Blog
Blog
Jean-Philippe Blondel
144 pages
Couverture souple
Réf : 422477
Avec ce livre, cumulez 10 Points Club
Au lieu de 10,00  (prix public)
Disponible
Résumé
Comment réagir si votre père sifflote un air que vous êtes le seul à avoir posté sur votre blog ? Anéanti parce que son père a violé cet espace intime, un lycéen décide de ne plus lui adresser la parole jusqu’à sa majorité. Pour faire la paix, son père décide de lui dévoiler une part de son passé, un secret de famille...
Un roman fort et sensible sur la fragilité des relations.
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :2
Carafrance
Le 24 janvier 2012
La société actuelle
Ce livre est intéressant et se lit très facilement. Il décrit sous le prisme de l'émotion, l'ambiguïté de la société qui voudrait tout à la fois que chacun détaille sa personne, en maintenant sa vie privée/intime, tout en s'exposant au regard des autres, en la travestissant en vie publique. Le rapport à l'écriture est aussi bien exprimé, qu'il s'agisse de la version papier ou encore numérisée. On écrit pour être lu, et pas nécessairement par le lecteur que l'on se sera choisi ! Lorsqu'on écrit, on s'expose toujours à être lu par celui qui se sera invîté à rencontrer nos pensées et nos émotions à un moment donné. Enfin, l'apprentissage du "savoir qui on est" sans nécessairement nier l'autre. Dire qui nous sommes sans exclure l'existence des autres. "Aller vers l'individualisation, et non vers l'individualisme" d'après M. Blondel, je crois que cette idée cristallise l'amalgame de notre société qui pour s'affirmer se sent poussée à l'égocentrisme tandis qu'il s'agit là du "connais-toi toi même" de Socrate (il me semble). Savoir qui l'on est afin de s'affirmer et ainsi entrer en communication AVEC les autres, non en les ignorant. Un livre à conseiller tant aux jeunes (pré-ado/ado) qu'aux autres (leurs parents/grand-parents) afin de dissiper un malentendu sur les motivations de chacun à s'exprimer et s'exposer ou encore se taire, non-dit qui sont source de non-communication.
Il n'y a pas de commentaire associé à cet avis.
Doucette
Le 31 janvier 2012
A lire
Ce livre se lit très facilement et avec beaucoup de plaisir. Ce livre est intéressant sur les relations parent/enfant et leurs secrets.
Il n'y a pas de commentaire associé à cet avis.
Jean-Philippe Blondel est né en 1964 et enseigne l’anglais au lycée de Sainte-Savine (Aube) depuis vingt ans. Il vit à Troyes en Champagne. Son premier roman, Accès direct à la plage (2003), publié par Delphine Montalant, a obtenu le Prix des librairies Initiales. Il a publié ensuite plusieurs romans chez Robert Laffont (Juke-Box, Un minuscule inventaire…) et a sorti en 2010 Le Baby-Sitter chez Buchet Chastel qui a remporté un joli succès de presse et de librairie.
On lui doit aussi :
    Accès direct à la plage (2003)
    1979 (2003)
    Juke-box (2004)
    Un minuscule inventaire (2005)
    Passage du gué (2006)
    This is not a love song (2007)
    Un endroit pour vivre (2007)
    À contretemps (2009)
    Au rebond (2009)
    Blog (2010)
    Qui vive ? (2010)
Extrait

1


PUTAIN DE MERDE.
Je sais, ça choque et surtout, ça manque d'élégance. Je devrais plutôt commencer le récit par des jolies phrases, des paragraphes bien tournés, en utilisant des termes éloquents et variés. Simplement, je n'y parviens pas. Cela fait une heure que les faits tournent dans ma tête, on dirait des corbeaux dans un clocher, ils croassent, ils descendent en piqué et remontent en flèche – je suis épuisé. Et retourné. Tout est sens dessus dessous. Je n'arrive plus à penser droit, et les mots me fuient. Ce qui me reste, c'est la stupeur, la colère et cette expression qui les résume : putain de merde.

