Les lieux infidèles
Les lieux infidèles
Tana French
608 pages
Couverture souple
Réf : 416944
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Au lieu de 20,90  (prix public)
Disponible
Résumé
Hiver 1983. Cette nuit, Frank et Rosie doivent quitter Dublin pour Londres. Il l’attend, au coin de sa rue. Jamais elle ne viendra. Vingt-deux ans plus tard, Frank, flic spécialisé dans les missions d’infiltration, a coupé les ponts avec sa famille et reste sans nouvelles de son amour de jeunesse. Jusqu’à un coup de fil de sa sœur : la valise de Rosie vient d’être retrouvée dans une maison désaffectée..
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Actrice de théâtre et de cinéma, Tana French a grandi en Irlande, en Italie et au Malawi. Son premier roman, La Mort dans les bois, traduit en 25 langues, a connu un immense succès autour du monde et a remporté tous les prix de la littérature policière, dont le prestigieux prix Edgar Allan Poe.
Extrait

1


Mon père m’a dit un jour que rien n’était plus important, pour un homme, que de savoir pour quelle cause il accepterait de mourir.
— Si tu le sais pas, ajouta-t-il, t’es bon à quoi ? À rien. T’es même pas un homme.
J’avais treize ans. Lui venait de s’enfiler les trois quarts d’une bouteille de Jameson, mais il parlait d’or. Si ma mémoire est bonne, il aurait accepté de donner sa vie : a) pour l’Irlande, b) pour sa mère, morte dix ans plus tôt, c) pour buter cette salope de Maggie Thatcher.
Sa profession de foi m’a toujours accompagné. Moi aussi, j’aurais pu énumérer sans hésiter, à n’importe quelle période de ma vie, les raisons qui m’auraient poussé à me sacrifier. Au début, c’était limpide : ma famille, ma nana, mon foyer. Plus tard, pendant un certain temps, les choses sont devenues plus complexes. Pour l’heure, elles se sont stabilisées, ce qui me convient très bien. Aujourd’hui, je serais prêt à mourir pour ce qui fait la fierté de n’importe qui, soit, sans ordre de préférence : ma ville, mon boulot, ma gosse.
Ma gosse est bien élevée, ma ville est Dublin. Quant à mon boulot, il est assez particulier. Je travaille à la brigade des opérations secrètes. On pourrait donc croire que c’est dans le cadre de mes activités professionnelles que j’ai les plus grandes chances de me faire trouer la peau. Toutefois, il y a belle lurette que je ne me mesure à rien de plus effrayant que des montagnes de paperasse. L’Irlande étant petite, la carrière d’un agent infiltré est courte : deux opérations, peut-être quatre, et le risque d’être repéré devient trop grand. J’ai épuisé depuis longtemps mes neuf existences. Dès lors, j’agis dans les coulisses, d’où je monte mes propres opérations.
Que ce soit sur le terrain ou en arrière-plan, ce métier présente un danger majeur : à force de créer un univers illusoire, on s’imagine qu’on tient la barre. On en arrive à se prendre pour l’hypnotiseur, le magicien qui sait démêler le vrai du faux et connaît toutes les ficelles. En fait, on n’est qu’une cible, un pion. Même si on est le meilleur, on se heurte à un monde beaucoup plus retors, beaucoup plus rapide et bien plus cruel que soi. On ne peut que faire de son mieux, connaître ses points faibles et s’attendre à tout moment à en prendre plein la poire.
Un vendredi après-midi, au début du mois de décembre, le destin se chargea pour la seconde fois de m’asséner un de ces coups dont il a le secret. J’avais planché toute la journée sur une opération en cours. L’un de mes hommes, englué dans une situation inextricable, avait besoin de toute urgence d’une vieille dame qu’il pourrait faire passer pour sa grand-mère aux yeux de dealers de seconde zone. L’affaire réglée, je me dirigeai vers le domicile de mon ex-épouse. J’allais chercher ma fille, dont j’avais la garde pour le week-end.
