Le destin d'Honorine
Le destin d'Honorine
Hubert de Maximy
448 pages
Couverture cartonnée
Réf : 416372
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Disponible
Résumé
Au XIXe siècle, dans une ferme du Haut Velay, une petite paysanne apprend à lire et à écrire en cachette des siens. Honorine veut s’arracher à la misère de sa condition. Première victoire, à treize ans, elle entre dans une fabrique de dentelle. Elle va tout y découvrir, y compris la loi du plus fort. La voilà prête à affronter les privilèges et les certitudes d’une bourgeoisie impitoyable en affaires comme en amour...
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Né en 1944 à Craponne-sur-Arzon en Haute-Loire, Hubert de Maximy a été producteur et réalisateur de documentaires. Il est également l'auteur de :
    L'Ombre du diable
    L'Écrit rouge
    La Bande noire
    Les Loups du Mardi gras
    Deux ânes, deux moines et deux putains
    Le Bâtard du bois noir
    La rebouteuse de Champvieille
Extrait

1

La « biate »


Avril 1831

Tout commença vraiment le jour où la jeune Honorine Feynerolles posséda un crayon. Du papier, elle en trouva : un almanach corné et dégrafé, une de ces publications à un sou distribuées par les colporteurs, terminait sa carrière au bord de l’âtre. La gamine l’accapara.
— Laisse ça, lui dit sa mère, une paysanne au visage coloré par la rugosité du vent.
Il fallait la convaincre rapidement, ou abandonner. Sinon, gare aux taloches. Elles pleuvaient dru à la ferme du Haut-Plat, hameau d’Aubissoux. Les mioches, les bêtes et le ménage occupaient sans répit « la » Rose Feynerolles. Tout ergotage, vorace de temps, était dangereux.
— Je vais dessiner dessus, dit-elle très vite, ensuite je froisserai les pages. Elles seront prêtes pour allumer le feu.
La Rose regarda sa fille, avança les lèvres en une moue dubitative puis reprit d’un ton sévère :
— En tout cas, il te faudra curer la soue du caïou avant que ton père rentre, sinon gare.
La gamine écarquilla les yeux d’horreur.
— Arrête tes simagrées, reprit l’adulte agacée en levant une main menaçante.
Déjà la fermière, ronde d’une nouvelle grossesse, sortait pour donner du grain aux poules. L’inquiétude de la petite ne justifiait pas tant de grimaces. Elle n’en était pas moins sincère. Johannes, son père, employé comme cantonnier à la ville voisine, exigeait le travail des petits, quel que soit leur âge. Il vérifiait l’ouvrage en rentrant le soir et sanctionnait les négligences par des gifles brutales.
D’un geste vif, Honorine arracha trois pages de l’almanach condamné et s’enfuit avec son butin. Dans la grange, elle se faufila vers son coin secret, soigneusement caché à ses aînés et inaccessible à ses cadets. Pour l’atteindre, il fallait se glisser derrière un bric-à-brac de roues de char cassées, de vieux piquets, de toiles déchirées puis grimper dans la soupente basse d’un appentis. Là, une vieille caisse garnie de paille servait de fauteuil et une planche à laver, lissée et fendue par un trop long usage, était devenue bureau.
Elle s’installa et, à la lumière du minuscule fenestron, entreprit de dessiner les superbes arabesques qu’elle voyait derrière ses yeux. Elle cassa sa mine. Ça commençait bien ! Elle sortit son cher « canif » de son jupon et tailla son crayon. Il coupait magnifiquement, cet étrange objet à lame courte. Ayant observé longuement son père quand il aiguisait le tranchant de ses outils, elle avait emprunté sa pierre à faux et affûté soigneusement un couteau à légumes à la lame brisée, récupéré dans les ordures. Elle était volontaire, Honorine. Quand elle avait décidé quelque chose, elle n’en démordait plus. Le matin même, la chance lui avait souri. Elle avait furtivement récupéré le crayon oublié par le propriétaire, venu piller les victuailles de ses métayers. Un trésor. Elle avait prémédité son geste. Tout ce qu’on pouvait prendre à cet homme, sans cesse maudit par ses parents, était pain bénit.
Tenant l’objet comme elle l’avait vu le faire, elle commença à tracer un cercle. C’était effroyablement difficile. Elle cassa une seconde fois sa mine et en fut désespérée. Alors elle réfléchit. A dix ans, elle avait appris à résoudre, seule, la plupart de ses problèmes : tout appel à l’aide à ses parents ou à ses aînés dérangeait, provoquant généralement des mornifles. Elle tailla encore le crayon, cette fois en un cône très plat. Ce fut sa première victoire. La courte mine ne cassait plus. Elle reprit son ouvrage, réduisit son ambition et se mit à tracer des bâtons.
Elle n’avait jamais fréquenté l’école et, à l’instar de ses aînés, était illettrée. Son père ânonnait et sa mère pouvait tracer les chiffres. On savait compter dans la famille, ça oui. On ne confondait pas un et cinq.
