Ce cher Dexter
Ce cher Dexter
Jeff Lindsay
504 pages
Couverture souple. 8 x 12 cm
Réf : 424237
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Prix public*
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Disponible
Retrouvez le roman qui inspira la série télévisée
Résumé
Il est lui-même serial-killer quand il ne s'emploie pas à les traquer. Lui, c'est Dexter, expert au service médico-légal de Miami. Un homme tout à fait moral : il ne tue que ceux qui le méritent. Mais aussi très méticuleux : il efface toute trace de sang après avoir découpé les corps...
Un jour, il est appelé sur les lieux d'un crime perpétré selon des méthodes très semblables aux siennes. Dexter aurait-t-il rencontré son alter ego ? Ou serait-ce lui qui... Impossible...
Le livre fait sa révolution !
Le plus portable des livres : un nouveau format de poche, qui conjugue légèreté, solidité et maniabilité. Sa forme compacte et sa mise en page révolutionnaire permettent la publication d'œuvres intégrales dans un volume minimum et avec une excellente lisibilité.
  • Le premier livre ultra poche
  • Texte intégral
  • Un poids plume (123 g en moyenne), moins qu’un smartphone ou une pomme
  • Lecture verticale inédite
Format : 8 x 12 cm
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John Verdon
Jeff Lindsay vit en Floride. Après avoir été musicien et comédien, il se consacre désormais à l'écriture. Le personnage de Dexter, né dans Ce cher Dexter, a fait l'objet d'une série télévisée éponyme mondialement saluée, avec Michael C. Hall dans le rôle-titre.
Extrait

1


Une lune. Une lune radieuse. Une pleine lune ronde et rousse, la nuit aussi vive que le jour, la terre inondée de lumière, source d'une joie infinie. Et de toutes parts le cri retentissant de la nuit tropicale, la douce voix du vent qui rugit et hérisse les poils, la plainte sourde des étoiles, le grondement terrifiant du clair de lune tout contre l'eau.
Autant d'appels qui éveillaient le Besoin. Oh, la symphonie stridente des mille voix enfouies, le cri du Besoin au-dedans, l'entité pure, le guetteur silencieux, l'être froid et calme, celui qui rit, le danseur du clair de lune. Le moi qui n'était pas moi, l'être qui raillait et riait et s'approchait en criant sa faim. Le Besoin. Et le Besoin était impérieux à présent, farouche, froid et furtif, frémissant, toujours à l'affût, mais impérieux et fin prêt désormais ; et pourtant il attendait et guettait encore, et me sommait d'attendre et de guetter aussi.
Cinq semaines que j'attendais et guettais le prêtre. Le Besoin avait commencé à me titiller, à m'aiguillonner pour que j'en trouve un, trouve le prochain, trouve ce prêtre. Je savais depuis trois semaines que c'était lui, lui le prochain, et que nous appartenions au Passager Noir, lui et moi. Ces semaines, je les avais passées à lutter contre la pression, contre le Besoin qui grandissait en moi telle une énorme vague qui assaille la plage en mugissant et ne se retire pas mais, au contraire, continue d'enfler au rythme des coups du cadran clair de la nuit.
Mais ç'avait été des semaines de prudence aussi, car je voulais être tout à fait sûr. Non pas du prêtre ; non, cela faisait longtemps que j'étais sûr de lui. Je voulais être certain de pouvoir faire les choses bien, proprement, que tout soit parfaitement au point, réglé comme du papier à musique. Je ne pouvais pas me faire prendre, pas maintenant. J'avais travaillé trop dur et trop longtemps pour parvenir à mes fins, pour préserver ma petite vie tranquille.
Et je m'amusais beaucoup trop pour m'arrêter maintenant.
J'étais donc toujours prudent. Toujours soigneux. Prêt bien avant l'heure pour que tout soit au point. Et, quand c'était au point, je laissais encore passer du temps pour être vraiment sûr. C'était la méthode Harry – Dieu ait son âme –, cet éminent policier au grand flair, mon père adoptif. Être toujours sûr, prudent, précis, disait-il. Et depuis une semaine j'étais sûr que tout était au point façon Harry, parfaitement au point.
Lorsque je quittai le travail ce soir-là, je sus que le moment était venu. C'était La Nuit. Cette nuit n'était pas comme les autres. Cela se produirait cette nuit, il le fallait. Exactement comme cela s'était déjà produit. Et comme cela se produirait encore, et toujours.
