Les guerriers du silence, tomes 1 à 3
Les guerriers du silence, tomes 1 à 3
Les guerriers du silence / Terra Malter / La citadelle Hyponéros
Pierre Bordage
Avec dix illustrations originales de Gess
1648 pages
Couverture souple. 13 x 20 cm
Réf : 423049
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Au lieu de 45,00  (prix public)
Disponible
Résumé
Quelque cent mondes composent la Confédération de Naflin, parmi lesquels la somptueuse et raffinée Syracusa. Or, dans l'ombre de la famille régnante, les mystérieux Scaythes d'Hyponéros, venus d'un monde lointain, doués d'inquiétants pouvoirs psychiques, trament un gigantesque complot dont l'instauration d'une dictature sur la Confédération ne constitue qu'une étape. Qui pourrait donc leur faire obstacle ? Les moines guerriers de l'Ordre Absourate ? Ou faudrait-il compter avec cet obscur employé d'une compagnie de voyages qui noie son ennui dans l'alcool sur la planète Deux-Saisons ? Car sa vie bascule en ce jour où une belle Syracusaine, traquée, passe la porte de son agence...
Pourquoi on l'a choisi
L’intégrale d’un chef-d’œuvre de la S.-F. contemporaine, un des meilleurs space operas paru depuis longtemps !
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Pierre Bordage est né en janvier 1955 à La Réorthe en Vendée.
En 1985, il écrit Les Guerriers du silence. Ce n'est qu'en 1992, à Paris alors qu'il est journaliste sportif, qu'il rencontre ses premiers éditeurs qui lui proposent la série des Rohel. En mars 1993, il publie Les Guerriers du silence. Cet opéra de l'espace connaît un succès public immédiat qui n'a pas faibli depuis. Auteur phare de la génération qui s'est levée dans les années 1990 pour enrichir et renouveler la science-fiction française, il a écrit une trentaine de romans et reçu cinq prix littéraires différents (notamment le Grand Prix de l'Imaginaire et le Prix Julia Verlanger).
Actuellement, Pierre Bordage réside à Nantes.
Lu dans la presse
« La minutie et l'ampleur de la description se conjuguent à la précision des portraits psychologiques et à la dimension spirituelle des personnages et mondes traversés pour faire de ces Guerriers du silence une réussite d'autant plus esceptionnelle que Pierre Bordage signe là son premier roman »

Joëlle Wintrebert, À suivre


« Enfin un Français parmi les grands du space opera) » (sur La citadelle Hyponéros)
« Fidèle au souffle épique des deux premiers tomes et débordant d'une imagination toujours aussi fertile, Pierre Bordage conclut son cycle des Guerriers du silence de main de maître. (...) Et donne ainsi à la SF française l'un de ses chefs-d'œuvre. »

Guillaume Bouilleux, Le Figaro grandes écoles


« Un grand voyage épique, parfois cruel et souvent drôle. »

Bruno Ménard, Ouest-France


« Un excellent space opera, bourré d'action et passionnant de bout en bout. »

Thierry Bosch, La Dépêche du midi
Extrait

CHAPITRE PREMIER



Nul ne sait comment les Scaythes d’Hyponéros parvinrent à prendre une telle importance dans la vie de la planète Bella Syracusa, la Reine des arts.
Comment ils s’infiltrèrent dans l’entourage de la famille Ang, dynastie régnant sans discontinuer depuis quinze siècles standard. Comment ils s’emparèrent progressivement des postes clefs de l’administration.
Comment ils finirent par se rendre indispensables en créant les fonctions de détecteurs et de protecteurs de pensées. Comment, redoutés pour leurs extraordinaires facultés mentales, ils firent peu à peu régner la terreur.
Qui étaient-ils ?
Nul ne connaissait Hyponéros ni même n’avait jamais entendu parler de ce monde lointain, si lointain qu’il n’a peut-être existé que dans les imaginations. Pourtant, il advint que l’un de ses rejetons, du nom de Pamynx, fut élevé à la dignité suprême de grand connétable, distinction réservée jusqu’alors aux seuls fils des grandes familles syracusaines.
Cet événement eut lieu sous le règne du seigneur Arghetti Ang. À l’époque, ils furent bien peu à s’en offusquer. Qu’étaient-ils donc devenus, les fiers Syracusains des temps de conquête ? Des troncs creux, des ombres ou encore les jouets de l’illusion ? Malheur à celui par qui le scandale arrive.

Extrait d’un texte mental apocryphe, capté lors de son errance par Messaodyne Jhû-Piet, poète syracusain de la première période post-Ang’empire. Certains érudits présument qu’il s’agit de pensées égarées de Naïa Phykit, elle-même d’origine syracusaine.



