La pomme bleue
La pomme bleue
Roger Béteille
416 pages
Couverture cartonnée
Réf : 416405
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Au lieu de 18,00  (prix public)
Résumé
À la ferme, la guerre est passée mais un choc plus profond encore se prépare. En 1960, la révolution agricole est en marche. Un monde disparaît à grands coups de tracteurs. Le petit Alain voit l’œuvre de son grand-père anéantie par les méthodes de son père. L’enfant partage la peine du vieil homme mais n’est-ce pas son père qui a raison de vouloir s’arracher à sa condition de paysan ?
Né en 1938 en Aveyron, Roger Béteille est aujourd'hui professeur honoraire de l'Université de Poitiers. Géographe, spécialiste du monde rural et de l'agriculture, il est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages universitaires ou grand public, ainsi que de plusieurs romans dont :
    L'Orange aux girofles (prix de la Mémoire d'Oc 2001)
    Les Chiens muets
    Le Mariage de Marie Falgoux
    Clarisse
    La Chambre d'en haut
    La Maison sur la place
Son œuvre romanesque, fortement enracinée en Rouergue, mais très diversifiée, est tantôt intimiste, tantôt tendue par une intrigue puissante, par une saga personnelle ou familiale.
Extrait

1



Antoine et Antonine. Antoine et Antonine Nouvel, mon grand- père et ma grand-mère. Faits l'un pour l'autre comme leurs prénoms.
Elle, grande, droite, des cheveux tirés en chignon, piqué de deux ou trois grosses épingles à tête minuscule en fausse perle ambrée. Rien que du noir. Du beau noir ! Seulement quelques fils gris, très fins, imperceptibles pour moi. Un fin visage régulier de camée, mais de camée fripé, Antonine.
Lui, une taille élevée, des épaules de vieux semeur de blés et de faucheur émérite. Et un casque de blancheur drue, sur des traits énergiques, qui surmonte un regard que peu soutiennent. Mais quand ces yeux un peu durs se posent sur moi, ils sont doux tout à coup. Je pense souvent que la tête de mon grand-père, avec sa crinière aplatie, ressemble à celle d'un tigre albinos du Gobi, dont j'ai lu la description dans le Petit Larousse illustré, offert par Antonine pour ma proche entrée en sixième. Un animal noble, qui serait patient comme un gros chat ou terrible si on le cherche...
— Alain a une voix ! a dit Antonine quand j'avais six ans.
Elle m'a appris Le Temps des cerises et Les Roses blanches ; d'autres airs aussi, célèbres, qu'elle m'a fait chanter à tous les repas de famille, comparables à celui qui nous réunit ce dimanche de la fin d'août 1960. Depuis quelques mois, parce qu'elle a cru que des mots d'amour plus ou moins langoureux ne seraient pas déplacés dans la bouche d'un enfant de dix ans et demi, elle m'a initié au répertoire de Tino Rossi. Ô Catarinetta bella... Mais qu'on n'imagine pas ma grand-mère midinette ! J'ai en fond du paysan sérieux, du rustique : les Blés d'or ou Montagnes Pyrénées.
Antonine s'en est allée, il y a exactement douze jours, au bout d'une quinzaine de maladie mystérieuse. L'urémie.
— Mon pauvre Alain, ils m'ont tout interdit ! Je mange que du bouilli, sans sucre ni sel. Des pêches bouillies, les poires hâtives d'Antoine bouillies ! C'est pas bon, je t'assure !
Ce dégoût, des joues blêmes, des doigts déformés serrant le vide, une respiration lourde d'une extrême fatigue m'ont étonné, beaucoup plus qu'inquiété car je n'avais jamais pensé qu'Antonine puisse disparaître.
Un matin, on m'a fait sortir de la maison. On m'a envoyé chez des voisins. J'ai compris que c'était grave. J'ai chanté Les Roses blanches, parce que c'est une chanson mélancolique et que la malade l'adorait.
— Tais-toi ! m'a ordonné la femme qui était chargée de me tenir à l'écart de l'air irrespirable de la mort.
Le lendemain, c'était le quinze août. La grande fête de la Vierge. La joie rayonnante de l'Assomption. La nouvelle de la disparition d'Antonine Nouvel a figé l'église. Ma grand-mère, qui était plutôt de tempérament gai, a tué la félicité mariale dans l'œuf. Peut-être parce qu'elle rappelait ainsi involontairement à tous la fragilité de la vie, nul ne lui a marchandé sa sympathie émue. On s'est bousculé à ses obsèques.
