Cet instant-là
Cet instant-là
Douglas Kennedy
506 pages
Couverture souple
Réf : 423544
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Prix public*
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Disponible
Résumé
Une lettre comme un coup de tonnerre. Thomas n’a jamais rencontré l’expéditeur, Johannes. Il a en revanche aimé follement la mère de ce dernier. C’était en 1984, à Berlin. Thomas travaillait pour une radio américaine. Petra venait de passer à l’Ouest après la mort suspecte de son mari. Mais on ne franchissait pas impunément le rideau de fer…
Pourquoi on l'a choisi
Si Kennedy m’était conté… Reconstitution historique, récit d’espionnage, histoire d’amour tragique : tout le talent de Douglas Kennedy éclate dans ce roman aux multiples facettes.
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Ce roman est magnifique : écriture fluide et intrigue font un cocktail formidable. On vit cette histoire en même temps que Thomas. C'est une histoire d'amour qui nous est effectivement (et magnifiquement !) contée mais c'est aussi la (re)découverte d'une Allemagne alors séparée en deux, avec tout ce qu'il y avait de plus laid c'est-à-dire la lutte entre la Stasi, contrôlé par le KGB et le service de contre-espionnage de la RFA contrôlé par la CIA. Bref, on ne peut plus lâcher le livre, on le dévore ! Bravo à Douglas Kennedy que je lis toujours autant avec plaisir depuis son livre Piège Nuptial.
Il n'y a pas de commentaire associé à cet avis.
Écrivain d'envergure mondiale, Douglas Kennedy a certainement trouvé dans son enfance tourmentée le point de départ de son inspiration. Né à Manhattan en 1955, il n'a que vingt-deux ans lorsqu'il quitte l'Amérique et fonde une compagnie de théâtre en Irlande. Trois ans plus tard, il décide de se consacrer à l'écriture et tente d'en vivre parallèlement à une activité de journaliste. En 1994, sort son premier roman, Cul-de-sac, qui sera porté à l'écran par Stephen Elliot.
Suivent :
    L'Homme qui voulait vivre sa vie
    Les Désarrois de Ned Allen
    La Poursuite du bonheur
    Rien ne va plus
    Une Relation dangereuse
    Au Pays de Dieu
    Les Charmes discrets de la vie conjugale
    La Femme du Ve
    Piège nuptial
    Quitter le monde
Douglas Kennedy parle parfaitement notre langue. Il avait d'ailleurs choisi de réserver la première publication de Rien ne va plus à ses lecteurs français, qui adorent ses romans.
Il partage sa vie entre Londres, Paris et Berlin avec sa femme et ses deux enfants.
Extrait

1

J'AI REÇU LES PAPIERS DU DIVORCE CE MATIN. J'ai connu de meilleures façons de commencer la journée. Même si je m'y attendais, les tenir entre mes mains a été incontestablement un choc : leur arrivée annonçait le début de la fin.
J'habite une petite maison sur une route retirée près d'Edgecomb, dans le Maine. C'est un cottage tout simple, deux chambres, un bureau, un living avec cuisine ouverte, du parquet ciré. Je l'ai acheté il y a un an, quand j'ai eu une rentrée d'argent. Mon père venait de mourir et, bien que désargenté au moment où son cœur a lâché, il avait toujours une assurance-vie contractée à l'époque où il était cadre supérieur. Le capital s'élevait à trois cent mille dollars. En tant qu'enfant unique et seul survivant, ma mère ayant quitté ce monde des années auparavant, j'étais le légataire universel.
Nous n'étions pas très proches, lui et moi. On se parlait au téléphone une fois par semaine, j'allais chaque année le voir trois jours dans sa villa de retraité en Arizona et je ne manquais jamais de lui envoyer mes récits de voyages chaque fois que j'en publiais un. Hormis cela, nos rapports étaient limités, un malaise installé depuis longtemps entre nous empêchant toute complicité.
Lorsque je me suis rendu à Phoenix pour organiser les obsèques et fermer sa maison, j'ai été contacté par un avocat local. Il m'a annoncé qu'il avait rédigé le testament de papa et m'a demandé si je savais que j'allais recevoir une somme coquette de la Mutuelle d'Omaha. La nouvelle m'a pris de court.
— Mais il avait du mal à joindre les deux bouts depuis des années ! Pourquoi n'a-t-il pas touché l'assurance-vie lui-même, sous forme de rente ?
