Les secrets de la famille Zola
Prix public   : 19,50 
15,95 €
Le roman de Jeanne
Le roman de Jeanne
Isabelle Delamotte
Disponible
416 pages
Couverture cartonnée
Coup de coeur du Comité d'Auteurs
Réf : 420002
Résumé
Si celle à qui Zola a tendrement murmuré : « Tu seras dans mes pages, dans toutes mes pages désormais » est restée dans l'ombre, l'œuvre de l'écrivain porte l'empreinte de cette union.
Jeanne Rozerot connaît une enfance miséreuse en Bourgogne. Il y a d'abord le décès de sa mère, puis l'arrivée de Rosalie, la nouvelle épouse de son père, qui ne l'aime guère, le départ de Cécile, sa grande sœur adorée, enfin le soulagement lorsque les deux fillettes s'installent chez leur tante maternelle, à Paris. Jeanne commence un apprentissage dans un atelier de couture. Mais vient la crise, les ateliers ferment les uns après les autres et Jeanne perd son emploi. C'est alors qu'un de ses amis lui présente Alexandrine Zola, qui l'embauche comme lingère. La belle saison arrive. Jeanne part à Médan, où le couple Zola a pris ses quartiers d'été, puis elle les accompagne à Royan. Et c'est le coup de foudre entre la jeune femme et l'écrivain...
Le Roman de Jeanne est une magnifique plongée dans la France du XIXe siècle, il éclaire aussi d'un jour nouveau les quinze dernières années de la vie de Zola, un homme tiraillé entre deux femmes, mais aussi le père attentif et comblé de Denise et Jacques, les deux enfants que lui a donnés Jeanne. L'écrivain ne se séparera jamais d'Alexandrine, et Jeanne devra accepter son statut de femme cachée. Seule la force de leur amour l'aidera à supporter les contraintes de cette double vie, y compris la fureur d'Alexandrine lorsqu'elle découvrira leur histoire. À la mort de l'écrivain, en 1902, Alexandrine et Jeanne feront la paix pour élever ensemble Denise et Jacques. Jeanne rejoindra celui qui a fait de sa vie un roman — transposée dans Le Docteur Pascal —, emportée à quarante-sept ans par la maladie.
Le choix de Franz-Olivier Giesbert
« Émile Zola aussi avait sa Juliette Drouet. Elle s'appelait Jeanne Rozerot et avait commencé comme lingère chez les Zola avant de devenir la maîtresse de l'auteur de Germinal. C'est une belle histoire d'amour que nous raconte Isabelle Delamotte, un roman vrai où sont mis au jour tous les secrets de la famille Zola. Jusqu'à l'épilogue en forme de happy end : à la mort du grand homme, la femme légitime et l'amante officieuse se réconcilieront pour élever les deux enfants de cette dernière, les seuls héritiers de Zola. »

Franz-Olivier Giesbert
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Titulaire d'un doctorat de littérature française et d'une licence en droit, spécialiste de la littérature du XXe siècle, Isabelle Delamotte fait partie du groupe de recherche sur Émile Zola et le naturalisme à Paris III (l'équipe Zola) et participe aux séminaires dirigés par Alain Pagès. Son travail porte sur les rapports entre médecine et littérature au XIXe siècle. Ses thèmes de recherche sont la médecine, le malade et le médecin dans l'œuvre de Zola.
Elle a publié en 2003, aux éditions La Différence, Le Médecin des dames.
Extrait

1

De la terre jusqu'au ciel


La lumière chaude et vacillante du cierge posé près du lit ne semblait rien annoncer d'inquiétant. Elle créait au contraire une atmosphère apaisante, et Jeanne adorait sa façon de jouer avec les objets familiers de la maison, les métamorphosant en fantômes grotesques qui se seraient amusés à ne montrer qu'une partie d'eux-mêmes. D'ailleurs, maman dormait. Ses lèvres dessinaient un léger sourire et son beau visage aux paupières bleuies dégageait une douce sérénité. Jeanne songeait à la carte de l'ange Gabriel donnée par sa grand-mère pour ses trois ans, et l'image de cet ange figé dans une rêverie mystique venait s'imprimer sur ce jeune visage endormi.
Une détresse inconnue la saisit brusquement, un mélange d'inquiétude et de douleur. Les lèvres de maman étaient trop pâles, son visage d'ange était maintenant recouvert d'un masque fermé à tout jamais sur le néant...