Olivia et Holly habitent dans une impasse huppée de Dalkey, village ultra-chic de la périphérie sud, une maison mitoyenne d’un goût à tomber raide. Le père d’Olivia nous l’a offerte en cadeau de mariage. Lorsque nous y avons emménagé, elle n’avait pas de numéro, mais un nom. Même si je me suis empressé de rectifier ce détail, j’aurais déjà pu parier que notre union ne marcherait jamais. Si mes parents avaient appris que j’allais me marier, ma mère se serait endettée jusqu’au cou pour nous offrir un ravissant mobilier de salon à fleurs et aurait été outrée si nous avions enlevé le plastique des coussins.
Olivia barrait fermement la porte, pour décourager chez moi toute velléité d’entrer.
— Holly est presque prête, m’informa-t-elle.
Olivia, je l’affirme la main sur le cœur avec un mélange de fatuité et de regret, est un canon : grande, le visage allongé et fin, de superbes cheveux blond cendré, des courbes discrètes qu’on ne remarque pas au premier abord mais qu’on ne cesse, ensuite, de contempler. Une robe noire de prix, des collants plus délicats que de la soie et le collier de diamants de sa grand-mère, qu’elle exhibe uniquement lors des grandes occasions, soulignaient sa beauté. Le pape lui-même en aurait soulevé sa calotte pour s’éponger le front. Moins digne que lui, je poussai un long sifflement.
— Tu as rendez-vous ?
— Nous dînons dehors.
— Épiderme est encore de la partie ?
Olivia est trop futée pour réagir à ce genre de provocation.
— Il s’appelle Dermot. Et, oui, il m’accompagne.
— Quatre week-ends de suite… Je me trompe ? Dis-moi : c’est le grand soir ?
Elle lança dans les escaliers :
— Holly ! Ton père est là !
Profitant de ce qu’elle avait le dos tourné, je la frôlai pour me glisser dans le vestibule. Je reconnus son parfum : Chanel N° 5 ; elle n’en portait pas d’autre depuis notre rencontre. En haut des marches, une voix clama :
— Papa ! Je descends, je descends, je descends. Il faut juste que…
Suivit un flot d’explications sans queue ni tête, que ma fille égrena sans se soucier d’être entendue, ni comprise. Je criai en me dirigeant vers la cuisine :
— Prends ton temps, mon ange !
Olivia me suivit.
— Dermot sera là d’une minute à l’autre, asséna-t-elle.
Impossible de savoir s’il s’agissait d’une menace ou d’une prière. J’ouvris le frigo.
— Ce gus ne me revient pas. Il n’a pas de menton. Je ne fais jamais confiance à un type sans menton.
— Heureusement, ton goût en matière d’hommes n’entre pas en ligne de compte.
— J’aurai mon mot à dire si les choses deviennent assez sérieuses pour qu’il côtoie Holly en permanence. Quel est son nom de famille, déjà ?
Un jour, juste avant notre rupture, Olivia avait claqué la porte du frigo sur ma tête. J’aurais juré qu’elle songeait, en cet instant, à recommencer. Je demeurai penché pour la tenter, mais elle garda son sang-froid.
— Pourquoi tiens-tu à le savoir ?
— J’en aurai besoin pour le fourguer dans l’ordinateur.
J’extirpai une brique de jus d’orange, la secouai.
— C’est quoi, cette daube ? Tu achètes du bas de gamme, maintenant ?
Sa bouche, à l’éclat subtilement rehaussé par un brillant à lèvres, se pinça.
— Tu ne fourgueras Dermot dans aucun ordinateur, Frank.
— Je n’ai pas le choix, répondis-je gaiement. Je dois m’assurer qu’il n’aime pas la chair fraîche, pas vrai ?