— Bonne question, a répliqué l'avocat. D'autant que c'est exactement ce que je lui avais conseillé de faire. Mais le vieux bonhomme était très obstiné, et très orgueilleux.
— Ne m'en parlez pas ! Un jour, j'ai essayé de lui envoyer un peu d'argent, oh, pas grand-chose. Il m'a retourné le chèque.
— Les quelques fois où j'ai vu votre père, il s'est vanté d'avoir un auteur célèbre pour fils.
— Je ne suis pas vraiment célèbre.
— Mais vous êtes publié. Et il était extrêmement fier de ce que vous avez accompli.
— Ah ? Première nouvelle, ai-je murmuré en me rappelant qu'il n'avait pratiquement jamais mentionné mes livres devant moi.
— Les hommes de cette génération, ils ont souvent du mal à exprimer leurs sentiments, c'est sûr. En tout cas, il voulait vous transmettre quelque chose, et donc... attendez-vous à un règlement de trois cent mille dollars sous quinze jours.
J'ai repris l'avion pour la côte est le lendemain, mais au lieu de rentrer chez moi retrouver ma femme à Cambridge, j'ai obéi à une impulsion inattendue : sitôt arrivé à l'aéroport de Boston, en début de soirée, j'ai loué une voiture et j'ai mis cap au nord. J'ai pris la 95 et j'ai roulé. Trois heures plus tard, je remontais la Route 1 dans le Maine, dépassant la ville de Wiscasset et franchissant la rivière Sheepscot avant de m'arrêter dans un motel. On était mi-janvier, il gelait sec, une récente chute de neige avait tout recouvert de blanc et j'étais le seul client.
— Qu'est-ce qui vous amène ici à cette période de l'année ? m'a demandé le réceptionniste.
— Aucune idée, ai-je répondu.
Cette nuit-là, je n'ai pas pu fermer l'œil et j'ai bu presque toute la bouteille de bourbon que j'avais dans mon sac de voyage. Dès les premières lueurs, j'ai repris le volant de ma voiture de location. J'allais à l'est, sur une deux-voies étroite qui serpentait à flanc de colline. À la sortie d'un long tournant, j'ai été récompensé par une vue spectaculaire : devant moi s'étendait une immensité glacée couleur aigue-marine, une grande baie bordée de forêts gelées sur laquelle flottait une bande de brouillard. J'ai ralenti et je me suis arrêté. Un vent boréal m'a fouetté le visage et brûlé les yeux, mais je me suis forcé à descendre jusqu'au bord de l'eau. Un soleil timide essayait d'apporter un peu de lumière au monde, si faible que la baie restait plongée dans la brume, une atmosphère à la fois éthérée et hantée. Malgré le froid perçant, je n'ai pu détacher mon regard de ce paysage spectral, jusqu'à ce qu'une nouvelle rafale de vent particulièrement cinglante m'oblige à détourner la tête. C'est alors que j'ai aperçu la maison.
Elle se dressait sur un petit promontoire surplombant le rivage. Une structure modeste d'un étage, couverte de bardeaux blancs délavés par les intempéries. La courte allée conduisant au garage était vide, et aucune lumière ne venait de l'intérieur. Mes yeux se sont posés sur l'écriteau « À VENDRE » fixé près de l'entrée. Sortant mon calepin, j'ai noté le nom et le numéro de téléphone de l'agence de Wiscasset qui s'en occupait. J'ai pensé m'approcher un peu du cottage mais le froid m'a finalement convaincu de regagner la voiture.
Je suis reparti à la recherche d'un snack-bar qui serait ouvert pour le petit-déjeuner. J'en ai trouvé un à l'entrée de la ville, puis je me suis rendu à l'agence située dans la rue principale. Moins de trente minutes plus tard, j'étais de retour à la maison de la baie, accompagné de l'agent immobilier.
— Je vous préviens, c'est un peu rudimentaire, mais il y a beaucoup de potentiel et c'est juste en face de la mer, évidemment, m'a-t-il déclaré. Autre bon point, il s'agit d'une succession et la propriété est sur le marché depuis seize mois, de sorte que la famille sera disposée à entendre toute offre raisonnable.
