Les mains du miracle
Les mains du miracle
Joseph Kessel
340 pages
Couverture cartonnée
Réf : 422939
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Un face-à-face passionnant
Résumé
Admirable reporter à travers le monde, Joseph Kessel nous prouve ici qu’il peut l’être à travers l’Histoire. Il nous fait visiter un continent inconnu qui s’appelle l’Allemagne nationale-socialiste. Et ce récit fantastique, c’est l’histoire, absolument authentique, du Dr Kersten.
Le Dr Kersten, de nationalité hollandaise, s’était spécialisé avant la guerre dans le massage médical. Il avait suivi des cours à Londres et reçu un enseignement secret venu du Tibet. Sa célébrité en fit le médecin de Himmler, le puissant chef de la Gestapo, qui devait devenir le second personnage du Reich.
Himmler souffrait de douleurs intolérables que seul Kersten parvenait à apaiser. Utilisant ce pouvoir miraculeux, le héros de cette histoire parvint à sauver de très nombreuses victimes politiques.
Cette aventure passionnante se déroule au milieu d’une Allemagne en folie, dont Joseph Kessel reconstitue les divers aspects.
Le choix d'Amélie Nothomb
« Ce roman raconte l’histoire vraie du Docteur Kersten, citoyen hollandais, brave homme gros, doux et gourmand, que rien ne prédisposait à devenir un héros. En 1940, il exerçait dans son pays le métier de masseur, qui lui valut une certaine réputation. Celle-ci parvint aux oreilles des nazis qui l’enlevèrent et lui soumirent un client très particulier : Himmler en personne, qui souffrait de douleurs abdominales aussi récurrentes que violentes. Kersten devient le seul médecin capable de soulager Himmler, qui ne voulut plus s’en séparer. Peu à peu, conscient de son pouvoir, Kersten obtint du bourreau des libérations massives de juifs. Le roman est un face-à-face passionnant entre le monstre et Kersten, qui n’accéda pourtant pas après la guerre au statut de Juste. »

Amélie Nothomb
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :3
Mic
Le 18 décembre 2011
Une réédition attendue
Facile à lire, "Les mains du miracle" de Joseph Kessel est un récit passionnant à découvrir. L'auteur reconstitue de façon magistrale l'humeur du héros et le climat de l'époque, propice aux aliénés de tout poil ! La violence quotidienne du régime à travers le personnage d'Himmler installe le règne de la peur et de la délation entretenu par les séides du parti. Tout cela, le docteur Félix Kersten le voit, le sent et le vit, au côté de son bourreau. Un livre excellent et enfin redisponible !
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michelin sandrine
Le 23 janvier 2012
Emouvant
Un grand moment d'émotion en découvrant l'histoire du Dr Kersten, qui a risqué sa vie plus d'une fois face à Himmler, il s'est battu pour la liberté de son peuple hollandais et pour des juifs. Cet homme n'a jamais été reconnu comme juste mais il l'aurait mérité largement. Bravo à Joseph Kessel d'avoir transmis cette histoire et à France Loisirs de l'avoir mis à notre disposition.
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Koriche flavie
Le 08 avril 2012
Un roman intense
Ce roman tient sa force des deux thèmes très fortement présents au cours du texte : d'abord l'horreur du régime nazi et il est clairement dit qu'Hitler et ses plus proches compagnons sont tous plus ou moins atteints de folie. La plus grande partie du récit correspond à la montée du nazisme et à la seconde guerre mondiale, rien n'est donc épargné au lecteur concernant les différents choix politiques menés par ces hommes. A l'opposé, se trouve "le bon docteur Kersten" dont l'art médical semble exceptionnel et dont les qualités culturelles et humaines en font un homme très courageux, dont la vie est à plusieurs reprises menacée et aussi par les risques qu'il prend en essayant de sauver des personnes condamnées. La relation entre les deux hommes est incroyable et elle est racontée dans un style très agréable à lire, qui rend parfaitement les instants d'horreur, de doute, mais aussi d'émotion.
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Né en 1898 de parents juifs russes exilés en France, Joseph Kessel, après une licence ès lettres, rêve de devenir comédien mais c'est finalement le journalisme qu'il choisira. Aventurier dans l'âme, il entame une carrière de grand reporter qui l'emmène au bout du monde, lui faisant vivre l'actualité en direct.
Ses voyages nourriront également une œuvre littéraire riche de très nombreux ouvrages parmi lesquels :
    L'Équipage
    Belle de jour
    La Passante du Sans-Souci
    L'Armée des ombres
    Le Lion
    Les Cavaliers
En 1962, l'Académie française lui ouvre ses portes. Il meurt en 1979 d'une rupture d'anévrisme.
Extrait