— Nom de Dieu, Frank, il n’est pas…
— Peut-être pas. Probablement pas. Mais comment en être sûr, Liv ? Tu préfères en avoir le cœur net ou te lamenter après ?
Je décapsulai le jus d’orange, en bus une gorgée.
— Holly ! aboya Olivia. Dépêche-toi !
— Je trouve pas mon cheval !
Piétinements à l’étage. Je poursuivis :
— Ils ciblent des mères seules avec de jolis marmots. Tu n’imagines pas le nombre d’entre eux qui n’ont pas de menton. Tu ne l’as jamais remarqué ?
— Non, Frank. Et je ne te laisserai pas te servir de ton boulot pour faire de l’intimidation.
— La prochaine fois qu’un pédophile passe à la télé, regarde bien. Fourgonnette blanche et pas de menton. Parole de scout. Épiderme a quoi, comme caisse ?
— Holly !
J’avalai une autre lampée, m’essuyai avec ma manche et remis la brique au frais.
— C’est de la pisse de chat. Si j’augmente ma pension, tu achèteras quelque chose de buvable ?
— Si tu la triplais, au cas où tu en serais capable, lâcha-t-elle d’une voix à la fois enjôleuse et glaciale en consultant sa montre, ça nous paierait un pack par semaine.
Si on la titille un peu trop, Olivia mord. Holly nous évita un pugilat en hurlant à pleins poumons, depuis sa chambre :
— Papapapapa !
J’eus à peine le temps de me précipiter au bas des marches pour la recevoir dans mes bras, plus légère qu’une fée, feu d’artifice de mèches blondes et de vêtements roses, nouant ses jambes autour de ma taille, me martelant le dos avec son cartable et un poney en peluche nommé Clara qui avait connu des jours meilleurs.
— Salut, singe araignée, murmurai-je en baisant le haut de sa tête. Comment s’est passée ta semaine ?
— J’ai été débordée et je ne suis pas un singe araignée, protesta-t-elle d’un air sévère en pressant son nez contre le mien. C’est quoi, un singe araignée ?
Holly a neuf ans. Elle a hérité de sa famille maternelle l’élégance physique et une sensibilité à fleur de peau. Nous, les Mackey, nous avons le cheveu épais ; nous sommes taciturnes, durs à cuire, faits pour trimer sous le ciel changeant de Dublin. Holly, elle, a tout de sa mère. Sauf les yeux. Lorsque je l’ai prise pour la première fois dans mes bras, quand elle m’a regardé, ce sont mes yeux qu’elle m’a renvoyés, de grands iris dont le bleu étincelant m’a pétrifié et me fait toujours trembler. Olivia a beau avoir rejeté mon patronyme comme on déchire une vieille adresse, avoir rempli son frigo d’un jus d’orange qui me débecte et invité Dermot le pédophile à prendre ma place dans son lit, elle ne pourra jamais rien contre ces yeux. Je répondis à Holly :
— C’est un singe magique de conte de fées qui vit dans une forêt enchantée.
Elle eut une mimique ambiguë qui pouvait signifier aussi bien « j’adore » que « cause toujours ».
— Qu’est-ce qui t’a tellement occupée ? ajoutai-je.
Elle se laissa glisser à mes pieds.
— Chloe, Sarah et moi, on va monter un orchestre. Je t’ai fait un dessin à l’école, parce qu’on a inventé une danse et est-ce que je pourrais avoir des souliers blancs ? Et Sarah a écrit une chanson et…
Un instant, nous nous sommes presque souri par-dessus sa tête, sa mère et moi, avant qu’Olivia se ressaisisse et consulte de nouveau sa montre.
Dans l’allée, tenant Holly par la main, j’ai croisé mon ami Épiderme, toujours aussi cul serré. Propre sur lui, citoyen modèle. Je le sais de source sûre pour avoir relevé son numéro de plaque la première fois qu’il a invité Olivia à dîner : il n’a même jamais garé son Audi en double file.