Et ce soir c'était au tour du prêtre.
Il s'appelait le père Donovan. Il enseignait la musique à l'orphelinat St. Anthony's de Homestead, en Floride. Les enfants l'adoraient. Et bien sûr il adorait les enfants – oh ! comme il les aimait ! Il leur avait dédié sa vie. Avait appris le créole et l'espagnol. Appris leur musique aussi. Tout ça pour les enfants. Tout ce qu'il faisait, c'était pour les enfants.
Absolument tout.
Je l'observai cette nuit-là comme tant d'autres nuits auparavant. L'observai tandis qu'il s'arrêtait un moment à l'entrée de l'orphelinat pour discuter avec une petite fille noire qui l'avait suivi dehors. Elle était très jeune, pas plus de huit ans, et petite pour son âge. Il s'assit sur les marches et discuta avec elle pendant cinq minutes. Elle s'assit à ses côtés puis fit des bonds sur place. Ils rirent. Elle se pencha vers lui. Il lui toucha les cheveux. Une religieuse apparut et, debout dans l'encadrement de la porte, les regarda un instant avant de parler. Puis elle sourit et tendit la main. La petite fille appuya sa tête contre le prêtre. Il la serra contre lui, se leva et lui fit une bise sur la joue. La religieuse rit et dit quelques mots au père Donovan. Il lui répondit.
Puis il se dirigea vers sa voiture. Enfin... Ramassé sur moi-même, je me préparai à frapper...
Pas tout de suite. À cinq mètres du seuil se trouvait le monospace du gardien. Comme le père Donovan passait devant, la portière coulissa. Un homme se pencha au-dehors, une cigarette aux lèvres, et salua le prêtre, qui s'adossa au véhicule et fit la conversation.
La chance. Encore la chance, comme toujours ces Nuits-là. Je n'avais pas vu l'homme, ne m'étais pas douté de sa présence. Mais lui m'aurait vu. Si la chance n'avait joué.
Je pris une profonde inspiration. Puis expirai, le souffle lent, lisse et glacial. C'était juste un détail. Je n'en avais omis aucun autre. Tout était parfaitement au point, comme les autres fois, exactement comme il le fallait. Ce serait parfait.
Maintenant.
Le père Donovan repartit vers sa voiture. Il se retourna une fois et cria quelque chose. Le gardien lui fit un signe depuis l'entrée de l'orphelinat, puis écrasa sa cigarette et pénétra à l'intérieur. Disparu.
La chance. Toujours la chance.
Le père Donovan chercha la clé dans sa poche, ouvrit la portière, s'installa au volant. J'entendis la clé tourner. Le moteur démarrer. Et puis...
MAINTENANT.
Je me redressai sur le siège arrière et glissai le nœud coulant autour de son cou. Un petit geste net et nerveux et la boucle de la ligne de pêche ultra-résistante vint le serrer comme il faut. Il eut un bref hoquet de panique, puis plus rien.
« Je vous tiens, maintenant », lui dis-je.
Il se figea aussitôt, comme s'il s'était exercé, comme s'il entendait cette autre voix, le rire du guetteur au fond de moi.
« Faites exactement ce que je vous dis. »
Il émit un petit souffle rauque et jeta un coup d'œil dans le rétroviseur. Mon visage l'y attendait, enveloppé dans le masque de soie blanc qui découvrait seulement mes yeux.
« C'est bien compris ? » dis-je.
La soie ondoyait devant mes lèvres lorsque je parlais.
Le père Donovan ne dit rien. Il fixait mes yeux. Je tirai sur le nœud coulant.
«  C'est bien compris ? » répétai-je, plus doucement.
Cette fois il acquiesça. Il porta une main hésitante à son cou, ne sachant ce qui se passerait s'il essayait de desserrer le nœud. Son visage devenait violet.
Je relâchai le nœud.
« Soyez sage, lui dis-je, et vous vivrez plus longtemps. »
Il inspira un grand coup. J'entendis l'air se déchirer dans sa gorge. Il toussa et inspira à nouveau. Mais il restait immobile, ne cherchait pas à s'enfuir.
C'était parfait, tout ça.