CHAPITRE PREMIER

L’ÉLÈVE DU DOCTEUR KÔ

1


La grande inondation qui ravagea la Hollande, aux environs de l’an 1400, emporta les ateliers et les fabriques où les Kersten, bourgeois opulents, faisaient filer la bonne toile des Flandres, depuis le Moyen Âge.
Après cette catastrophe, ils se fixèrent à Göttingen, en Allemagne de l’Ouest, y reprirent leur métier et rétablirent leur fortune. En 1544, lorsque Charles Quint visita la cité, Andreas Kersten faisait partie du conseil municipal et, pour récompenser son mérite, l’empereur, sans toutefois l’anoblir, lui donna des armes : deux poutres surmontées d’un casque de chevalier et semées des lis de France.
La famille continua de prospérer à Göttingen, encore cent cinquante ans. Alors vint le feu : un incendie la ruina sans appel.
Le XVIe siècle s’achevait. Il fallait des colons aux marches de Brandebourg. Le margrave Johann Sigismund, qui en était le souverain, accorda une centaine d’hectares aux Kersten. Ils y travaillèrent, paysans et fermiers, durant deux cents années. Le Brandebourg n’était plus qu’une province de l’Empire d’Allemagne, et le XIXe siècle approchait de son terme quand un taureau enragé tua, en pleine force de l’âge, Ferdinand Kersten, sur la terre que le margrave avait donnée à son ancêtre de Göttingen.
La veuve, laissée sans grandes ressources, mais avec une famille nombreuse, vendit la ferme pour s’établir dans la petite ville voisine où elle pensait qu’il lui serait plus facile d’élever ses enfants.
Le cadet de ses fils était agronome, mais il n’avait plus de terre qui lui appartint. Il chercha un emploi. Celui de régisseur lui fut offert dans les Pays baltes, qui faisaient partie de la Russie des tsars. Il obéit au destin qui poussait les siens toujours plus avant vers l’Est.



2


Le domaine de Lunia, en Livonie, était immense. Il appartenait au baron Nolke. La caste dont il faisait partie n’existe plus. Mais elle était assez nombreuse alors en Europe orientale et centrale. Propriétaires de terres grandes comme des provinces, les magnats, les barines, seigneurs indolents et jouisseurs, laissaient leurs propriétés aux mains des intendants et allaient dépenser à l’étranger des revenus énormes.
Friedrich Kersten était d’une probité scrupuleuse et d’une telle robustesse qu’il devait atteindre quatre-vingt- onze ans sans avoir connu un seul jour de maladie. Cette probité, cette force, il les mettait entièrement au service de la passion qu’il nourrissait pour le travail de la terre. Il aurait pu gouverner indéfiniment le domaine en l’absence de son maître ; mais, comme il se rendait souvent à Iouriev, ville principale de la région, et célèbre par ses vieilles universités, il y connut Mlle Olga Stubing, fille du directeur des Postes, s’éprit d’elle, lui plut et l’épousa. Il quitta le service du baron Nolke pour faire fructifier les biens de sa femme et de son beau-père qui comprenaient une petite propriété aux environs de Iouriev et trois maisons entourées de grands jardins dans la même ville.
Friedrich Kersten et Olga Stubing furent très heureux. La jeune femme était d’une bonté singulière. Elle invitait presque chaque jour, chez elle, des enfants pauvres, les nourrissait, les soignait. Les familles nécessiteuses avaient l’habitude, dans les jours difficiles, de s’adresser à elle. On savait également, dans la région, qu’elle guérissait, par simple massage et bien mieux que les docteurs, fractures, rhumatismes, névralgies et douleurs d’entrailles. Quand on s’étonnait de ce pouvoir qui ne lui venait d’aucune étude, elle répondait avec humilité :
— C’est tout naturel, je tiens cela de ma mère.



