Femmes de dictateur
Femmes de dictateur
Diane Ducret
368 pages
Couverture cartonnée
Réf : 412962
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Au lieu de 21,00  (prix public)
Epuisé
Résumé
Épouses, compagnes, égéries, admiratrices, les femmes de dictateurs ont en commun d’être tour à tour triomphantes, trompées et sacrifiées. Elles font croire à leur compagnon qu’il est beau et tout-puissant, alors qu’il est cruel, violent et tyrannique...
Pourquoi on l'a choisi
La sexualité est un ressort fondamental du pouvoir absolu, comme le raconte avec talent Diane Ducret. Révélant les stratégies de séduction, les rapports amoureux et les destinées souvent tragiques de ces femmes de l’ombre, elle permet de mieux comprendre la vie privée des despotes du XXe siècle. Édifiant.
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Ancienne élève de la Sorbonne et de l'École normale supérieure, Diane Ducret est auteur de films documentaires culturels et animatrice d'émissions dédiées à l'Histoire.
Lu, vu, entendu...
« Diane Ducret évoque dans un remarquable essai, Femmes de dictateur, ces scènes de ménage qui rythmèrent, dans le plus grand secret, la vie privée des tyrans d'hier.  »

Jean-Christophe Buisson, Le Figaro Magazine


« Un livre passionnant de bout en bout, totalement original... »

François Busnel, La Grande Librairie, France 5
Extrait

1

Benito Mussolini,
la Duce Vità


 
« Malheur à l'homme d'une seule idée, spécialement lorsqu'il s'agit d'une femme.  »
Margherita Sarfatti.