Nous partîmes. Le père Donovan suivit mes indications – pas une feinte, pas une hésitation. Nous prîmes la direction du sud par Florida City et suivîmes Carl Sound Road. Je voyais bien que cette route le mettait mal à l'aise mais il ne protesta pas. Il ne chercha pas à m'adresser la parole. Il agrippait le volant de ses deux mains, pâles et crispées, au point que les jointures saillaient. Vraiment parfait, tout ça.
Nous roulâmes vers le sud pendant cinq minutes encore, sans autre son que le chant des pneus et du vent, et la lune immense au-dessus qui instillait sa musique majestueuse dans mes veines, et le guetteur prudent qui riait sans bruit au rythme du pouls vif de la nuit.
« Tournez là », dis-je enfin. Les yeux du prêtre cherchèrent aussitôt les miens dans le rétroviseur. Les serres de l'effroi distordaient son regard, son visage et sa bouche, qu'il ouvrit pour parler, mais... « Tournez ! » ordonnai-je.
Et il tourna. S'affaissa, comme s'il pressentait cela depuis le début, s'y attendait depuis toujours, et tourna.
Le chemin de terre était à peine visible. Il fallait vraiment savoir qu'il était là. Mais je savais. J'étais déjà venu. Le chemin s'étirait sur près de quatre kilomètres, ponctués par trois séries de zigzag, passait au milieu des herbes hautes et des arbres, longeait un petit canal, traversait un marécage pour aboutir enfin dans une clairière.
Cinquante ans auparavant, quelqu'un y avait construit une maison. Elle était encore plus ou moins debout. Plutôt vaste, pour ce que c'était. Trois pièces, la moitié du toit toujours en place, le tout laissé complètement à l'abandon depuis des années.
Hormis le vieux potager au fond du jardin. On voyait bien que la terre avait été creusée assez récemment.
« Arrêtez-vous », dis-je comme les phares balayaient la maison délabrée.
Le père Donovan fit une embardée puis obéit. La peur cimentait son corps, à présent ; ses membres et ses pensées étaient devenus rigides.
« Coupez le moteur », ordonnai-je.
Il obtempéra.
Ce fut le calme, soudain.
Une bestiole invisible bruissa dans un arbre. Le vent fit crisser l'herbe. Puis le calme à nouveau, un silence si profond qu'il engloutit presque le tumulte de la musique nocturne qui se déchaînait au plus secret de moi-même.
« Sortez. »
Le père Donovan ne bougea pas. Ses yeux fixaient le jardin potager.
On apercevait des petits monticules. La terre amoncelée paraissait très sombre sous le clair de lune. Elle devait paraître plus sombre encore au père Donovan. Il ne bougeait toujours pas.
Je tirai fort sur le nœud, plus fort qu'il ne s'imaginait pouvoir le supporter, plus fort qu'il ne pensait devoir l'endurer. Son dos s'arqua contre le siège, les veines saillirent sur son front, et il crut qu'il était sur le point de mourir.
Mais non. Pas encore. Pas avant un moment, d'ailleurs.
J'ouvris la portière d'un coup de pied et le traînai derrière moi, pour qu'il sente bien ma force. Il s'écroula sur le sol sablonneux, où il se tortilla comme un serpent blessé. Le Passager Noir s'esclaffa – il jubilait – et je jouai mon rôle. Je posai un pied sur la poitrine du prêtre tout en continuant à serrer le nœud.
« Vous devez m'écouter et m'obéir, lui expliquai-je. C'est impératif. » Je me penchai et desserrai doucement le nœud. « Il faut que vous sachiez. C'est important. »
Et il saisit. Ses yeux, vibrant sous l'afflux du sang et de la douleur, laissant s'écouler des larmes sur son visage, croisèrent les miens et, dans un sursaut de compréhension, il devina tout ce qui allait se produire. Il vit. Et il sut à quel point il importait qu'il fasse tout comme il faut. Il commença à savoir.
« Levez-vous, maintenant. »
Lentement, très lentement, ses yeux toujours rivés aux miens, le père Donovan se leva. Nous demeurâmes ainsi longtemps, regards enlacés, une seule personne désormais et un seul besoin, puis il frémit. Il porta une main à son visage et à mi-parcours la laissa retomber.
« Dans la maison », dis-je, la voix très douce.
Dans la maison, où tout était prêt.