3


Un matin de septembre de l’année 1898, Olga Kersten mit au monde un fils. Il eut un parrain de marque, : l’ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg. Ce diplomate, épris d’horticulture, s’était lié d’amitié avec l’agronome Friedrich Kersten au cours des séjours assez fréquents que celui-ci faisait dans la capitale pour ses affaires et ses travaux. À cette époque, le président de la République française était M. Félix Faure. En son honneur, le parrain ambassadeur choisit pour son filleul le prénom de Felix.
Autour des premières années de l’enfant, il n’y eut que douceur, bonhomie, droiture et bon sens. Aux vertus sûres et modestes de la vieille Allemagne, se mêlait la généreuse chaleur humaine des foyers russes.
Quant à la ville où grandit le petit garçon, elle avait le charme des gravures d’antan.
Les maisons y étaient de bois, construites en grosses poutres apparentes, sauf pour la rue principale qui s’appelait Nicolaïevskaïa, du nom du tsar régnant. Là, les façades étaient de pierre. Là, le dimanche, défilaient pour la promenade les équipages attelés de chevaux splendides, landaus et victorias à la belle saison, traîneaux recouverts de fourrures en hiver. À Iouriev, passait la rivière Embach, qui coulait vers le lac Peipus. Pendant les mois de gel, on y patinait et les collégiens et les étudiants, qui avaient des vareuses et des casquettes d’uniforme, s’empressaient autour des lycéennes aux joues saisies et rosies par le froid, qui portaient d’un bout à l’autre de la Russie, les mêmes robes et les mêmes tabliers marron.
Iouriev était le siège du gouvernement de la province. Et le gouverneur et les fonctionnaires et les magistrats et les policiers ressemblaient, par leur hospitalité, leur bonhomie et leur vénalité, aux personnages que l’on voit chez Gogol, dans Le Revizor ou Les Âmes mortes. Et les marchands avec leurs nuques massives, leur barbe de fleuve, leurs bottes crissantes, leur parler spécial, on eût dit qu’ils sortaient encore des pièces d’Ostrovski. Et les moujiks tombaient à genoux quand ils passaient devant la cathédrale. Et pour les processions de Pâques, toute la Sainte Russie resplendissait sur les vêtements et les icônes du clergé orthodoxe qui précédait les grands défilés religieux.
Le samovar chantonnait de l’aube à la nuit profonde. Les famines étaient vastes, les fêtes nombreuses ; la maison et la table toujours ouvertes.
Dans ce monde archaïque de nonchalance, de facilité, de paresse et de largesse, la vie d’un enfant, à condition assurément qu’il appartint à la classe aisée, et n’eût pas conscience de l’épouvantable misère du peuple, était d’une douceur enchantée.
Dans celle du petit Felix Kersten, les événements marquants étaient les fêtes de charité où chantait sa mère que, pour sa voix de soprano délicieuse et son don musical, on avait surnommée : « Le rossignol de Livonie » et où, lui, il se gavait en cachette de sucreries. Il y avait encore les vacances qu’il passait au bord de la mer, à Terioki, en Finlande. Il y avait les cadeaux d’anniversaire, de Noël, de Pâques…
Toutefois, son bonheur était gâché par ses insuccès à l’école. Les dons ne lui manquaient pas, mais l’attention, l’application. Les maîtres disaient de lui qu’il ne ferait jamais rien de sérieux. Il était négligent, rêveur et d’une gourmandise extrême.
Son père, travailleur infatigable, ne pouvait pas admettre ces échecs. Il les mit au compte du climat familial trop tendre. Lorsque l’enfant eut sept ans, il fut envoyé dans un pensionnat, à cent kilomètres de Iouriev. Il y resta cinq ans sans beaucoup plus de succès. Puis il alla étudier à Riga, la grande ville des Pays baltes, réputée pour la rigueur et l’excellence de ses cours et de ses maîtres. Felix Kersten y termina très péniblement ses études secondaires. Au début de l’année 1914, son père l’expédia en Allemagne pour entrer dans la fameuse école d’agronomie de Guenefeld, au Schleswig-Holstein.



