La guerre de Louise
La guerre de Louise
Elsa Chabrol
384 pages
Couverture cartonnée
Lecture confort : livre imprimé en gros caractères
Réf : 421069
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Au lieu de 18,00  (prix public)
Résumé
L’innocence et la droiture habitent le cœur de Louise, petite fille corse élevée à Bonifacio par son vieil humaniste de père. Il meurt en 1914 alors que la guerre éclate. Elle ne sait rien faire, n’a que son ardeur et son amour secret pour Julien, le cousin monté au front. Elle partira donc vers le continent, vers ses rêves d’enfant et l’horrible réalité des tranchées où l’attend son bouleversant destin.
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Frédérick d'Onaglia
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :1
Pascale
Le 28 décembre 2011
la destinée de Louise
Instruite et protégée par un père lettré,Louise est une jeune fille ingénue qui vit un amour chimérique pour Julien,un amour qui la conduira au plus près des tranchées dans le maleström des terreurs de la guerre,un bon livre où la véracité sur ce que vivaient les soldats dans les tranchées est très bien traduite
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Elsa Chabrol est scénariste et réalisatrice. Elle a suivi des études de cinéma à Lodz, en Pologne, et a écrit une vingtaine de documentaires et fictions. Elle a été jusqu'à juin 2008 responsable du département des documentaires à Radiobras (Télévision nationale brésilienne).
Après L'Heure de Juliette, La Guerre de Louise est son deuxième roman.
Lu dans la presse
« Cette Grande Guerre vue par un petit bout de femme, mise en scène par Elsa Chabrol, (...) se lit d'une traite. »

Le Canard enchaîné


« On ne referme ce livre qu'après en avoir dévoré les pages, entraînés dans une course effrénée par une narratrice mue par le goût de la vie et la poursuite de l'amour ou de ses chimères. »

La Corse votre hebdo


« Un roman épique, poignant, bouleversant, remarquablement ficelé. »

Le Courrier indépendant
Extrait

1



Il fait beau en ce jour de funérailles. Le maquis sent bon. Au bord de la rangée d’oliviers, en contrebas de la maison, une vaste assemblée vêtue de noir entoure une tombe ouverte. Devant la sépulture, les femmes pleurent ou se lamentent doucement. Les hommes, pour la plupart regroupés à l’arrière, gardent les yeux baissés.
Deux jeunes s’approchent pour déposer une plaque en marbre dans l’ombre de la grande croix de fer :

Apollonia Steinberg, née Tiberi
1880-1904

Maman.

Jules Steinberg, mon père, le visage creusé par le chagrin, n’est plus qu’un vieil homme épuisé bien qu’il se tienne très droit, comme à son habitude, gardant fermement ma main dans la sienne. Digne.
Ce matin, Nunzia m’a vêtue d’une simple robe noire et a tressé mes longs cheveux bruns. Je me tiens aussi droite que mon père, ce qui, paraît-il, me fait lui ressembler de façon flagrante. Pourtant je n’ai que quatre ans, et lui presque soixante-deux.

Mes souvenirs de l’événement resteront confus, mais Nunzia, elle, en gardera une vision très précise, évoquant mes grands yeux noirs rivés à la tombe de ma mère. Elle disait que ce regard ne trahissait aucune émotion, pas plus que mon visage, aux traits aussi parfaitement immobiles que ceux de mon père. « Deux statues pétrifiées ! » s’exclamait-elle, ajoutant que seule ma main se crispait un peu. Sans doute malgré moi.
Julien a douze ans. Il parvient péniblement à retenir ses sanglots. Je voue déjà une telle admiration à mon cousin que je ne peux m’empêcher de l’observer avec étonnement. Comment un homme – à mes yeux il en est déjà un – peut-il pleurer de la sorte ? Son visage se contracte sous des larmes qui ne s’arrêtent jamais. Il hoquette ! Mais en silence.
Soudain, aux premières fleurs jetées sur la tombe, une voix s’élève. Une voix vibrante, haute et déchirante. Je découvre avec stupeur que c’est celle de Nunzia. Ma vieille nounou, emportée par une sorte de transe, entame un voceru. Ce chant des morts venu du fond des âges jaillit des tripes, comme expulsé par la douleur insoutenable d’une mère, d’une grand-mère ou d’une fille, afin d’évoquer le défunt et les moments importants de sa vie. Je suis fascinée.
Nul ne pourra me redire les paroles exactes de ce chant magnifique. Mais la tradition veut qu’il ne manque jamais un pied ou une rime à ces alexandrins, improvisés par des personnes dont la plupart n’a jamais fréquenté l’école. Mon père me dira plus tard que le voceru de Nunzia était particulièrement inattendu parce qu’elle n’avait aucun lien de sang avec ma mère, et puissant parce qu’il exprimait davantage la colère que le chagrin. Cette petite vieille toute noire, à la silhouette si frêle, d’une voix dont l’intensité surprenait, improvisait des vers que l’on pourrait traduire par : « Qui es-tu donc, toi le Dieu qui me prend notre fille ? / Comment peux-tu te prétendre notre père / Alors que tu t’en montres si indigne ? … »