Le père Donovan baissa les yeux. Il les releva vers moi mais il ne pouvait plus soutenir mon regard. Il se tourna vers la maison puis s'immobilisa lorsqu'il aperçut de nouveau les petits tas de terre sombres dans le jardin. Il aurait voulu me regarder encore, mais il ne pouvait pas, pas après avoir revu ces monticules sombres éclairés par la lune.
Il se dirigea vers la maison, au bout de sa laisse. Il avançait docilement, tête baissée – une victime très obéissante. Monta les cinq marches vétustes, traversa le porche étroit jusqu'à la porte d'entrée, restée entrebâillée. Là, il s'arrêta. Il ne leva pas les yeux. Il ne me regarda pas.
« Entrez » dis-je, de ma douce voix autoritaire. Il frémit. « Entrez, maintenant », répétai-je.
Mais il ne pouvait pas.
Je me penchai en avant et poussai la porte. Puis poussai le prêtre du pied pour le faire avancer. Il trébucha, se redressa et se retrouva à l'intérieur, fermant les yeux de toutes ses forces.
Je repoussai la porte. J'avais laissé une lampe électrique posée sur le sol dans l'entrée ; je l'allumai.
« Regardez », chuchotai-je.
Le père Donovan, lentement, prudemment, ouvrit un œil.
— Oui, dis-je.
— Oh, non ! reprit-il.
— Oh, oui ! »
Il se figea.
Le temps s'arrêta pour le père Donovan.
« Non, fit-il.
Il hurla.
« Noooon ! » Je tirai d'un coup sur le nœud. Son cri cessa net et il tomba à genoux. Il eut un bref sanglot rauque et se couvrit la face.
« Oui, dis-je. C'est une vraie horreur, n'est-ce pas ? »
Il se servit de tout son visage pour fermer les yeux. Il ne pouvait pas regarder, pas maintenant, pas comme ça. Je ne lui en voulais pas, au fond : c'était une véritable horreur. J'étais ennuyé de savoir ça là depuis que j'avais tout installé pour lui. Mais il fallait qu'il voie. Il le fallait. Pas seulement pour moi. Pas seulement pour le Passager Noir. Pour lui-même. Il le fallait absolument. Et il ne regardait pas.
« Ouvrez les yeux, père Donovan, ordonnai-je.
— Je vous en prie », dit-il, d'une misérable petite voix geignarde.
Cela m'énerva terriblement. Ça n'aurait pas dû, étant donné mon parfait sang-froid, mais cela me tapa sur les nerfs, qu'il geigne face à cette horreur sur le sol, et je l'envoyai à terre d'un coup dans les jambes. Je tirai fort sur le nœud et attrapai sa nuque de la main droite, puis j'écrasai son visage contre les lattes du plancher gauchies et crasseuses. Il y eut un peu de sang, ce qui me mit encore plus hors de moi.
« Ouvrez-les, répétai-je. Ouvrez les yeux. Ouvrez-les maintenant ! Regardez. » Et je tirai sa tête en arrière par les cheveux. « Obéissez. Regardez. Ou je vous arrache les paupières. »
Je fus très persuasif. Et il obéit donc. Il finit par obéir. Il regarda.
Je m'étais donné beaucoup de mal pour que ce soit comme il faut, mais on est obligé de se débrouiller avec ce qu'on a. Je n'aurais rien pu faire s'ils ne s'étaient trouvés là suffisamment longtemps pour que tout ait séché, mais ils étaient si sales avec cette terre... J'avais réussi à enlever le plus gros, mais certains des corps étaient dans le jardin depuis si longtemps qu'on ne savait plus où commençait la terre, où finissait le corps. On n'avait jamais su, à bien y réfléchir. Si sales... si sales...
Il y en avait sept, sept petits corps, sept petits orphelins extra-sales disposés sur des rideaux de douche en plastique – qui sont plus propres et qui ne laissent rien filtrer. Sept lignes droites toutes pointées vers l'autre bout de la pièce.
Braquées sur le père Donovan. Et il comprit.
Il allait les rejoindre.
« e vous salue, Marie, pleine de grâce... » commença-t-il à réciter.
Je tirai violemment sur le nœud.
« Pas de ça, mon père. Pas maintenant. Maintenant c'est la vérité ici-bas.
— Je vous en prie, dit-il en suffoquant.