— Bonsoir, me dit-il avec un brusque hochement de tête qui me fit penser qu’il avait peut-être peur de moi. Holly…
— Comment l’appelles-tu ? demandai-je à ma fille en l’attachant sur son siège d’enfant alors qu’Olivia, aussi parfaite que Grace Kelly, embrassait la joue d’Épiderme sur le palier.
Elle démêla soigneusement la crinière de Clara.
— Maman m’a dit de l’appeler « oncle Dermot ».
— C’est ce que tu fais ?
— Non. À voix haute, je ne lui donne aucun nom. Dans ma tête, je l’appelle « Face de poulpe ».
Elle fixa le rétroviseur pour voir si j’allais lui passer un savon, s’apprêtant déjà à prendre une mine vexée. J’éclatai de rire.
— Superbe ! Bravo, ma chérie.
Je démarrai en trombe, pour faire tressaillir mon ex-femme et Face de poulpe.

Depuis qu’Olivia a eu assez de bon sens pour me mettre à la porte, j’habite sur les quais un immeuble massif construit dans les années 90, visiblement par David Lynch en personne. Les moquettes sont si épaisses que je n’ai jamais entendu un bruit de pas. Pourtant, même à 4 heures du matin, je perçois le murmure des cinq cents esprits qui m’entourent : des gens qui rêvent, espèrent, pensent, font des projets. J’ai grandi avec ma famille dans un logement exigu et vétuste. On pourrait donc me croire habitué à vivre dans un clapier. Mais ici, c’est différent. Je ne connais pas mes voisins, je ne les vois jamais. J’ignore quand ils rentrent ou sortent. D’ailleurs, à mon avis, ils ne vont nulle part. Ils restent barricadés chez eux, à gamberger. Même dans mon sommeil, toujours aux aguets, je capte ce chuchotement incessant.
Le décor de mon appartement, style « divorcé chic » de Twin Peaks, se limite au strict nécessaire. On jurerait, au bout de quatre ans, que le camion de déménagement n’est pas encore arrivé. Une seule exception : la chambre de Holly, remplie de tous les animaux en peluche, dessins et babioles imaginables. Le jour où nous sommes allés ensemble choisir ses meubles, je venais enfin d’obtenir de haute lutte qu’Olivia me la confie un week-end par mois et j’avais envie de lui acheter tout ce qui encombrait les trois étages du centre commercial. Une part de moi avait vraiment cru que je ne la reverrais jamais.
— On fait quoi, demain ? s’enquit-elle alors que nous remontions le couloir insonorisé.
Elle traînait Carla par une patte sur la moquette. La fois précédente, elle aurait hurlé à l’assassin à la seule idée de son poney touchant le sol. Clignez des paupières et vous ratez quelque chose.
— Tu te souviens du cerf-volant que je t’ai offert ? Si tu termines tes devoirs ce soir et s’il ne pleut pas, on ira demain à Phoenix Park pour le faire voler.
— Sarah pourra venir ?
— Nous appellerons sa mère après le dîner.
Les parents des amies de Holly m’adorent. Rien n’est plus rassurant qu’un flic qui accompagne votre gosse au parc.
— Le dîner ! On pourra avoir une pizza ?
— Bien sûr. Pourquoi pas ?
Olivia mène une vie saine, respectueuse de tous les critères diététiques à la mode. Si je ne sabote pas un peu ce régime, ma fille finira par se retrouver en bien meilleure santé que ses petites camarades et se sentira larguée.
Je déverrouillai la porte. Holly et moi ne dégusterions pas de pizza ce soir. La messagerie de mon téléphone clignotait avec frénésie. Cinq appels en absence. Mon bureau me joint sur mon mobile, mes agents et mes informateurs m’appellent sur un autre appareil, mes potes savent que je serai au pub quand ils m’y verront et Olivia, lorsqu’elle y est obligée, ne communique avec moi que par SMS. Restait ma famille, c’est-à-dire ma sœur cadette Jackie, puisqu’elle était la seule que j’avais de temps à autre au bout du fil depuis vingt ans. Cinq appels : cela signifiait sans doute qu’un de nos parents était mourant.