VISAGE enfoui dans le capuchon de son acaba bleue, le grand connétable Pamynx surgit de l’obscurité et rejoignit le seigneur Ranti Ang et le jeune Spergus qui attendaient en compagnie de leurs protecteurs de pensées sur la plate-forme gravitationnelle immobilisée.
« Si mon seigneur veut bien se donner la peine de me suivre, fit-il en s’inclinant.
— Ce n’est pas trop tôt, en vérité ! gronda Ranti Ang. Vous venez, Spergus ? »
Suivis comme leurs ombres par les protecteurs, ils s’engagèrent dans une étroite et sombre galerie. Ils arrivèrent bientôt devant une antique et massive porte de bois, barrée d’énormes traverses métalliques. Au bout d’un moment qui parut interminable à Spergus, les traverses glissèrent sur leurs coulisses scellées à l’intérieur de cavités murales. L’atmosphère humide, irrespirable de cet endroit incommodait le jeune Osgorite. Il avait la désagréable impression que les moisissures s’immisçaient dans chacun des pores de sa peau.
La porte s’ouvrit sur un vaste balcon, éclairé par deux bulles-lumière flottantes et sur lequel se tenait un petit groupe d’hommes aux visages dissimulés sous des masques blancs. Trois triangles entrecroisés, argentés, brillaient sur les plastrons rigides de leurs uniformes gris. Ranti Ang darda des yeux vipérins sur Pamynx.
« Vous êtes le gardien suprême de la loi, monsieur le connétable ! Par conséquent, vous n’ignorez pas que les mercenaires de Pritiv sont en situation illégale sur le sol de Syracusa ! »
L’impatience encore contenue qui imprégnait sa voix risquait à tout instant de dégénérer en perte de contrôle.
« Faites-moi au moins la grâce de répondre ! Était-il réellement nécessaire, pour le bien public, d’engager ces aventuriers ?
— Vous comprendrez plus tard les raisons de leur présence en ces lieux, mon seigneur », répondit Pamynx d’un ton neutre.
Le balcon surplombait une immense salle circulaire et nue, au centre de laquelle se dressait une silhouette figée, drapée dans les plis d’une acaba noire.
« Cet endroit est sinistre, mon seigneur ! »
Spergus réprima un frisson. Le spectacle de cet être fantomatique, statufié sur le carrelage faiblement éclairé par des lampes-eau souterraines, distillait un venin d’angoisse dans l’esprit du jeune et impressionnable Osgorite. Un parfum de mort flânait dans l’air confiné.
« C’est là un de vos fameux élèves, monsieur le connétable ? » demanda Ranti Ang.
Pamynx acquiesça d’un mouvement de tête.
« Ne puis-je voir son visage ?
— Pas pour l’instant, mon seigneur. Mais ce n’est pas par manque de respect envers vous. Le capuchon de son acaba recouvrira sa tête tant que durera l’expérience, pour empêcher que nos pensées ne se focalisent sur son image, ce qui risquerait d’affaiblir son potentiel psychique.
— Grands dieux ! Et il possède vraiment ce… ce genre de pouvoirs dont vous nous avez parlé ? »
Pamynx ne releva pas l’incrédulité railleuse de Ranti Ang. Il extirpa des replis de son acaba un minuscule anneau d’optalium doré, qu’il fit tinter avec un diapason de roche cristalline. Comme mû par le son prolongé, un pan du mur du fond s’escamota et libéra un flot de lumière crue.
Trois nouvelles silhouettes se découpèrent dans l’encadrement : deux mercenaires de Pritiv et un homme dont les vêtements de toile grossière et brune exhalaient une odeur pestilentielle, presque animale. Les cendres de la terreur recouvraient sa face simiesque.
Ranti Ang esquissa une moue de dégoût.
« Ne dirait-on pas un Mikat ?
— Un Mikat du satellite Julius, mon seigneur, confirma Pamynx. Il a été classé à l’Index et déclaré raskatta. J’ai pensé que… pour notre expérience…
— À ce que je vois, ou plutôt devrais-je dire à ce que j’entends, vous êtes encore en train de vous justifier, monsieur le connétable ! persifla Ranti Ang. D’ailleurs, ne passez-vous pas la majeure partie de votre temps à tenter de vous justifier ? De tout… et surtout de rien ! »
Le rire clair de Spergus vint ponctuer les paroles du seigneur de Syracusa.
« L’Église kreuzienne considère que les Mikats sont pourvus d’une âme, plaida le connétable. Or, le…