J'aurais dû m'en douter, en fait.
Parfois, je me demande s'il n'a pas fait exprès de semer des indices pour distiller le doute et me préparer à la révélation. Il paraît que, parfois, les grands criminels agissent comme ça pour aiguiller les policiers et leur permettre de les arrêter. Tout au fond, ils ont envie d'être découverts – et punis. C'est tordu, comme méthode, mais les grands criminels sont tous un peu tordus. Le grand criminel, ici, c'est mon père. Et la victime, évidemment, c'est moi. Bon, d'accord, certains trouveront que tout ça n'est pas si grave, qu'il n'y a pas mort d'homme et que donc, je réagis de façon un peu exagérée. Moi, je ne trouve pas. C'est mon intimité qui est en jeu. Et le respect auquel j'aspire.
Ma mère l'a bien compris, d'ailleurs. Elle a été irréprochable, pour le coup. Quand elle a compris de quoi il retournait, elle a copieusement engueulé mon père. Elle a tiré la tronche pendant quelques jours, mais finalement, cela n'a pas duré. D'abord, parce que ma mère est indécrottable dans son amour pour son mari, et ensuite, parce que les parents, ça a du mal à rester fâchés longtemps, surtout lorsqu'ils vivent sous le même toit et qu'ils paient chacun leur part de loyer ou de facture d'électricité.
Moi, je me mure dans le mutisme. Je me suis même promis que je resterai muet jusqu'à ma majorité, ce qui fait un peu moins de deux ans, six cent quatre-vingt-trois jours pour être précis. En rupture de communication avec mon père. Lui, il fait le gros dos, pour l'instant. Il est conscient d'avoir commis une énorme bourde, mais il est persuadé que ça me passera et que, s'il se fait oublier quelque temps, les choses rentreront d'elles-mêmes dans l'ordre. Il se met le doigt dans l'œil jusqu'au coude. Il devrait se souvenir que je peux être extrêmement borné et que j'imite très bien l'autiste. En plus, je serai incorruptible. Inutile de tenter de m'amadouer avec des jeux vidéo ou des places de concert. Je ne céderai pas. Je continuerai à lui battre froid – j'ai appris cette expression-là en cours de français l'autre fois et elle m'a éclaté : c'est vrai, on s'imagine toujours un combat comme un moment chaud et sanguin, mais battre froid, c'est la classe ultime. L'indifférence, le mépris, il n'y a rien de pire – je vais devenir un vrai congélateur.

Je sais. Il y a des mômes qui subissent des trucs horribles, et comparée à leur souffrance, ma révolte peut paraître futile. Voire carrément stupide. Parce que non, il ne m'a pas frappé. Il ne m'a pas violé. Il ne m'a pas foutu la honte devant mes amis. Il n'a pas tenté de draguer ma copine – je n'en ai pas pour l'instant, ça règle le problème. Il n'a pas non plus trompé ma mère ni incendié la maison. Rien de tout ça, et un peu de tout ça quand même, mine de rien. Surtout le viol. Sauf que c'est un viol virtuel.
Il a lu mon blog.
Je ne l'ai jamais autorisé à le lire, bien sûr. Je ne lui en ai même jamais parlé. Ni mentionné son existence. Dans un pavillon étriqué comme le nôtre, personne n'a réellement d'intimité. Tout se sait, tout s'entend – même quand les parents se donnent du plaisir en faisant leur possible pour ne laisser échapper aucun cri ni aucun râle. Alors, le blog, c'était mon espace privé. Mon domaine. Et il a tout salopé. Je trouve ça dégueulasse. Ma révolte, je la revendique. Parce qu'il ne s'est pas retrouvé sur mon blog par hasard. Et qu'il ne s'y est pas rendu qu'une fois. Il l'a suivi, pisté, décortiqué. Quand je suis en face de lui, maintenant, j'ai l'impression de me promener nu en pleine ville. Et ça me donne envie de gerber.