— Tiens, dis-je à Holly en lui tendant mon ordinateur portable. Emmène ça dans ta chambre et va tchater avec tes copines. Je suis à toi dans deux minutes.
Sachant qu’elle n’aurait l’autorisation de converser sur la Toile que le jour de son vingt et unième anniversaire, elle me considéra d’un œil sceptique.
— Si tu veux en griller une, papa, énonça-t-elle avec le plus grand sérieux, tu peux très bien aller sur le balcon. Je sais que tu fumes.
une tape dans le dos, je la poussai vers sa chambre.
— Vraiment ? Qu’est-ce qui te fait penser ça ?
À un autre moment, je l’aurais vraiment cuisinée. Je n’ai jamais fumé devant elle et Olivia n’aurait jamais vendu la mèche. Tous les deux, nous l’avons façonnée : qu’une parcelle de son esprit puisse nous échapper me met hors de moi.
— Je le sais, c’est tout, répliqua-t-elle dédaigneusement en jetant Clara et son sac sur son lit. Et tu ne devrais pas. Sœur Mary Therese dit que ça noircit tout l’intérieur.
— Elle a tout à fait raison. Quelle femme admirable !
Je branchai le portable, le connectai.
— Voilà. J’ai un coup de téléphone à donner. N’achète pas de diamants sur eBay.
— Tu vas appeler ta fiancée ?
Elle paraissait minuscule et bien trop raisonnable dans son manteau matelassé blanc qui masquait la moitié de ses jambes maigres, tentant de réprimer l’anxiété qu’exprimaient ses yeux écarquillés.
— Non, mon cœur. Je n’ai pas de fiancée.
— Promis ?
— Juré. Je n’ai aucune intention d’en avoir pour le moment. Dans quelques années, peut-être, tu pourras m’en trouver une. Qu’est-ce que tu en dis ?
— Je veux que maman soit ta fiancée.
— Je sais.
Je posai la main sur sa tête. Ses cheveux étaient doux comme des pétales. Puis je fermai la porte derrière moi et retournai au salon pour apprendre qui venait de mourir. Ainsi que je m’y attendais, Jackie dégoisait sur le répondeur, à toute allure. Mauvais signe : elle ralentit toujours son débit pour annoncer les bonnes nouvelles et déverse les mauvaises avec la rapidité d’un train express. Cette fois, c’était le genre formule 1.
— Nom de Dieu, Francis, jamais tu décroches ton téléphone de merde, faut que je te parle, j’appelle pas pour jacter, c’est pas mon genre, tu le sais, non ? Bon, avant que tu tombes à la renverse, il s’agit pas de maman, grâce au Ciel elle est en pleine forme, un peu secouée mais on l’est tous, au début elle a eu des palpitations mais elle s’est assise, Carmel lui a versé un verre de cognac et maintenant elle pète le feu, pas vrai, Ma ? Heureusement que Carmel était là, elle passe la voir presque tous les vendredis après ses courses, elle nous a téléphoné, à Kevin et à moi, pour nous demander de venir. Shay nous a dit de pas t’appeler, il a grommelé « à quoi bon », mais je lui ai répondu d’aller se faire foutre, que c’était quand même la moindre des choses, alors si tu es chez toi, décroche ce téléphone, Francis ! Bordel, je…
Un bip interrompit le message.
Carmel, Kevin et Shay… Seigneur ! Toute la famille semblait avoir déboulé chez mes parents. Mon père… Ce devait être lui.
— Papa ! cria Holly depuis sa chambre, tu fumes combien de cigarettes par jour ?
