponge et que le reste de l’équipe lui jetait des regards horrifiés, lui faisant comprendre instantanément qu’il avait merdé.
Elles étaient partout, ces règles dont personne ne vous parlait mais qui vous garantissaient une bonne engueulade si vous les enfreigniez. Ce que vous faisiez forcément. Vous ne pouviez pas faire autrement que de les enfreindre, vu que personne ne vous avait rien dit.
Le principe fondateur des études de médecine était que les gens apprenaient mieux sous la menace d’une humiliation publique.
Alors qu’il attendait son tour au lavabo, dernier dans la queue, Jonah songeait qu’il y avait du vrai dans cette proposition. Aussitôt après le faux pas du lavage de mains, une nouvelle règle – toujours faire comme le chir – était apparue automatiquement dans son cerveau, produite par le même mécanisme qui fait que les mouffettes sécrètent un liquide toxique, que les anémones se contractent et que les oiseaux s’éparpillent au son d’un revolver. Il avait compris ; il ne recommencerait pas.
Les dieux de la Chirurgie étaient jaloux et cruels, et Jonah avait fauté. En tant qu’étudiant de troisième année, il ne pouvait guère espérer faire plus que suturer, écarter, aspirer. Comme tout apprenti, son véritable rôle n’était pas de se rendre utile mais de donner raison à la hiérarchie. Il était là pour souffrir, ainsi que tous les médecins qui l’avaient précédé à cette place.
Toute l’équipe regagna la salle d’opération, mains en l’air, dégoulinantes. La panseuse présenta des serviettes à Detaglia et aux internes, laissant Jonah se débrouiller par lui-même. Finalement il n’eut pas le temps d’en trouver une, et il avait encore les mains mouillées lorsqu’on lui enfila sa casaque et ses deux paires de gants, forcé de supporter la désagréable sensation d’humidité sous la double couche de latex.
— Hé, le carabin !
Une autre façon qu’ils avaient de vous rabaisser : ne jamais vous appeler par votre prénom. Obéis sans réfléchir, sous-homme. En l’occurrence, la panseuse lui tendait les housses de protection pour les poignées des lampes scialytiques en lui disant :
— Alors, tu te bouges ?
Il s’exécuta.
Curieusement, la chirurgie allait beaucoup plus vite sans la vidéo. Detaglia avait les mains plongées dans la peau, la graisse, les muscles. Il dirigeait ses infirmières comme un sultan. Elles lui obéissaient au doigt et à l’œil tout en flirtant de façon éhontée. Au bout d’une heure à tenir les chairs écartées, Jonah avait des crampes terribles aux bras. C’est pour la bonne cause, tu vas devenir médecin, Dr Stem, docteur, oui docteur, bien docteur, la vache, qu’est-ce que ça fait mal, arrête de trembler, tout le monde te regarde. C’était faux, bien sûr ; personne ne faisait attention à lui. Il fallait qu’il arrête de penser comme ça. S’il voulait arriver au bout de l’année – troisième jour –, il allait devoir s’endurcir. Il n’avait jamais été du genre chochotte – du moins il n’en avait pas l’impression – et ce n’était pas le moment de commencer. Il raffermit sa poigne.
Les viscères de la patiente jaillissaient là où on ne les attendait pas, c’en était gênant, et devoir lui maintenir le ventre ouvert paraissait terriblement intrusif, comme débarquer dans la chambre de quelqu’un avant qu’il ait eu le temps de planquer ses sous-vêtements. Pendant que Detaglia faisait son travail, Jonah repensait à la scène des Aventuriers de l’arche perdue où ils ouvrent la boîte-à-laquelle-il-ne-fallait-surtout-pas-toucher et où tout le monde à un kilomètre à la ronde se transforme en fromage fondu. Il se força à regarder. Allez, sois courageux, tu ne pourras jamais apprendre si tu ne vois pas ce qui se passe. La plupart de ses petits camarades – pour autant qu’ils aient obéi à Benderking – auraient déjà déconnecté mentalement depuis un moment. Mais Jonah avait un sens du devoir impérieux, presque victorien, et puisqu’il avait répondu présent, il avait bien l’intention de l’être. C’était répugnant mais c’était la vie, parfois on faisait des choses qu’on n’avait pas envie de faire. Et puis il était très conscient du coût des frais de scolarité, alors il avait intérêt à en tirer le maximum. Il était à deux doigts de vomir. Il cligna des yeux. Regarde.