4


Ce fut là, six mois plus tard, que la Première Guerre mondiale surprit Felix Kersten. Il se trouva coupé brusquement de la Russie et des siens. En fait, il n’eut pas à le regretter longtemps. Le gouvernement du tsar n’avait aucune confiance dans la population de souche allemande, si nombreuse dans les Pays baltes, aux confins de l’Empire, et si fidèle à ses origines. On déporta des milliers de familles en Sibérie et au Turkestan. Les parents de Kersten furent compris dans cet exode. Il les mena jusqu’à l’autre bout de la Russie. Un village perdu dans la région désolée de la mer Caspienne leur fut assigné comme résidence pour toute la durée de la guerre.
Felix Kersten, séparé des siens, à l’âge de seize ans, par des armées en bataille et des espaces immenses, ne pouvait plus attendre secours ni appui de personne. Ce fut pour lui l’heure de la vérité.
Jusque-là, ce grand garçon gourmand, assez gras, indolent et rêveur, avait mal compris l’acharnement au travail que montrait son père. L’instinct de conservation lui fi t adopter d’un seul coup cette vertu. Elle entra dès lors dans la règle de toute sa vie.
En deux ans, il obtint à Guenefeld son diplôme d’ingénieur agronome. Après quoi, il alla faire un stage pratique dans une propriété de l’Anhalt. Les autorités ne faisaient aucune difficulté pour le séjour et les déplacements d’un étudiant né de père allemand. L’administration voyait en Felix Kersten un sujet de l’empereur Guillaume II. Mais ces droits avaient des devoirs pour rançon. En 1917, Felix Kersten dut entrer dans l’armée.
C’était alors un jeune homme de haute taille, bien en chair, aux mouvements mesurés, paisibles, et d’une grande maturité d’esprit. Il admirait assurément la puissance de travail, la méthode, la culture et la musique allemandes, mais il avait en horreur le goût pour l’uniforme, le militarisme à la prussienne, les officiers et sous-officiers fanatiques de discipline et de chauvinisme. De plus, il gardait pour la Russie de son enfance une tendresse secrète et nostalgique.
Il lui répugnait de se battre contre elle dans une armée et pour une cause qu’il n’aimait pas. Il finit par trouver un moyen terme, un accommodement.
Chacun des grands conflits qui a remis en cause les structures de l’Europe a donné aux petites nations, absorbées par des Empires massifs, l’espoir et parfois le moyen de la liberté. Pour la conquérir, elles ont toujours aidé le camp qui menaçait leur maître. Ainsi, dans la Première Guerre mondiale, les Tchèques opprimés par l’Autriche désertaient pour combattre aux côtés des Russes. Ainsi, les Finlandais formaient en Allemagne une légion pour se débarrasser de la domination des Russes. Felix Kersten s’enrôla parmi eux.
Entre-temps, la Révolution russe avait éclaté. L’armée du tsar n’existait plus. Les Pays baltes, eux aussi, avaient pris les armes pour leur indépendance. Une colonne finlandaise vint au secours des Estoniens. Felix Kersten, qui était devenu officier finlandais, en faisait partie. Il alla, ainsi, jusqu’à Iouriev, sa ville natale, qui, libérée, avait repris le vieux nom de Dorpat. Il eut la joie d’y retrouver, en 1919, ses parents, rapatriés des bords de la mer Caspienne, après la paix de Brest-Litovsk.
Sa mère avait gardé sa fraîcheur d’âme et sa bonté. Son père, bien qu’il approchât de soixante-dix ans, était toujours aussi robuste et ardent au travail. Il acceptait avec philosophie la réforme agraire au profit des paysans, qui avait été l’une des premières mesures du nouveau gouvernement d’Estonie. Elle lui enlevait pourtant la plupart de ses biens.
— Une terre est toujours assez grande pour occuper les mains d’un seul homme, dit-il en souriant à son fils, au moment où celui-ci le quittait pour suivre son régiment qui continuait à refouler les gardes rouges.
Felix Kersten eut à passer tout l’hiver, sans abri, dans des marécages. Il y contracta des rhumatismes qui paralysèrent ses jambes et fut obligé de partir sur des béquilles pour l’hôpital militaire d’Helsinki.