La dame de la messagerie me demanda de presser des touches. Je suivis ses instructions.
— Qui prétend que je fume ?
— Il faut que je sache ! Vingt ?
Nouveau message…
— Peut-être.
Encore Jackie.
— Putains de machines, j’avais pas fini ! D’accord, j’aurais dû le dire tout de suite, c’est pas papa non plus, il est toujours le même, personne n’est mort, blessé ou quoi que ce soit, on est tous frais comme des roses. Kevin est un peu déboussolé, mais je crois que c’est parce qu’il se demande comment tu vas le prendre, il t’aime beaucoup, tu sais, vraiment, il t’a à la bonne. C’est peut-être pas grave, Francis, je voudrais pas que tu te prennes la tête, ça pourrait être un plaisantin, c’est ce qu’on a d’abord pensé, une blague à la con, excuse mon langage…
— Papa ! Qu’est-ce que tu fais, comme sport ?
Quoi encore ?
— Je suis danseur de ballet clandestin.
— Non, sérieusement ! Tu fais de l’exercice ?
— Pas assez.
— …et on sait pas quoi en foutre, alors si tu peux me rappeler dès que tu auras ce message… Je t’en prie, Francis. J’aurai mon mobile allumé à côté de moi.
Clac, bip, voix suave de la fille de la messagerie. En y repensant, j’aurais pu deviner ce qui se passait, du moins en avoir une idée d’ensemble.
— Papa ? Tu manges combien de fruits et légumes ?
— Des tonnes.
— C’est pas vrai !
— Disons, quelques-uns.
Les trois messages suivants, qui se succédaient à une demi-heure d’intervalle, étaient à peu près identiques. Dans le dernier, Jackie avait atteint le point de non-retour : seuls des chiots sensibles aux ultrasons auraient pu l’entendre.
— Papa ?
— Une seconde, chérie.
J’emportai mon mobile sur le balcon, au-dessus du grondement assourdissant des embouteillages et des eaux sombres de la Liffey où se reflétait la couleur orangée du ciel. De là, j’appelai Jackie. Elle répondit à la première sonnerie.
— Francis ? Jésus, Marie, Joseph, je devenais chèvre ! T’étais où ?
Elle ne parlait plus qu’à cent à l’heure.
— Holly, je suis au téléphone ! Qu’est-ce qui se passe, Jackie ?
Bruits de fond. Même après tout ce temps, je reconnus le timbre agressif de Shay. La voix de ma mère me vrilla les tympans.
— Bon Dieu, Francis. Tu pourrais t’asseoir une minute ? Ou te servir un verre ?
— Jackie, si tu ne me dis pas ce qui se passe, je te jure que je débarque chez toi et que je t’étrangle.
— T’énerve pas…
Une porte qui se ferme.
— Bien, reprit Jackie, tout à coup très posée. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté à propos d’un type qui a acheté les trois maisons en haut de Faithful Place ? Pour les transformer en appartements ?
— Oui.
— Finalement, vu la crise immobilière, il a renoncé à les aménager. Il les garde en l’état et attend de voir. Il a embauché des maçons pour enlever les cheminées, les moulures et tout le bazar. Il veut les vendre. Des gogos sont prêts à dépenser leur pognon pour ces saloperies. Tu te rends compte ? Des malades. Donc, ils ont commencé aujourd’hui, par la baraque qui fait l’angle. Tu te rappelles ? La maison abandonnée…
— Le 16.
— Tout juste. Ils ont arraché les cheminées et, derrière le manteau de l’une d’elles, ils ont trouvé une valise.
Pause théâtrale. Drogue ? Armes ? Billets de banque ? Jimmy Hoffa ?
— Crache ta Valda, Jackie.
— C’est celle de Rosie Daly, Francis. C’est sa valise.
Soudain, le vide. Le vacarme de la circulation s’estompa comme par enchantement. J’eus l’impression que mon cœur allait s’arrêter.