La fillette observait et écoutait. Un jour, elle avait compris le système des nombres. La découverte fortuite de cet empilement infini de quantités abstraites l’avait éblouie jusqu’au vertige. Compter les sous, évaluer les dépenses indispensables, était un sujet permanent d’inquiétude et de dispute dans la famille. Honorine s’était juré que, des sous, elle en aurait ! Et beaucoup !
Comment ?
La question l’avait longtemps préoccupée et puis un jour elle avait découvert la solution : la dentelle.
A part les oeufs, le lait et les bêtes, c’était la seule production de ce pays rude qu’on pouvait vendre.
En tout cas, en cette belle journée d’avril, son ambition, procédant de ce projet encore vague, était de dessiner et, dans la marge d’une page déchirée d’almanach, elle traçait des bâtons.
Elle les compta et estima qu’ils étaient beaucoup mieux à partir du trentième, presque satisfaisants à partir du cent vingt-deuxième. Ils suivaient cependant une ligne irrégulière. Elle fronça les sourcils et, s’aidant d’une esquille de bois menuisé, donc rectiligne sur deux côtés, elle tira un trait droit. Trop épais. Sa forte présence rendait ses bâtons misérables. Elle en traça un second en appuyant peu. Le résultat la satisfit.
Appliquée, opiniâtre, elle ne vit pas passer le temps. Quand soudain elle entendit un pas lourd sonnant sur la pierre du chemin, elle s’affola. La soue du caïou ! Elle rafla une brassée de paille en sortant de la grange, traversa furtivement la cour derrière le dos de son géniteur, pénétra dans l’antre du cochon et étala le chaume sur le fumier de la bête qu’ainsi elle cacha. S’il avait assez bu, son père ne verrait rien au cours de son inévitable inspection.
Elle arriva l’air angélique à table où ses deux frères aînés, Gaston et Firmin, quatorze et treize ans, la toisèrent avec méfiance. Méfiance qui luisait également dans l’œil sagace de sa mère. Johannes, la mine sombre et le menton mangé de barbe, avait le regard trouble. C’était rassurant sur sa capacité à juger le travail effectué, mais inquiétant quant à son humeur. Lorsqu’il était dans cet état, les gifles pleuvaient et ses mains dures laissaient des traces.
Jean et Pierre, quatre et cinq ans, le nez dans leur bol, buvaient hâtivement leur soupe. Honorine les observa. Sentant son regard, ils levèrent sur elle des yeux admiratifs. Elle leur sourit. Ils étaient mignons comme des chiots. Des chiots fleurant le pipi, mais ce n’était pas grave. Des odeurs de ce genre parfumaient la masure entière : relent de bouse venant de l’étable séparée de la salle de ferme par une simple cloison de bois, odeur aigrelette des poules qui picoraient les rares miettes perdues par les convives, fumet de fromage mis à sécher dans le placard et enfin vomi de lait caillé d’Elodie, dix mois, la dernière-née. La petite fille contempla ce paquet de langes serrés d’où sortait une tête chauve et rose. Elle tétait. Sa mère la tenait d’un bras et de l’autre servait son époux.
Six enfants autour de la table, un septième bien au chaud, la tête en bas, dans le ventre épais de la Rose Feynerolles, tels étaient les fruits de dix grossesses. Trois bébés morts en bas âge. Les autres luttaient pour survivre, prêts à se battre pour un bout de pain plus gros ou l’avantage de racler la marmite.
En bout de table siégeait l’aïeule, Emilienne, la mère de Johannes, la seule qu’il ne battît pas. Percluse de rhumatismes, elle ne bougeait plus guère. Parfois, de plus en plus souvent, elle n’était plus là, comme si son corps était déserté. Pour l’instant, elle lapait voracement sa soupe, tandis que sa main décharnée couvrait sa tranche de pain pour la protéger. Les enfants la convoitaient, cette tranche de pain. Avant même que leur mère ne servît leur brouet, ils avaient dévoré la leur. Heureusement qu’elle ne mangeait pas grand-chose, l’ancêtre, car peu s’en fallait qu’on ne crevât de faim en ce printemps 1831.
L’été pourri et l’automne desséché avaient donné peu de seigle et encore moins de patates… que l’ivrogne, ce soir, dévorait d’appétit, sans souci de sa progéniture réduite à la portion congrue. Honorine se félicita d’avoir volé le matin même un gros croûton sec, larcin pour lequel Firmin, son frère, avait pris une raclée maternelle. Innocent occasionnel, il avait accusé, à tort, son aîné, réactivant un pugilat entre eux commencé dès qu’il avait su marcher. Sainte-nitouche avertie, Honorine avait regardé ailleurs de peur que son intérêt pour l’algarade n’engendrât une réconciliation des belligérants à son détriment.