— Oui, suppliez-moi. C'est bien, ça. Beaucoup mieux, dis-je en tirant à nouveau sur le nœud. Vous croyez que le compte y est ? Sept corps... Est-ce qu'ils ont supplié, eux ? » Il ne dit pas un mot. « Vous croyez que le compte est bon ? Sept seulement ? Est-ce qu'ils sont tous là ?
— Oh, mon Dieu, implora-t-il, le souffle rauque, dans une souffrance qui faisait plaisir à entendre.
— Et si on parlait des autres villes, mon père ? Si on parlait de Fayetteville ? Souhaitez-vous qu'on parle de Fayetteville ? » Il étouffa juste un sanglot, ne prononça pas un mot. « Et si on parlait d'East Orange ? Trois là-bas ? Ou y en a-t-il un qui m'a échappé ? C'est si dur de savoir. Quatre à East Orange, mon père ? »
Le père Donovan essaya de hurler. Sa gorge était trop mal en point pour que le résultat soit réellement concluant, mais on sentait une telle sincérité qu'on en oubliait la technique douteuse. Puis il s'affala face contre terre et je le laissai là un moment à pleurnicher avant de le tirer vers le haut pour le remettre debout. Il ne tenait pas bien sur ses jambes et ne se contrôlait plus. Sa vessie s'était vidée, et un filet de bave recouvrait son menton.
« Je vous en prie, dit-il. C'était plus fort que moi. C'était vraiment plus fort que moi. Je vous en prie, il faut me comprendre...
— Mais je comprends très bien, mon père », répondis-je, et il y eut une nuance dans ma voix – la voix du Passager Noir, à présent –, une inflexion qui le glaça. Il leva lentement la tête pour me regarder, et ce qu'il vit dans mes yeux le pétrifia. « Je comprends parfaitement », répétai-je en m'approchant tout près de son visage. La sueur sur ses joues se changea en pellicule glacée. « Vous voyez, c'est plus fort que moi aussi. »
Nous étions très proches désormais, proches à nous toucher, et toute sa saleté fut soudain plus que je ne pouvais en supporter. Je tirai violemment sur le nœud et le fis à nouveau tomber de tout son long d'un coup dans les jambes. Le père Donovan était vautré par terre.
« Mais des enfants ? repris-je. Je ne pourrais jamais m'en prendre à des enfants. » Je posai une de mes bottes rigides et propres sur sa nuque et écrasai son visage contre le sol. « Pas comme vous, mon père. Jamais des enfants. Je dois trouver des gens comme vous.
— Qu'êtes-vous ? murmura le père Donovan.
— Le commencement, expliquai-je. Et la fin. Mon père, je suis votre Dé-créateur. »
L'aiguille était prête et elle s'enfonça comme prévu dans son cou – légère résistance des muscles raidis, aucune de la part du prêtre. J'appuyai sur le piston et la seringue se vida, emplissant le père Donovan d'une paix propre et rapide. Quelques secondes, quelques secondes seulement, et sa tête commença à flotter, et son visage roula vers moi.
Me voyait-il vraiment, à présent ? Voyait-il les doubles gants de latex, la combinaison de protection, le masque de soie lisse ? Me voyait-il ? Ou cela se produisait-il dans l'autre pièce, celle du Passager Noir, la Pièce Propre ? Peinte en blanc deux nuits auparavant, balayée, brossée, récurée, plus propre que propre. Et au centre de la pièce, les fenêtres obturées par des bâches blanches en plastique, sous les lampes, me voyait-il finalement, depuis la table que j'avais installée, avec à côté les sacs-poubelle blancs, les bouteilles de produits chimiques et la petite rangée de scies et de couteaux ? Me voyait-il enfin ?
Ou voyait-il ces sept formes malpropres, et Dieu sait combien encore ? Se voyait-il lui-même enfin, incapable de crier, se transformant en cette saleté dans le jardin ?
Il ne le pouvait pas, bien sûr. Il ne pouvait s'imaginer faire partie de la même espèce. Et, d'une certaine façon, il avait raison. Il ne se transformerait jamais en cette saleté qu'étaient devenus les enfants par sa faute. Je ne ferais jamais une telle chose, ne l'accepterais jamais. Je ne suis pas le père Donovan, pas ce style de monstre.
Je suis un monstre très soigneux, moi.