Je connais la succession des repas qui, dans nos campagnes, sont associés aux coups de faux de la camarde : au retour du cimetière, pour la neuvaine, pour l'anniversaire, un an plus tard. Pour avoir participé à plusieurs de ces agapes dans notre parentèle, j'ai même une vision assez réaliste des sentiments qui s'attachent à chacun d'eux : le chagrin et la certitude qu'on ne pourra pas vivre sans le disparu pour le premier ; une tendance à la résignation pour le second ; un souvenir navré, virant parfois à l'oubli, pour le troisième.
Nous parvenons à la fin du repas de neuvaine : du fromage de Roquefort et de Laguiole, puis des îles flottantes. Du classique, familial et roboratif. Aujourd'hui n'est pas un jour à se gaver de choux à la crème, qui s'accordent à plus de fantaisie, à celle des noces, par exemple.
La conversation a roulé sur beaucoup de sujets, comme si on s'autorisait à ignorer en partie la peine confuse qui rassemble une grosse trentaine de convives. Mais chacun s'est tenu, même les cousins lointains, qui n'étouffent pas de tristesse ; pas d'éclats, pas de rires bruyants.
Mon grand-père est au milieu de la table, comme d'ordinaire quand la gent Nouvel se réunit. Je me trouve en face de lui, un peu sur la gauche et je suis les mouvements de ses yeux depuis le début de ce banquet si particulier. Ils accompagnent les déplacements de sa fille, qui a décidé d'occuper la chaise de sa mère, juste en face de lui.
Comme le faisait Antonine, elle ne cesse de se lever pour servir, puis elle se rassied un instant. Quand la place de la morte est vide, il fixe le haut dossier longuement. Puis, lorsque maman revient, il sursaute et il fait le tour de la tablée, feignant de savoir qui parle et ce qui se dit.
Je devine qu'Antoine ne voit personne. Ou, s'il remarque les lèvres qui articulent des banalités, il n'entend rien, dans une espèce d'indifférence, de repli sur lui-même.
Soudain, je suis effrayé par la solitude de mon grand-père. Elle crève le brouhaha. Elle m'accable. Je voudrais vainement lui venir en aide. J'étouffe d'impuissance.
Antoine Nouvel considère maman et papa, sa sœur et son rustaud, les cousins germains, les cousins qui ne reçoivent que la saucisse grise¹. Mais il ne trouve pas de secours, face à l'immense absence qui a occupé toutes ses pensées depuis douze journées et qui se ravive parce qu'il pressent qu'après les îles flottantes les esprits vont s'ébrouer, secouer la mélancolie de circonstance, comme un chien trempé se sèche en expulsant de ses poils des giclées de gouttes d'eau.
— Avant le café, tu pourrais crier² un Pater pour Antonine, demande-t-il à maman.
Nous nous levons. Les femmes ronronnent la courte prière. Les hommes se raidissent, lèvres serrées, mais certains prient avec sincérité. Je n'ouvre pas la bouche, mais je chante dans mon intérieur pour Antonine Nouvel. Le couplet le plus triste des Roses blanches.
Un silence bref et ambigu : une ultime émotion, déjà pour certains la légèreté des idées ordinaires, qui se précipitent comme un flot enfin libéré... Avant un bon jus, sait-on qui pense quoi ?
— Y faudrait aller pisser maintenant ! réfléchit à haute voix quelqu'un qui ne possède pas de toilettes chez lui, et qui même quand il en aura se délectera toujours à arroser une haie.
— Allons-y ! Je vous montrerai le McCormick ! s'enthousiasme papa.
Antoine le fusille des prunelles. C'est un de ces instants où il se félicite d'avoir gardé de la distance à l'égard de son gendre, bien qu'il ne se soit jamais opposé à lui avec violence.
— Viens. Lagnac a du monde. Impossible d'échapper au tracteur ! Suivons.
Antoine ne se trahit devant moi que très rarement. Qu'il ait voulu ignorer, à cette seconde, que le mari de sa fille se prénomme Frédéric, me crie son irritation. Quitter avec tant de hâte le souvenir chaud et enveloppant d'Antonine pour l'engin neuf m'a remué moi aussi. En escortant la troupe des paysans curieux, je respire mal, en proie à une gêne confuse.
La silhouette vigoureuse de papa tangue au milieu des autres. Il n'a pas bu plus que de raison. Mais sa démarche est saccadée par des sortes de tics des épaules. Il marche très vite, il entraîne ses compagnons, impatient d'arriver devant le hangar.
De dos, Frédéric Lagnac ne cèle rien de sa nature. Il est carré de stature, un peu trop tassé sur lui-même pour prétendre à une élégance naturelle. Mais ses muscles qui tendent le veston, ses gestes amples, les invites qu'il distribue en marchant lui donnent une chaleur communicative, une vitalité obstinée. Je ne distingue pas bien ses phrases, mais ses bras mobiles brassent des certitudes et sans doute des projets, à l'intention de nos parents, dont certains sont moins hardis que lui.