Couchée dès la tombée de la nuit dans la chambre à l’étage, en compagnie des deux petits, Honorine, immobile sous ses couvertures, pensait à l’avenir. Elle serait riche. Mais pour y arriver il lui fallait apprendre à lire, à écrire, à dessiner et une foule d’autres choses. Elle ressentait la nécessité impérieuse de tout savoir. Mais comment faire ? A l’entour de ses six ans, longtemps auparavant, sa grand-mère Emilienne avait entrepris de l’initier à nombre de savoir-faire quotidiens puis elle avait commencé à s’éteindre. D’abord, la fillette avait guetté ses moments de vraie conscience ; alors, comme avant, elle lui demandait de lui apprendre les choses. Mais ses mains s’étaient mises à trembler. Sa cervelle aussi sans doute puisqu’elle avait commencé à chevroter avant que sa voix ne disparaisse. « Elle devient gâteuse », avait dit une voisine. La plupart du temps, elle était comme une bête endormie. Une bête pas trop propre. Elle sentait mauvais. Alors on l’installait dehors et tant pis si le soleil se voilait. La Rose, esclave permanente, l’aidait à sa toilette tous les jours, mais ça ne suffisait pas. La vieille se pissait dessus si sa bru ne l’emmenait pas assez vite dans l’étable où chacun, homme ou femme, garçon ou fille, « faisait son eau » tranquillement. La cahute de bois au coin du jardin était réservée aux exonérations plus matérielles.
Mémé Emilienne avait eu des « attaques ». Deux fois, Honorine avait observé le phénomène avec beaucoup d’intérêt : tout à coup la vieille se raidissait. Ses yeux se retournaient, tout blancs, et elle restait comme ça. On la couchait en attendant qu’elle se détende, qu’elle se réveille. Jusqu’à présent elle était toujours revenue, mais la Rose, sa belle-fille, la disait « diminuée », comme le bord d’un tricot qu’on resserre. Une fois, c’étaient ses jambes qui ne marchaient plus très bien, une autre, une main. Ça revenait au bout de quelques jours, ou bien ça ne revenait pas. La dernière fois, quand elle avait voulu parler, elle n’avait pu dire que « moumou » et on voyait dans ses yeux qu’elle était malheureuse. Le soir, en mangeant sa soupe, Johannes avait dit qu’un jour l’attaque l’emporterait et que ça débarrasserait. Elle avait tressailli, lui avait jeté un regard meurtrier, mais la brute s’en foutait.
En fait, à part Honorine, tout le monde souhaitait la mort de la vieillarde. Elle aussi sans doute. Mais elle survivait. En tout cas, elle trahissait sa petite-fille en perdant sa voix et souvent sa tête !
Etendue dans le noir, la gamine songeait. Elle deviendrait une reine de la dentelle. Quand les modèles faisaient des boucles et des petites fleurs avec des fils tout fins, un peu comme la nappe d’autel de la chapelle d’Aubissoux mais plus jolis encore, ça valait très cher. Pour ça, il fallait inventer des modèles sur carton, et pas n’importe lesquels. De ceux qu’on pouvait « piquer ». De là cette idée d’apprendre le dessin.
Honorine tenait sa science des conversations féminines, au lavoir.