Alors qu’il se penchait pour observer l’incision de plus près, le péritoine éclata et une gerbe de boyaux sanguinolents gicla sur la table d’opération, son torse, le sol, ses…
Ses chaussures.
Il baissa les yeux. Dans sa hâte, il avait oublié d’enfiler des surchaussures.
Le Scalpel soupira et laissa échapper un « Et merde ».
Les organes que Jonah connaissait d’après ses livres et ses TP étaient robustes, lisses, tièdes. Ceux de cette dame lui faisaient penser à un chili con carne ; ils résistaient à toute catégorisation : ils se mélangeaient, se déchiraient, se délitaient. Elle fuyait de partout. La merde, la bile, les cellules, le tout formant un infâme jus caillé. La terminologie à laquelle Jonah avait recours pour décrire la situation – ischémie mésentérique aiguë, infarctus de l’intestin – était impuissante à rendre compte de son véritable désordre tandis que le corps choqué de la femme était sorti de la feuille de route prévue par la nature.
C’est alors qu’elle fit une hémorragie. Le sol se couvrit de sang. L’aide op se mit à éponger comme une malade en invectivant Jonah, histoire de déverser son mécontentement sur quelqu’un :
— Hé, le carabin, dégage-moi le passage. Bouge ta jambe de là, bordel. J’aimerais bien ramasser ce truc, tu ne vois pas que tu me gênes, bordel ?
Il se contorsionnait pour la satisfaire tout en s’efforçant de ne pas lâcher prise.
Le pire, c’était l’odeur ; le corps exhalait du gaz comme un zeppelin crevé. Une puanteur qui lui rappelait un dortoir de fac un dimanche matin de lendemain de fête. Les miasmes penauds, post-bacchanales du « sur le coup ça semblait une bonne idée » : une odeur de viande putride et de flatulences stagnantes, comiquement amplifiée. Pour éviter de tourner de l’œil, Jonah se concentrait sur les dégâts irréparables occasionnés à ses chaussures.
Il fallut cinq heures pour retirer à la dame quatre-vingts pour cent de son intestin, lequel émergea noirci et entortillé telle une moisson d’algues. Lorsque Detaglia revascularisa le peu qu’il restait, les tissus rosirent aussitôt, la couleur cardinale de la vie s’empressant de reprendre sa place. Jonah était impressionné. Tout le monde était impressionné. Le Scalpel était connu pour être un dieu du stade, mais là c’était spécial. À condition de passer la nuit, la patiente était susceptible de vivre encore longtemps, et heureuse. Avec une poche de colostomie.
— Ben voilà, lança Detaglia en jetant un coup d’œil au sac-poubelle rouge dévolu aux déchets anatomiques, en l’occurrence rempli de viscères. Elle voulait perdre du poids.
Le temps que Jonah se débarbouille, il était 2 heures et demie. Le service reprenait à 6 heures. S’il rentrait chez lui, il arriverait à grappiller au mieux quatre-vingt-dix minutes de sommeil avant de devoir reprendre le métro. Il aurait dû demander une récup, mais il trouvait maladroit – et dégonflé – de commencer à s’octroyer des libertés avec le planning après seulement trois jours de travail.
L’idée de devoir enchaîner encore dix-huit heures à rester debout – dans ces chaussures-là – lui donnait la chair de poule. Mais bon, c’était New York, la capitale mondiale des solutions nocturnes.
Il sortit dans la rue.
Il faisait chaud dehors et il entendait le grondement de la circulation qui filait sur la West Side Highway. À l’exception de l’hôpital, la 11e Avenue au nord de la 50e Rue consistait en une succession de concessionnaires automobiles proposant des véhicules de luxe parfaitement inadaptés à la vie new-yorkaise. Au premier étage des ateliers de carrosserie fermés pour la nuit, des vitres cassées brillaient d’un bleu-noir entartré, poissons pris au piège d’une nappe de pétrole. Près du tas de détritus et de fiente de pigeon qui constituait le parc DeWitt Clinton, quelqu’un avait abandonné un siège de toilettes sur le trottoir – réservoir, cuvette et tout le bazar –, telle une sculpture dadaïste. Jonah lui donna un titre : Ma vie de merde.