Il avait raison : l'intérieur était rustique, pour ne pas dire plus. Mais le cottage avait été bien isolé, et grâce à mon père les deux cent vingt mille dollars demandés étaient désormais dans mes cordes. Sans réfléchir, j'ai proposé cent quatre-vingt- cinq mille. La matinée n'était pas terminée que mon offre était acceptée. Dès le lendemain matin, j'ai rencontré, par l'intermédiaire de l'agent immobilier, un entrepreneur du coin qui a accepté de se charger de la rénovation totale du cottage pour la somme de soixante mille dollars, le maximum que je m'étais fixé. Le soir, j'ai enfin téléphoné chez moi et j'ai dû répondre aux nombreuses questions de Jan, ma femme, que j'avais laissée sans nouvelles depuis plus de trois jours.
— La raison, c'est qu'en revenant de l'enterrement de mon père j'ai acheté une maison.
Le silence qui a suivi cette annonce s'est éternisé. Et je réalise maintenant que c'est à cet instant-là qu'elle a perdu patience à mon égard.
— Je t'en prie, dis-moi que c'est une plaisanterie, a-t-elle chuchoté.
Non, ce n'en était pas une. C'était une déclaration, même si je ne savais pas exactement de quoi, et avec une bonne dose de sous-entendus derrière. Jan l'a aussitôt perçu, et de mon côté il m'est apparu que le fait de l'avoir informée de mon achat impulsif venait de changer irrémédiablement la donne entre nous. Il n'empêche que j'ai continué sur ma lancée et que j'ai fait l'acquisition du cottage, ce qui semble prouver que je désirais au fond de moi que les choses tournent de cette manière.
Toutefois, la véritable cassure ne s'est produite que huit mois plus tard. Une relation conjugale, surtout quand elle perdure depuis vingt ans, se termine rarement en explosion soudaine et définitive. Cela ressemble plus aux différents stades par lesquels on passe lorsqu'on est atteint d'une maladie incurable : révolte, déni de la réalité, supplication et encore davantage de révolte et de déni. Dans notre cas, cependant, nous n'avons apparemment jamais pu parvenir à la phase « résignatione» du processus. En effet, le week-end d'août où nous sommes allés ensemble voir la maison tout juste retapée, Jan m'a informé qu'en ce qui la concernait notre mariage était terminé. Et elle est repartie par le premier bus en direction du sud.
Pas de grand drame, non, seulement une... tristesse en demi-teinte.
J'ai passé le reste de l'été au cottage. Je ne suis retourné chez nous à Cambridge qu'une fois, pendant un week-end où Jan était absente, le temps de récupérer mes affaires – livres, notes et maigre garde-robe – et de reprendre le chemin du Maine.
Le temps a passé. J'ai interrompu mes voyages pendant un moment. Candace, ma fille, me rendait visite un week-end par mois. Chaque deuxième mardi du mois, ainsi qu'elle en avait décidé, j'effectuais la demi-heure de route qui me séparait de son campus à Brunswick pour l'emmener dîner au restaurant. Lors de nos retrouvailles, nous parlions de ses études, de ses amis de l'université et de mon livre en cours. Nous n'évoquions que rarement sa mère, à l'exception d'un soir, peu après Noël, où elle m'a brusquement demandé :
— Tu vas bien, papa ?
— Pas trop mal, ai-je répondu, conscient de la réticence qui transparaissait dans cette réponse.
— Tu devrais rencontrer quelqu'un...
— Plus facile à dire qu'à faire, au fin fond du Maine... D'ailleurs, j'ai un bouquin à terminer, n'oublie pas.
— Oui... Maman disait toujours que, pour toi, les livres passent en premier.
— Et tu es d'accord ?
— Oui et non. Tu as été pas mal absent, mais quand tu étais là tu étais cool.
— Et je suis encore « cool » ?
— Carrément cool ! a-t-elle affirmé avec un sourire et en pressant rapidement mon bras. Mais je préférerais que tu ne sois pas aussi seul...
— C'est la malédiction de l'écrivain, que veux-tu. Tu as besoin de solitude, d'être concentré à un point qui vire à l'obsession, et tes proches ont souvent du mal à supporter ça. Personne ne peut les en blâmer.
— Une fois, maman m'a dit que tu ne l'avais jamais aimée pour de bon, que ton cœur était ailleurs.
Je l'ai dévisagée avec attention.
— Il y a eu certaines choses « avant » ta mère. N'empêche que je l'ai aimée.
— Mais pas tout le temps.
— C'était un mariage, avec tout ce que ça implique. Et il a duré vingt ans.
— Même si ton cœur était ailleurs ?
— Tu poses un tas de questions.
— Juste parce que tu es très évasif, papa.