Des indices, donc, il en a laissé – comme les cailloux semés par le Petit Poucet dans la forêt. Sauf que je n'y ai pas fait gaffe. J'ai bêtement cru qu'il s'intéressait davantage à moi, ces derniers temps, qu'il était plus à l'écoute. Ah ça, l'écoute, il y était, mais tendance services secrets, Polizei, Renseignements généraux.
J'aurais dû m'en douter quand même. Surtout quand il m'a sorti, le jour de mon anniversaire, le truc dont je rêvais le plus au monde – deux places pour le concert de Muse à Strasbourg. Et en plus, le deuxième ticket, il n'était même pas pour lui. Il m'a dit que je choisirais mon accompagnateur – ou mon accompagnatrice – et que lui ne servirait que de chauffeur.
Honnêtement, sur ce coup-là, il m'a tué. Il déteste Muse – son truc à lui, ce serait plutôt la variété des années 1980, des morceaux insipides avec des paroles débiles, sur lesquels on danse encore dans les boîtes de nuit de cambrousse. Il n'aime pas particulièrement les mecs avec lesquels je traîne. Il m'a toujours fait des cadeaux à contretemps – genre, un Circuit 24 pour mes douze ans, alors que je ne jouais plus à ces jeux de mômes depuis au moins trois ans. Et là, d'un coup, l'illumination, la révélation. Et moi, trop con, je lui demande "Mais comment t'as su ?" et lui qui rigole, content de lui, et qui répond : "J'ai laissé traîner mes oreilles un peu partout et ce n'était pas difficile, tu parles tout le temps de ce groupe et tu n'écoutes que ça. – Pas que ça. – Presque que ça."
Je vous jure que ça m'a perturbé quelque temps. Je me suis demandé si je ne jugeais pas mal mon père. S'il ne méritait pas autre chose que la lassitude et le mépris gentillet que je lui témoignais. Mais bon, ce n'est pas super simple non plus d'avoir un père instit qui a été ta star pendant toute ton enfance. À un moment donné, au collège, tu t'aperçois que finalement, non, il n'a pas réponse à tout et qu'il ne connaît pas toutes les matières. Tu te rends compte aussi qu'il se trompe souvent, qu'il prend des décisions à l'emporte-pièce et qu'il ne sait pas bien s'occuper des enfants qui grandissent – il ne comprend pas quand il doit lâcher un peu plus la bride et quand, au contraire, il devrait la resserrer. Je ne dis pas que c'est facile. Je dis que c'est son rôle et qu'il ne le remplit pas bien. Bref, petit à petit, on s'est détachés, lui et moi – du coup, il reporte toute son affection sur ma petite sœur de sept ans, qui était déjà une peste avant et qui devient maintenant totalement imbuvable.
Bon, toujours est-il que, quand il m'a offert les places pour le concert de Muse, j'en suis resté soufflé – et pas que moi. Ma mère ouvrait de grands yeux et ma sœur Nina était verte de jalousie. Elle ne comprenait pas de quoi il retournait mais ce qu'elle captait très bien, c'est que ce n'était pas elle la reine du bal, pour une fois. D'ailleurs, à la fin du repas, elle est directement allée vomir le gâteau qui lui était resté sur l'estomac – histoire de redevenir le centre d'attention.

Le climat familial a été légèrement modifié, après mon anniversaire. L'ambiance était bien plus chaleureuse que les normales saisonnières. Les orages étaient rares et les cumulus se dispersaient rapidement. J'ai même accepté de passer une soirée au bowling avec mon père, entre mecs. C'était un peu pitoyable, genre "on passe une soirée virile", mais bon, ce n'était pas non plus trop désagréable.
Tout ça a été bien gâché évidemment par les retombées du premier conseil de classe. Je suis en seconde, et jusqu'à l'année dernière, j'ai toujours été dans la tête de classe – je savais que mes parents ne me lâcheraient pas la grappe si je n'avais pas des résultats meilleurs que la moyenne, et j'avais envie de tout sauf de les avoir sur le dos toute la journée. Sauf que, entre la troisième et la seconde, il y a un putain de palier. Un truc de ouf, dans certaines matières. En français, en anglais, en maths – incroyable. C'est comme si t'étais directement jeté dans le grand bain de la piscine, et sans bouée.
J'ai bu la tasse d'entrée. Depuis je remonte petit à petit vers la lumière – j'ai même récemment atteint la surface en langues et en français, mais les maths restent plombées (faut dire qu'avec le petit nerveux à moustache qu'on a comme prof, genre qui n'explique jamais rien, ça ne risque pas de monter, mais bon, ça c'est un autre débat) et puis surtout, les moyennes du premier trimestre se ressentent des premiers résultats. J'ai eu beau expliquer que tout allait de mieux en mieux, mes parents ont très mal encaissé le coup (pas aidés par les appréciations des profs, qui ne se sont pas foulés : "Ensemble encore insuffisant", "Ensemble fragile", rien de positif, que des répétitions, ils sont marrants, les profs, ils veulent qu'on évite les redites et eux ils utilisent dix mots de vocabulaire pour les bulletins). Surtout mon père, il a un côté très vieillot, style "Les fils d'instit, ça doit être bon à l'école", c'est super gavant. Les relations se sont lentement mais sûrement détériorées à nouveau.
Pourtant, malgré ça, j'ai remarqué que quelque chose avait changé. Il était plus présent. Plus attentionné. Et il semblait comprendre ce dont je parlais, quand je parlais. C'était diffus, comme impression, mais persistant. Sous la surface, je pensais qu'un sol stable était en train de se construire entre nous. Je ne le montrais pas, mais j'en étais terriblement fier. Je n'avais pas compté sur les tremblements de terre, la triche, la fausseté.