La lune était mesquine ; la lumière des réverbères tremblotante.
C’est alors qu’il entendit le cri.
Venant de la 53e Rue, on aurait dit un cri d’opéra : il avait une beauté épurée, stridente, diabolique.
En tournant le coin dans sa direction, Jonah aperçut une femme à quatre pattes par terre. Derrière elle se tenait un homme vêtu d’un pardessus flasque trois fois trop grand pour lui. Il n’avait pas l’air particulièrement pressé ; affalé avec désinvolture contre la paroi d’une benne à ordures, il la regardait s’éloigner en rampant.
Oh, mon Dieu, il m’a poignardée !
Malgré la chaleur étouffante, elle portait un anorak et des collants noirs. Elle avait des mouvements saccadés comme un jouet mécanique, gîtant pour éviter de prendre appui sur sa main gauche, le bras dégoulinant de sang brunâtre. Elle criait, criait, criait. La carcasse désossée d’un chantier de démolition voisin réverbérait sa voix selon des angles inattendus.

Au secours, aidez-moi !
Au secours, aidez-moi !
Au secours, aidez-moi !

Elle regardait Jonah droit dans les yeux, le visage irradiant de terreur, zébré par des mèches de cheveux volants, un masque de détresse livide. Aidez-moi, aidez-moi !
C’était à lui qu’elle s’adressait. Aidez-moi !
Par la suite il se rendrait compte que la plupart des gens à sa place auraient passé leur chemin. Quelques-uns auraient appelé la police et attendu, observant la scène à distance. Mais pour Jonah la situation se présenta de façon assez différente. Il vit l’homme, la femme, la lune, et non seulement il n’éprouva aucune envie de fuir, mais au contraire une écrasante obligation de rester, comme si la voix de la femme – au secours – était en réalité celle de Dieu, canalisée, filtrée et brisée, certes, mais tout aussi impérieuse : un moment spécialement choisi pour lui.
Et il allait devenir médecin.
Il s’élança en faisant de grands signes.
— Hé !
L’homme leva les yeux et fut aussitôt saisi d’agitation : se balançant d’un pied sur l’autre, roulant des épaules, grattant sa barbe broussailleuse et se tirant les cheveux par poignées. Il parlait tout seul. Torse nu sous son manteau dont les manches dépassaient de ses mains, lui donnant l’air d’un gamin perdu. Jonah reconnut cet état ; il le connaissait intimement, il y était confronté régulièrement. Et il sentit un grand calme l’envahir. Il savait quoi faire.
Il dit :
— Regardez-moi.
L’homme le regarda.
Jonah dit :
— Personne ne va vous faire de mal.
— Je vais mourir ! cria la femme.
Sans se retourner, Jonah lui répondit :
— Ça va aller.
mourir
mourir
Je vais mourir.

— Vous voulez bien m’écouter ? Monsieur ? S’il vous plaît. Reculez d’un pas.
L’homme grimaça d’impatience, comme si Jonah avait sauté une réplique. Il fit un pas de côté et Jonah l’imita pour rester face à lui.
— D’accord, attendez. Je n’ai pas l’intention de…
L’homme tenta à nouveau de le contourner et Jonah s’avança vers lui.
— … écoutez, je n’ai aucune intention de, personne ne veut…
Alors tout se précipita.
Cheveux, chaleur, une odeur organique suffocante ; un bras tordu ; la chute ; le sol ; et, pour la deuxième fois de la soirée, Jonah se retrouva à patauger dans une mare de sang.


1. Aux États-Unis, il faut avoir fait quatre ans d’études universitaires généralistes avant de pouvoir entrer en faculté de médecine. Les études de médecine se déroulent alors en quatre ans : deux ans de cours théoriques (sanctionnés par un premier examen), puis deux ans de stages pratiques en hôpital dans les différentes spécialités (l’équivalent de l’externat en France). (NdT.)