— Le passé est le passé, que veux-tu que je te dise...
— Et tu n'as aucune envie de répondre à cette question, pas vrai ?
J'ai souri à ma fille si perspicace – bien trop perspicace, en fait – et j'ai proposé que nous commandions deux autres verres de vin.
— J'ai une question d'allemand, a repris Candace.
— Vas-y.
L'autre jour, en cours, on a traduit Luther.
— Ton prof est sadique ?
— Non, seulement allemand. Mais bon,pendant qu'on travaillait sur un recueil d'aphorismes de Luther, je suis tombée sur quelque chose de très pertinent...
— Pertinent pour qui ?
— Personne en particulier. Enfin, je ne suis pas sûre d'avoir traduit exactement comme il faut.
— Et tu crois que je peux t'aider ?
— Tu parles allemand couramment, papa. Du sprichst die Sprache.
— Uniquement après quelques verres de vin.
— Ah, la modestie est ennuyeuse, papa !
— OK, donne-moi cette citation de Luther, alors.
« Wie bald "nicht jetzt" "nie" wird ? »
Sans sourciller, j'ai traduit :
— « À quel instant "pas maintenant" se transforme en "jamais" ? »
— C'est une phrase super, a dit Candace.
— Et qui contient une certaine vérité, comme tous les bons aphorismes. Qu'est-ce qui t'a fait t'arrêter dessus ?
— Eh bien, malheureusement, j'ai l'impression que je suis du genre « pas maintenant ».
— Pourquoi dis-tu ça ?
— Je n'arrive pas à vivre le moment présent, à me contenter de ce que je vis...
— Tu n'es pas un peu trop sévère avec toi-même ?
— Mais non ! En plus, tu es pareil.
Wie bald « nicht jetzt » « nie » wird...
— « L'instante», ai-je repris comme si je prononçais ce mot pour la première fois. C'est une notion très surestimée, vois-tu...
— Mais c'est tout ce qu'on a, non ? Ce soir cette discussion, cet instant... Qu'est-ce qu'il y a d'autre ?
— Le passé.
— Je savais que tu allais dire ça ! Parce que c'est « ça », ta grande obsession. On la retrouve dans tous tes livres. Pourquoi sans cesse le « passé », papa ?
— Parce qu'il nourrit toujours le présent.
Et qu'on ne peut jamais échapper pour de bon à son emprise, pas plus qu'on ne peut se résigner à ce qui doit se terminer dans une vie. Un exemple : ma relation avec Jan avait sans doute commencé à se désagréger dix ans plus tôt, et le premier signe de la fin a probablement été ce jour de janvier dernier où j'ai acheté la maison du Maine. Pourtant, ce n'est que le lendemain matin de ce dîner avec Candace que j'ai réellement accepté le fait qu'elle était achevée, quand on a frappé à ma porte à sept heures et demie.
Mes rares voisins de ce coin isolé du Maine savent que je ne suis pas quelqu'un de matinal, ce qui fait de moi un oiseau rare dans une contrée où tout le monde est levé avant l'aube et où neuf heures du matin est considéré plus ou moins comme le milieu de journée. Quant à moi, je n'émerge jamais avant midi. Je suis de la nuit. En général, je commence à écrire après dix heures du soir et continue jusqu'à trois heures du matin ; ensuite, je sirote un ou deux whiskys en regardant un vieux film ou en lisant, ce qui m'amène au lit vers cinq heures. C'est mon rythme depuis que je couche des mots sur le papier pour gagner ma vie, soit vingt-sept ans, et si ma femme avait trouvé charmantes ces petites habitudes au début de notre mariage, elles sont devenues par la suite une source d'irritation et de dépit. « Entre tes voyages et tes orgies de travail nocturne, où est ma vie "avec toi" ? » se plaignait-elle souvent – un reproche auquel je ne pouvais que répondre : « Je plaide coupable, Votre Honneur. » Maintenant que j'ai dépassé le cap de la cinquantaine, je poursuis en solitaire ce style de vie digne d'un vampire, et s'il m'arrive parfois de contempler l'aube naissante, c'est parce que je me suis laissé emporter par le flot de l'écriture.