La petite troupe nous précède de quelques mètres. Antoine a posé sa main un peu parcheminée sur ma tête et il commence une sorte de massage affectueux, qui s'interrompt à plusieurs reprises pour se transformer en une brève étreinte, dans laquelle je sens de la fermeté et une infinie tendresse. Je frissonne. Comment le vieil homme peut-il toujours trouver un geste qui me plaît tant ? Jamais papa ne semble penser à ce genre de caresse rugueuse.
— Laisse aller, Alain ! Le McCormick, nous on connaît !
Je ne cherche pas à défendre la merveille mécanique, peut- être parce que mon père m'a formellement interdit de grimper dessus. Pour tout dire, je préférais notre premier tracteur, qu'il avait acheté il y a quatre ou cinq ans, mais qu'il a voulu remplacer parce qu'il l'accusait de faiblesse de constitution. Je l'aimais bien, moi ! Nanti de ses deux petites roues jumelées à l'avant, il virevoltait avec une légèreté de danseuse au bout du sillon ouvert ou dans les prés à faucher.
Cette bête-ci est pesante, trapue. Elle suggère une puissance à tout arracher. Sa proue anguleuse est longue, offrant sans doute au conducteur la sensation de dompter une force que lui seul sait maîtriser.
Les deux phares annoncent que Frédéric Lagnac pourra travailler toute la nuit, s'il le désire. Effacée l'ancestrale sujétion du paysan au crépuscule, puis à l'obscurité, faite pour le repos et le sommeil ! Une perspective formidable pour les journées toujours trop courtes des moissons...
La paire de grosses châsses, dont les réflecteurs envoient sur les arrivants la luisance du neuf, les éblouit. Elle les fascine, tels les globes oculaires à l'immobilité inquiétante d'un reptile.
La tôle rouge vermillon resplendit. Papa n'y tolère pas un atome de boue séchée ou de poussière. Sans le deviner, il se fait le fourrier de la marque venue d'Amérique. Le McCormick lustré exerce une séduction froide et mystérieuse, qui va remuer chez les invités des envies secrètes, peut-être une jalousie confuse à l'égard de mon père et la tentation irrépressible de l'imiter.
La douzaine d'hommes fait cercle, Antoine Nouvel et moi en seconde ligne. Un silence peuplé de cogitations fuyantes emplit le hangar. Face à un engin aussi attirant pour chacun de ces paysans, parler c'est révéler ses inhibitions ou ses ambitions les plus intérieures.
— C'est un cinquante chevaux ? demande en hésitant un cinquantenaire qui crève à petit feu sur une ferme pas plus grande qu'un timbre-poste.
— Oui. Cinquante. Je croyais pas que tu t'y connaissais en tracteurs ! ironise papa, pour qui le questionneur ne pourra jamais se dépêtrer de sa condition besogneuse.
— Qui regarde pas les péteurs aujourd'hui ? philosophe l'impécunieux, étranglé par l'exiguïté de son bien.
Macarel, Lagnac, tu t'es pas mouché sur la manche ! On voit qu'il y a de l'argent vieux³ chez vous, attaque un sanguin, pressé de jeter sa vérité et convaincu qu'il formule l'opinion générale.
— L'argent vieux... J'en ai pas vu beaucoup, corrige mon père, en posant tout à coup une main sur le long capot comme s'il lui fallait le défendre.
— Vous n'avez pas très grand. Pour quinze hectares, tu auras trop fort avec tes cinquante chevaux, juge le cousin envieux.
— C'est à voir...
Papa fixe la petite assemblée. Il temporise. Malgré la remarque critique de son interlocuteur, il décide de ne pas lui voler dans les plumes par une réplique bien ajustée. Car il sent que tous ces paysans l'admirent, in petto.
— Tu as trop petit pour acheter si fort, récidive le grincheux.
— Si on a petit, il faut avoir fort pour faire vite.
Le type est mouché. Il se tait, en jetant un regard interrogatif au reste des participants à la neuvaine. La dernière phrase de mon père a claqué d'autorité et de certitudes. Elle me subjugue. Je la répète mentalement. Dans ma tête, elle prend doucement valeur d'axiome paysan.
Tout à coup, papa se hisse sur le siège, les mains au volant. Il met le moteur en marche. Le ralenti est somptueux, avec des roulements de basse. Frédéric Lagnac sait comment agir pour impressionner les autres. Il ne faut pas accélérer. Pas faire rugir les pistons. Seulement laisser leur tempo calme envahir les oreilles, enserrer les cervelles pour les persuader que son choix est bon, qu'il est le meilleur parce qu'il se montre un précurseur hardi.


1. Saucisse à base d'abats, offerte aux parents les plus éloignés lors du sacrifice du porc familial.
2. Réciter.
3. Des économies.