— Hélas pour vous, monsieur, je ne suis pas Arghetti Ang mais son fils aîné ! coupa Ranti Ang d’un ton cassant. Mon père a cru bon de vous nommer à ce poste de grande responsabilité, soit. Mais si, conformément à la promesse qu’il m’a extorquée, je suis tenu de respecter son choix, en revanche rien ne m’oblige à accorder de l’estime au bénéficiaire de ce choix ! Faites-moi donc la grâce de ne pas mêler l’Église du Kreuz à vos sordides intrigues ! Après tout, ce Mikat n’est-il pas l’un de mes sujets ? N’est-ce pas à moi, et à moi seul, de décider si sa vie vaut d’être sacrifiée pour l’intérêt commun ? »
Pamynx enfouit son dépit dans l’impassibilité de ses traits et s’inclina cérémonieusement. Le jour de la revanche approchait. Cette perspective l’aidait à faire preuve de patience devant les vexations incessantes, les humiliations quotidiennes.
Pendant ce temps, les deux mercenaires de Pritiv avaient traîné le Mikat épouvanté à quelques pas de l’acaba immobile et noire.
« Spergus ? » La voix de Ranti Ang s’était instantanément radoucie. « Vous plairait-il de savoir ce que pense ce Mikat en ce moment précis ?
— Cela… me divertirait beaucoup, mon seigneur », bredouilla le jeune Osgorite.
Un pâle sourire affleura sur ses lèvres fardées. Il s’efforçait de masquer la frayeur intense que suscitait en lui ce lugubre caveau.
La présence de Spergus contrariait Pamynx. Le seigneur Ranti Ang avait cru bon de mêler son petit protégé à l’expérience capitale qui allait être perpétrée. Or il n’était pas souhaitable d’introduire des éléments affectifs dans cette première tentative publique, qui requérait un environnement psychique neutre.
« Eh bien, monsieur ! Qu’attendez-vous pour révéler à notre cher Spergus ce qui se passe dans la tête de ce Mikat ? S’il s’y passe quelque chose, bien entendu ! Est-ce la peur qui provoque cette intolérable pestilence ? »
Pamynx fixa le Mikat dont les cheveux noirs et huileux étaient coupés à la mode traditionnelle du Mikatun de Julius : très hauts et droits sur la nuque et des tempes rasées. Sous leurs arcades saillantes les yeux globuleux du pauvre homme voltigeaient comme des papillons affolés d’un point à l’autre de la salle. Du balcon à la silhouette noire menaçante, de la silhouette aux deux mercenaires de Pritiv, anonymes sous leurs masques blancs.
« Sa peau est toute noire ! murmura Spergus.
— C’est parce qu’il travaille dehors chaque jour que Kreuz nous accorde en sa bonté, sous le rayonnement de l’astre de feu Ahkit », expliqua Ranti Ang.
Le dégoût que lui inspirait cette créature d’un autre monde, d’un autre âge, montait en Spergus comme une nausée. Pourtant, il ne parvenait pas à détacher son regard de ce cou massif, de ces bras musculeux, de ces larges mains, de ces doigts courtauds aux ongles maculés de terre.
Les pensées folles, incontrôlées du jeune Osgorite perturbaient la concentration et parasitaient l’investigation mentale de Pamynx. Les deux protecteurs affectés à la sécurité de Spergus s’avéraient apparemment incapables d’endiguer le flot désordonné de son mental. Le connétable décida de ne rien en laisser paraître : le moment était malvenu de jeter la suspicion sur l’efficacité des Scaythes.
Car Pamynx était, comme les protecteurs, un Scaythe d’Hyponéros, un paritole, et ses origines pouvaient remettre en cause l’immunité constitutionnelle que son rang était censé lui conférer. Le grand Arghetti Ang avait dû étouffer la fronde des dignitaires syracusains pour l’imposer au poste de grand connétable, et sa position devenait de plus en plus précaire au fur et à mesure que le temps effaçait le souvenir du père de l’actuel seigneur.
Pour l’instant, Pamynx avait besoin de la caution de Ranti Ang : elle garantissait l’apport financier nécessaire à la structure du Grand Projet. À l’accomplissement de l’oeuvre immense et secrète dont ses maîtres, les maîtres germes de l’Hyponériarcat, l’avaient chargé. L’occasion se présenterait bientôt de faire ravaler au seigneur de Syracusa sa détestable morgue.
« Nous sommes en train d’attendre, monsieur. Auriez-vous abandonné vos prétendus pouvoirs dans une chambre des maisons closes de Salaün ? Vous n’êtes pas sexué, pourtant… »
Le rire espiègle de Spergus retentit une seconde fois.
« La peur paralyse le potentiel mental du Mikat, finit par déclarer le connétable. Il est incapable d’émettre la moindre pensée cohérente. Je puis simplement vous révéler qu’il tente de se remémorer le visage et le corps d’une femme du Mikatun. Sa propre femme, probablement…