En ce matin de janvier, donc, des coups impérieux ébranlant ma porte m'ont réveillé en sursaut alors que les timides rayons d'un soleil hivernal arrivaient à peine à percer l'obscurité. Pendant un instant, la panique m'a projeté dans un cauchemar kafkaïen où les forces de sécurité de quelque État funeste venaient m'arrêter pour des crimes de pensée non identifiés. J'ai repris toutefois mes esprits et j'ai jeté un coup d'œil à mon radio-réveil. Sept heures et demie. Le vacarme a redoublé d'intensité. Ce n'était pas un rêve, il y avait vraiment quelqu'un dehors.
Je me suis levé, j'ai attrapé un peignoir et je suis allé ouvrir la porte. Devant moi se tenait un type trapu en parka et bonnet de laine, une main derrière le dos, l'air aussi frigorifié que courroucé.
— Ah, vous êtes là, tout de même ! s'est-il exclamé en exhalant un panache de buée glacée.
— Pardon ?
— Thomas Nesbitt ?
— Oui.
Il a brandi sous mon nez une grande enveloppe jaune. Un peu comme un maître d'école de l'époque victorienne assenant un coup de règle à un élève indiscipliné, il l'a abattue dans ma paume droite.
— Vous avez été avisé, monsieur Nesbitt, m'a-t-il annoncé avant de tourner les talons et de remonter dans sa voiture.
Je suis resté quelques minutes sur le pas de la porte, indifférent au froid, le regard aimanté par cette enveloppe à l'allure officielle, essayant d'assimiler ce qui venait de se passer. C'est seulement lorsque j'ai senti mes doigts s'engourdir que je suis rentré. Assis à la table de la cuisine, j'ai ouvert l'enveloppe. Elle contenait une requête en divorce présentée devant l'État du Massachusetts. Mon nom, Thomas Alden Nesbitt, était imprimé à côté de celui de ma femme, Jan Rogers Staffd qui apparaissait à la rubrique « demandeur » tandis que le mien figurait sous l'intitulé « défendeur ». Je n'ai pas pu aller plus loin. La gorge nouée, j'ai repoussé le document sur la table. Je m'y attendais, bien sûr, mais il y a une énorme différence entre une hypothèse théorique et la preuve écrite qu'elle s'est bel et bien réalisée. Si prévisible qu'il puisse être, un divorce est d'abord un terrible aveu d'échec. Le sentiment de perte, surtout après vingt ans de vie commune, est incommensurable. Et maintenant il y avait... ce formulaire. Une preuve irréfutable.
Comment pouvons-nous renoncer à quelque chose que nous avons tenu pour essentiel ? Ce matin de janvier, je n'avais aucune réponse à pareille interrogation. Le seul élément tangible était un bout de papier annonçant que mon mariage était fini, et aussi une autre question incontournable : aurions-nous pu, aurais-je pu trouver une issue à ce sombre chenal ?
« Une fois, maman m'a dit que tu ne l'avais jamais aimée pour de bon, que ton cœur était ailleurs. » Ce n'était pas si simple que cela, mais il est incontestable que notre passé continue à définir notre existence. Certaines données sont immuables et continuent à peser sur nous quoi qu'il arrive – il est horriblement difficile de s'en libérer.
Mais pourquoi chercher des réponses alors qu'aucune d'elles ne pourra rien réparer ? me suis-je demandé en parcourant de nouveau l'acte officiel. Fais comme toujours quand la vie s'acharne sur toi : file !
Et donc, en attendant que le café passe, j'ai téléphoné à mon avocate à Boston, qui m'a demandé de signer la requête et de la lui renvoyer, avant de me donner un conseil rapide : « Pas de panique. » Ensuite, j'ai donné un second coup de fil à un petit hôtel à cinq heures de route au nord pour savoir s'ils avaient une chambre libre pour les sept jours à venir et, leur réponse étant positive, je leur ai dit que j'arriverais autour de six heures le soir même. Une heure plus tard, j'étais douché, rasé, et j'avais préparé un sac, ajoutant mon ordinateur portable et une paire de skis de fond dans le coffre de ma jeep. J'ai laissé un message à ma fille : j'allais être absent une semaine mais je la verrais le mardi en quinze, pour dîner. Après avoir tout fermé, j'ai consulté ma montre. Neuf heures. Quand je me suis assis au volant, la neige avait commencé à tomber et il a fallu peu de temps pour qu'un vrai blizzard s'abatte sur la région. J'ai roulé prudemment jusqu'à l'intersection avec la Route 1. Dans le rétroviseur, mon cottage avait déjà disparu. Un simple changement climatique et tout ce qui nous est cher peut s'évanouir en un instant.