Bien que surchargée, Rose Feynerolles lavait pour une rentière qui ne faisait rien de ses dix doigts. Elle gagnait ainsi de quoi acheter un peu de pain. Honorine avait reçu mission d’aller chercher l’ouvrage à l’autre bout du hameau. Pour y couper, elle avait argué du poids excessif de la corbeille, surtout au retour, avec le linge mouillé.
« Tu prendras la brouette », avait décrété sa mère. Il y en avait deux à la ferme, une en bois épais qui servait à charrier le fumier et une légère, sans ridelles, avec un plancher ajouré pour porter le foin ou les gerbes lors des moissons. Chaque semaine, les jours de lessive, la petite fille filait chez la voisine prendre les affaires à laver, puis les lui rapportait propres : deux allers et retours avec, parfois, une charge aussi lourde qu’elle. Entre ses deux voyages, elle restait au milieu des femmes. Oh pas sans rien faire ! Elle savonnait elle aussi, les petites pièces comme les couches du bébé.
Alors, elle écoutait les lavandières.
Agenouillées chacune dans sa propre caisse de bois rembourrée, les mains rougies par l’eau froide, elles frottaient avec acharnement leur linge sur leurs planches à laver accrochées par une traverse au bord de la grande auge de pierre, puis le trempaient dans l’eau grise de savon pour recommencer encore et encore avant de le remettre dans leur corbeille. Ensuite, elles rinçaient le tout dans le trop-plein de la fontaine où courait l’eau claire. Leurs bras ne chômaient pas, leurs langues non plus. Elles passaient régulièrement en revue tous les gens et tous les événements du village.


Honorine apprit ainsi que la Marion Peyrat allait recevoir deux pièces d’or pour une pièce de guipure noire, plus large que la main et longue de dix aunes, en fil de soie si fin qu’on eût dit un cheveu.
« Deux louis, s’était exclamée la Rose. C’est pas Dieu possible ! J’voudrais bien voir ça. »
Les autres avaient approuvé. Vexée, ne supportant pas la mise en doute de son propos, la bavarde avait rétorqué :
« Eh bien on va aller la voir, la Marion, et elle vous montrera ! »
Elles y étaient allées de concert, Honorine était là quand la dentellière toute fière avait montré son ouvrage. Emerveillée par sa finesse, sa légèreté, la petite avait ressenti la magie de cette dentelle reine qui jouait du vide comme du dessin tissé et révélait sans montrer. L’enfant ne savait pas encore, pourtant, que la guipure, divine ou diabolique, parait aussi bien les aubes des évêques et les autels des cathédrales que la nudité des reines et des courtisanes.


Décidée à devenir dentellière, la petite observa les femmes travaillant à leur carreau et guetta le retour de la « leveuse » qui reviendrait pour chercher l’ouvrage fini et apporter le travail à faire. Avec un peu de chance, elle pourrait même voir briller les sous d’or.
Ses investigations lui apprirent qu’il n’existait pas de dentelle sans carton et qu’un bon carton atteignait cinq fois la valeur de la pièce de dentelle représentée car il pouvait resservir et on pouvait le copier.
Il lui fallait apprendre à la fois la dentelle et le dessin.


Elle se tourna dans son lit et au bord du sommeil conclut que la rapine du crayon était insuffisante. A Aubissoux, une seule personne pouvait lui enseigner ce qu’elle ambitionnait d’apprendre : la biate.