— La belle découverte que voilà ! s’esclaffa Ranti Ang. Nul besoin d’être instruit dans les sciences du cerveau pour deviner qu’il s’agit de sa femme !
— Pourquoi dites-vous cela, mon seigneur ? » demanda ingénument Spergus.
Le seigneur de Syracusa libéra un petit rire sarcastique.
« Avant que Julius ne soit annexé à Syracusa, ces animaux de Mikats ne se mariaient pas et les femmes appartenaient à tous les hommes des communautés rurales. Depuis deux siècles, la loi et l’Église les obligent à prendre une seule épouse. C’est la première loi du code généticomoral régissant les satellites. Voilà pourquoi, monsieur le connétable, vous ne nous dévoilez pas des merveilles en nous affirmant que ce sous-humain pense à sa femme ! »
Imperturbable, Pamynx ignora le persiflage de Ranti Ang et poursuivit :
« Je vois également des visages d’enfants. Trois garçons et deux filles… »
Écrasé par l’importance des personnages qui l’observaient depuis le balcon, effaré par les paroles du connétable, transcription fidèle des quelques images qui lui traversaient l’esprit, le Mikat poussa un hurlement de bête traquée et tomba à genoux sur le carrelage glacé.
« Il est doté d’un cerveau très grossier, ajouta inutilement Pamynx.
— S’il possède un esprit autant primaire que vous l’affirmez, monsieur, quelle sera la valeur de cette expérience appliquée à des intelligences supérieures ? Nous n’avons pas à nous encombrer de tout ce fatras de mauvaise sorcellerie pour mater le Mikatun de Julius ! Nos ancêtres s’en sont déjà chargés sans contrevenir aux préceptes de notre sainte Église ! »
Pamynx réalisa tout à coup l’extrême fragilité de sa situation. Pris par ses multiples activités, il ne s’était pas arrêté aux nombreuses rumeurs de disgrâce qui avaient couru à son sujet. Il n’avait pas besoin de se glisser dans l’esprit de Ranti Ang – action sacrilège, passible de la peine de mort – pour percevoir les intentions meurtrières contenues dans les modulations de sa voix. Le connétable avait mésestimé l’importance de la cabale orchestrée contre lui par Tist d’Argolon, chantre réputé de la tradition syracusaine. Bien qu’il eût intercepté quelques pensées relatives à l’action souterraine de son rival syracusain, Pamynx n’avait pas cru bon d’intervenir, estimant que la qualité de ses relations avec le grand Arghetti Ang et l’ancienneté de ses états de service le plaçaient au-dessus des intrigues de palais. En l’occurrence, il avait fait preuve d’une légèreté inacceptable pour un Scaythe des échelons supérieurs, pour une antenne majeure. Cette imprudence compromettait le Grand Projet, le plan universel préparé durant des siècles par les maîtres germes d’Hyponéros. Sa marge de manoeuvre s’était considérablement réduite. Désormais, l’édifice tout entier reposait sur la seule réussite de cette expérience.
« Eh bien, monsieur, ce n’est pas l’heure de rêvasser !
— Mes élèves ne seront pas opérationnels dans l’immédiat, mon seigneur, argumenta le connétable. Cette démonstration n’est destinée qu’à vous instruire de leurs progrès. Vous pourrez ainsi constater que le budget alloué à la recherche mentale, tant décrié par certains de vos conseillers, n’a pas été dilapidé. Plus tard, nous procéderons sur des cerveaux complexes, raffinés, et ce jusqu’à la parfaite maîtrise de la technique.
— Qu’a donc fait ce Mikat pour avoir été classé à l’index et déclaré raskatta ? »
La voix flûtée de Spergus contrastait de manière saisissante avec le timbre métallique, vibrant, du connétable.
« De grâce, monsieur ! Répondez, mais rapidement ! »
L’irritation grandissante de Ranti Ang brisait peu à peu la digue fragile de son contrôle mental. Il éprouvait les pires difficultés à se conformer au rigoureux code courtisan des émotions, en usage à la cour de Syracusa. Pamynx ne se départit pas de son calme et puisa une nouvelle source de motivation dans le courroux de son auguste interlocuteur.
« Puis-je vous demander de bien vouloir patienter un instant, mon seigneur ? Les données des raskattas enregistrés sur vos territoires sont confiées au Scaythe Markyat, archiviste de justice. Le temps d’entrer en contact avec lui…
— Faites vite, monsieur ! Nous avons hâte de nous en retourner à la lumière du jour. Nous avons l’impression d’être des rats croupissant en quelque sordide égout ! »