— Maman est morte !
C'étaient les mots que le père avait prononcés ce matin en réveillant ses filles. Cécile et Jeanne, les joues chaudes et rouges de sommeil, s'étaient redressées sans comprendre. Depuis quelques jours, elles s'étaient étonnées de la présence un peu mystérieuse du père à leur réveil. La haute silhouette d'un Philibert taciturne et silencieux avait remplacé les bras d'une maman pressée chaque matin de saisir les petits corps alourdis de ses filles, d'embrasser leur chevelure épaisse et soyeuse.
Cécile, l'aînée, avait tout d'un coup senti le goût de la souffrance. L'idée la traversa que rien ne serait plus comme avant. Elle prit son visage dans ses mains, se souvenant du bébé mort il y avait un an déjà. On ne lui avait guère laissé voir le corps de l'enfant, mais le court instant où elle avait embrassé son visage, l'image d'un malheur irrémédiable s'était gravée en elle et resurgissait aujourd'hui. Cécile avait compris que les défunts ne revenaient jamais parmi les leurs, et le sang cognait à ses tempes. L'horreur de la séparation sans retour possible l'avait jetée dans un désespoir qui, à cinq ans, allait la déposséder de manière brutale et définitive de son enfance.
Jeanne, elle, avait entendu le même mot — mort — mais il n'avait pas résonné de la même façon. Elle avait peur de ce père au grand dos voûté qui sanglotait en silence. C'était la première fois qu'elle voyait pleurer une grande personne. Mais Philibert avait serré ses filles contre lui en murmurant des paroles consolatrices qui, vaines pour l'aînée, avaient rassuré la cadette :
— Maman est montée au ciel, elle est heureuse parmi les anges.
Tout s'était ensuite précipité. Pendant qu'une dame « préparait » Adèle Rozerot, le père avait demandé aux fillettes de sortir dans le petit jardin, où il n'avait pas tardé à les rejoindre. Lui qui avait souvent eu le sentiment trouble d'être une figure protectrice à l'égard de son épouse, plus jeune que lui de douze ans, se sentait maintenant seul et abandonné. Envie d'être porté dans des bras consolateurs, de laisser répandre son chagrin. Mais il avait vite retrouvé son autorité de père de Famille. Il devait sans tarder prévenir les siens. Les parents d'Adèle d'abord, Désiré et Marie Permann. Il fallait prendre la route jusqu'au petit village de Rouvres-sous-Meilly, situé à quelques kilomètres de Beaume. Les choses se bousculaient dans sa tête : il devait aussi avertir le curé, trouver une carriole ; allait-il emmener les enfants avec lui ? Eugénie, la vieille voisine, avait senti le drame et venait à sa rencontre, marchant vite malgré son déhanchement, sa grande jupe noire semblable à une soutane. Elle allégerait sa détresse et se chargerait de veiller sur la maison et sur les deux sœurs.

Pour Jeanne, la journée avait déroulé ses heures de façon pesante et en même temps irréelle. Les gens s'agitaient autour d'elle comme dans un théâtre d'ombres. Silhouettes affairées avec lenteur, allant, venant et chuchotant. Peu à peu, la famille avait empli la maison des Rozerot, et les fillettes étaient ballottées entre leur demeure, celle de la voisine et le jardin, sans que l'on s'occupât vraiment d'elles.
Cécile semblait s'être dissoute dans cette obscure pantomime. Elle se laissait brinquebaler de façon mécanique, ne disant mot, elle si bavarde d'ordinaire, et cette métamorphose étonnait la petite Jeanne. Depuis le matin, elle avait bien senti l'étrangeté de cette journée où tout le monde venait voir sa mère dormir, mais les yeux éteints de sa sœur assombrissaient de façon inquiétante, en ce 20 juillet 1870, le monde familier dans lequel elle ne se retrouvait plus. La veillée mortuaire l'avait au début apaisée, mais il y avait eu de nouveau les larmes du père...
Elle se mit alors à revivre sa journée dans sa version tragique. Une journée en forme de Janus : sur une face, l'innocente incompréhension et le refus inconscient de la vérité quand celle-ci s'empare trop crûment de votre être ; sur l'autre, le présent d'une enfant meurtrie, confrontée à l'irréparable. La veillée se serait passée comme tant d'autres en cette région de Bourgogne, l'Auxois, où la mort est acceptée avec sagesse et fatalisme comme l'ultime étape de la vie, n'était l'âge de la défunte : vingt-quatre ans. Les grands-parents maternels avaient déjà perdu une fille, Marie, leur unique garçon, Alfred, tous deux à l'âge de vingt ans, ainsi qu'une autre fille, Jeanne, âgée de vingt et un ans. Leurs espoirs de conjurer le mauvais sort s'éteignaient avec leur cadette Marie-Adèle, dite Adèle. Seule leur aînée, Élisabeth, vivait encore.
Les oncles et tantes paternels de Jeanne et de Cécile soutenaient leur frère. Au pied du lit, une écuelle d'eau bénite avait été disposée et les membres de la famille, parfois des voisins ou des proches, bénissaient le corps avec une branche de buis. Jeanne, qui ne quittait plus sa sœur, assistait avec déchirement au rituel de la bénédiction. Elle se souvenait de la fierté de sa mère entreposant cérémonieusement dans le vaisselier une grande bouteille d'eau bénite par le curé lors du Jeudi saint. Adèle avait alors expliqué à ses filles que si un malheur survenait dans la famille, la précieuse bouteille serait prête pour faciliter le passage du mort au paradis. Amère ironie du destin qui jetait cette eau sur celle-là même qui la destinait aux autres.
Les deux fillettes ne firent pas partie du cortège jusqu'à Rouvres. Elles n'auraient pas eu la force de parcourir le chemin à pied. C'est seulement à l'heure de l'office religieux qu'on les conduisit à l'église avec les autres. La vision du cercueil où l'on avait enfermé leur mère n'était pas plus compréhensible pour Jeanne que le discours du curé en latin ou les habits du dimanche revêtus un jour de semaine. Une sensation de déracinement l'envahissait, comme si elle n'appartenait plus à ce monde. Elle se voyait allongée contre sa mère, fusionnant avec elle dans ce voyage dont chacun lui promettait l'heureuse issue. Ce n'est que lorsque la terre recouvrit le cercueil qu'elle eut la certitude d'être de ce monde-là, accrochée à une terre qu'elle se mit à haïr en cet instant.