Nunzia engueule Dieu.
C’est tout juste si, debout devant la croix, face au prêtre et aux croyants tenus en respect, elle ne le maudit pas.
Silence. Elle reste un instant immobile, légèrement vacillante, comme si l’incontrôlable violence qui vient de la traverser l’avait assommée. Tous la regardent, interdits, ébranlés par tant de fureur.

La tombe recouverte, la longue procession remonte lentement le sentier qui mène à La Pièva.
Je n’ai toujours pas versé la moindre larme.

À l’entrée de notre maison, dans le jardin fleuri, des tables garnies de boissons et de victuailles accueillent les convives, sans donner pour autant la moindre impression festive.
Nunzia s’agite, comme à son habitude, organisant le buffet, courant de tous côtés, veillant à chaque chose, donnant des ordres brefs et précis aux domestiques.
Elle m’observe.
Mon père n’a toujours pas lâché ma main. Il traverse la cour, moi trottinant à sa suite, fend l’assemblée qui commence déjà à se restaurer, et m’entraîne à l’intérieur de la bâtisse que nous traversons du même pas cadencé, pour rejoindre le bord de la falaise. Au passage, il s’est saisi d’un cerf-volant bariolé.

Le vent souffle par violentes rafales comme souvent dans les bouches de Bonifacio. Mon père m’a abritée derrière l’un des rochers qui surplombent le précipice. La mer est si agitée que les embruns nous fouettent le visage malgré la hauteur des falaises.
Il place le cerf-volant dans mes mains.
— Regarde, je l’ai fabriqué pour toi cette nuit. Au Brésil, les enfants passent des journées entières à jouer avec des cerfs-volants. Si on sait les manipuler, c’est un jeu de stratégie passionnant. Regarde celui-là. Tu vois ? L’armature est presque aussi légère que le papier. Je l’ai confectionné avec du bambou qui vient de Chine. C’est extrêmement précieux.
— Merci, mon Lalou. C’est très beau.
J’avais pris l’habitude depuis… depuis quand ? sans doute depuis toujours d’appeler mon père Lalou.
Il reprend le cerf-volant et en dénoue la ficelle. D’un geste large, il le lance en le guidant avec adresse. Immédiatement, l’objet prend le vent et déploie ses ailes très haut au-dessus de la mer.
— Regarde, Louise, il va partir au loin… Loin de nous, vers d’autres cieux, bien au-delà du rivage.
Il marque un temps, puis ajoute sur le même ton :
— Comme ta mère. Regarde comme il est beau, comme il vole bien, il est libre…
Je suis captivée.
Mon père, les bras tendus, laisse la ficelle se dévider jusqu’au nœud. Mais le vent est trop fort. Le cerf-volant se débat avec le fil qui le retient et butte violemment sur les à-coups des bourrasques.
Je commence à me crisper. Le vent s’acharne sur le jouet dont les ailes en papier se déchirent par endroits. Soudain je suffoque. Mes yeux s’emplissent de larmes. Mon père retient toujours la ficelle. Un morceau de bambou se brise.
J’explose en un sanglot convulsif, je hurle et m’accroche aux jambes de mon père.
— Lâche-le, Lalou, lâche-le ! S’il te plaît, lâche-la !

Maman.

Mon père laisse aussitôt filer le cerf-volant qui s’éloigne au-dessus de la mer, loin des falaises.
Nous le suivons longuement des yeux.
— Elle ne reviendra jamais, Louise.
Je continue de pleurer. Il me prend dans ses bras et me ramène, toute blottie contre lui, jusqu’à la maison.