Le hameau de Beaume, sur la commune de Créancey où vivaient les Rozerot depuis un an, n'avait guère apporté de changement dans la vie de Jeanne, même si la haute et rassurante église de Rouvres lui manquait. Depuis l'enterrement de sa mère, l'idée lui venait souvent que ce vide était à l'origine de leur malheur. En revanche, Jeanne était tombée sous le charme de ces longs rubans d'eau moirée qui traversaient tout le pays. Le bruissement des rivières et la fraîcheur scintillante des ruisseaux lui procuraient une sensation délicieuse d'infini, de mystère, tout un univers ondoyant dont elle imaginait les trésors invisibles enfouis dans la profondeur des eaux. C'est d'ailleurs à ces rivières que Jeanne devait d'avoir quitté Rouvres. Philibert travaillait comme garçon meunier au moulin de la Lochère, l'un des six moulins à eau de Créancey, et il avait décidé de traverser avec femme et enfants le canal de Bourgogne, qui séparait Rouvres-sous-Meilly de Créancey, pour s'installer tout près du moulin.
Depuis l'absence de la mère, les ruisseaux s'étaient tus, ils ne sautillaient plus à travers les prés et n'accrochaient plus l'or du ciel. Jeanne ne voyait désormais que méandres sombres ne charriant qu'un limon obscur.

Durant les quelques jours qui avaient suivi l'enterrement, les deux sœurs ne se parlaient plus, chacune enfermée dans un dialogue désespéré avec leur mère. Après l'hébétude du premier chagrin, elles revinrent l'une à l'autre, comprenant qu'unir leur douleur, loin de l'accroître, leur permettrait de mieux l'affronter.
Malgré leur très jeune âge, elles s'interrogeaient sur leur sort. Qu'allaient-elles devenir ? Qui allait s'occuper d'elles ? Il y avait bien Rosalie, la jeune femme âgée de vingt-deux ans qui aidait Adèle à la maison... Serait-ce elle qui, désormais, les habillerait et les ferait manger ? Philibert avait perçu leur désarroi, mais il se sentait mal à l'aise. Il aurait aimé leur parler, mais les mots lui manquaient et il éprouvait une gêne à se retrouver en tête à tête avec elles. Sa femme avait tissé autour de ses filles une toile d'amour et de complicité si serrée qu'elles ne voyaient leur père que dans des contours un peu flous et lointains.
Ce matin-là, Jeanne l'aida de manière bien fortuite à libérer ses mots. Philibert, absorbé dans ses pensées, l'avait laissée devant son déjeuner composé frugalement de pain, d'eau, et de ces poires de juillet que l'on mange presque toujours blettes, lorsque, voulant descendre de sa chaise, elle se prit le pied dans un barreau et s'étala sur le sol. Elle essaya de ne pas pleurer, mais elle s'était mordu la lèvre en tombant et la vue de son sang troublait ses yeux. Le père s'élança vers sa fille et, mêlant ses larmes muettes à celles de Jeanne, s'autorisa à prononcer les paroles enlisées dans sa gorge. Il prit le petit corps humide sur ses genoux, cala de son menton la tête brune sur sa poitrine. De son bras resté libre, il invita Cécile à venir aussi se serrer contre lui.
— Ne vous tourmentez pas. Je sais que vous êtes malheureuses, mais il faut que vous soyez fortes et courageuses pour que votre maman soit fière de vous.
Il leur expliqua que Rosalie, fiévreuse et souffrant de maux de ventre, reviendrait sans doute à la maison une fois rétablie, mais que rien ne serait décidé avant le prochain dimanche, où la famille se concerterait. Les bercements faisaient flotter les mots d'apaisement et Jeanne s'abandonna à cette tendresse. Philibert profita de cet instant pour contempler le profil de sa fille, qui lui renvoyait de façon frappante celui de Marie-Adèle. Un front un peu bombé, délicatement dessiné, un front qui portait déjà la souffrance. Des yeux clairs irisés de noisette, de miel et de bronze, étirés vers les tempes, et surmontés de sourcils noirs, courbés avec grâce, soulignant l'oblique des paupières. Un nez fin et joliment retroussé mettait en valeur des pommettes hautes dont la peau satinée se carminait d'un rose léger. Philibert admirait les lèvres charnues, rouge groseille, ourlées en forme de cœur. Ce visage déjà exceptionnellement beau s'auréolait d'une chevelure brune magnifique, aussi épaisse que longue, qui encadrait la petite frimousse de boucles ruisselant sur le front et les épaules.