Un révolutionnaire aux organes irrésistibles

Alerte à Riccione

Riccione, la perle de l'Adriatique, est agitée chaque été par une surprenante exhibition rituelle : une vague d'admiratrices déferle sur la plage, courant derrière un homme qu'elles veulent admirer sans uniforme. Benito Mussolini se prépare à la baignade. Il est suivi jusque dans l'eau par cette nuée de femmes de tous âges, insouciantes des habits qu'elles n'ont pas eu le temps d'ôter. Il n'y a pas que des Italiennes venues contempler le Duce dans son seyant costume de bain. Selon Quinto Navarra, l'un de ses domestiques¹', les plus fanatiques sont les Allemandes, les Yougoslaves et les Hongroises, qui ne manquent pas d'exprimer à haute voix leurs appréciations sur les « formes athlétiques du Duce ». La rumeur d'une maladie avait circulé cette année-là. Mussolini sortant des eaux décide alors de s'exposer et, devant leurs yeux ébahis, se lance dans une série d'exercices équestres. Il clôt le spectacle se dressant sur ses étriers et lance : « Et maintenant, allez dire que je suis malade ! » Le peuple ne pouvait douter de la vitalité de son chef, ni les femmes de sa virilité.
Riccione, dans la Romagne natale du Duce, est le lieu privilégié de ses baignades estivales et de sa propagande balnéaire. La nouvelle manière de faire de la politique inaugurée par Mussolini met en avant la force et la vigueur de la « nouvelle élite » qui doit régénérer le pays. Point avare de sa personne, Mussolini sait que sa musculature et l'impression de puissance qui se dégage de sa silhouette donnent au peuple le sentiment d'être conduit par un héros, un surhomme. Il sait que le plus évident de ses arguments politiques est son corps.
En 1933, le chancelier d'Autriche Engelbert Dollfuss cherche une protection contre la menace nazie. II vient quérir l'appui de Mussolini à Riccione. La rencontre officielle des deux hommes, en présence de la presse, a lieu sur la plage : Dollfuss, de très petite taille, y apparaît en chemise et cravate, tandis que Mussolini, à son habitude, bombe son torse nu. Alors que l'Autriche est sur le point d'être annexée par l'Allemagne d'Hitler, les pourparlers vont bon train dans cette ambiance décomplexée. La manœuvre est habile, l'effet immédiat. Dollfuss est ébloui par le Corpus Mussolinii : « Pour être un Mussolini, un lutteur qui doit gouverner et durer, il faut être bâti comme le Duce. [...] Regardez sa poitrine et son cou; observez la tête tournée vers l'homme qui est à sa gauche et vous trouverez une ressemblance parfaite avec les anciens Romains, tels que les marbres les montrent².  »
Chercher des défauts à Mussolini, c'est un peu en chercher au Moïse de Michel-Ange. La diplomatie comme la politique n'échappent pas à la loi essentielle du Duce : impressionner et séduire.
Ses partisans sont admiratifs devant cette mâchoire « magnifiquement napoléonienne » qui inspire des jugements tranchés : un homme semblable ne peut aboutir qu'à la victoire ou à la mort³ Dans les rangs des faisceaux, on disserte à l'infini sur les traits virils du leader.
Après la mâchoire, ses lèvres sont l'objet de toutes les attentions. Des lèvres « proéminentes, dédaigneuses qui font une moue arrogante et agressive devant tout ce qui est lent, pédant, pinailleur et pleurnicheur  », nous dit Filippo Marinetti, artiste futuriste et membre fondateur du parti.
Que n'a-t-on glosé sur ses yeux ! Ses yeux dont on dit qu'ils transpercent tous les interlocuteurs, ce regard vif et aigu, « dont les prunelles très claires ont la rapidité de celles du loup  ». De l'avis de tous, le charme qu'ils exercent, on le subit, même si on veut lui résister.
Tous les détails de son visage sont donc interprétés et disséqués, même les plus anodins : Mussolini marche « vers les sommets avec toute la fierté de son caractère imprimé dans l'arc accusé des sourcils4  ».
Les premières victimes de ces organes irrésistibles sont les femmes. Lorsque Benito s'adresse à elles, « elles sentent leurs faiblesse devenir forces », notent les proches collaborateurs de Benito. Pis encore, il suffit à l'observateur de les regarder attentivement pour déceler en elles l'influence d'un magnétisme qui les décide à tout. « Combien d'entre nous en ont-ils vu tomber à genoux sur son passage ? »
Aucune, en effet, ne ressort avec tous ses esprits de l'imposant Palais Venezia où trône le Duce. La grande comédienne Cécile Sorel, pensionnaire sulfureuse de la Comédie-Française, est en représentation à Rome où elle joue Le Misanthrope de Molière. La très pompeuse salle de la Mappemonde et son maître sont alors le passage obligé du « Grand Tour » de Rome pour les femmes en vue. Le tête-à-tête est prévu à 5 heures de l'après-midi. Laissons-la nous confesser l'épisode : « Le Duce m'attendait. Dans l'immense salle presque sacrée, je ne vois d'abord que ses yeux. Ils brillent et brûlent d'un feu intérieur qui révèle une volonté indomptable, la certitude absolue du triomphe. »
Le charme agit instantanément, par sa simple présence. Voyons ensuite s'il est habile séducteur : « A peine avait-il commencé à me parler, à m'écouter, que déjà je me passionnais à l'étude de ses traits. Immobile, concentré, mystérieux, il observe et ne dévoile rien de lui. Mais si son visiteur ou ses idées l'intéressent, ses pensées sculptent tout de suite son visage et on le voit, tour à tour, grave, ironique ou tragique presque dans le même instant. Il est mille hommes à la fois, et mille hommes sont en lui, qu'il a du mal à dominer, et il ne s'en libère qu'après un mouvement dédaigneux de la bouche et un exercice de volonté qui aboutit à un éclat de rire. »
Le jeu est semblable à celui d'un acteur, dont la mobilité du visage rend plus évidente la sobriété des gestes. L'entretien dure une bonne heure. Mussolini promet de venir la voir jouer au théâtre le soir même. Dans un dernier sursaut d'esprit critique, la comédienne l'interroge sur ce qui motive la ferveur des Italiens pour le nouveau guide. « Ils savent que je les regarde... Ils savent que j'aime ma patrie. On ne gouverne que par l'amour », répond-il dans une tirade bien rodée. Franchissant les grilles du Palais, Cécile Sorel n'a qu'une pensée en tête : le sourire de Mussolini est la chose la plus fascinante du monde.
Les plus hautes aristocrates européennes ressortent impressionnées de la salle de la Mappemonde. La princesse Paula de Saxe-Holstein, après avoir été reçue au moins deux fois par le Duce, ne boude pas son plaisir : « Il est bon ! L'ogre, le tyran est bon ! Un homme qui sourit ainsi ne peut être que bon... Je sentais ses yeux me suivre dans l'ombre, tandis que je m'éloignais en emportant la douceur profonde de ce regard, secrètement renfermée dans mon cœur. »
Les intellectuelles y passent aussi. Ellen Forest, femme de lettres hollandaise, écrit de manière plus que suggestive que Mussolini « est comme une coupe de cristal pleine de vin capiteux ». La métaphore est osée, suffisamment pour être filée : « On ne voudrait pas perdre une goutte et on ne voudrait pas non plus, par crainte d'en verser, tout déguster en une seule fois. On voudrait savourer en gourmet ce vin, cette amitié, avec toutes ses facultés, au moment où rien ne troublera notre recueillement. »
Point d'orgue de toutes ces louanges féminines, l'écrivain Margarita Fazzini ose la comparaison ultime, Napoléon. Mussolini aurait hérité des qualités du grand Corse, de sa volonté indomptable, de ses expressions. Le président, comme le Premier Consul, est un grand charmeur de foule et de l'éternel féminin, « qui se sent toujours attiré par la force, quand elle est séduisante, du moins chez les hommes. La foule aussi est féminine, et comme une femme, elle reconnaît l'homme, l'homme véritable6 ».
Elle pressent ce que Mussolini a compris depuis ses débuts, et dont il fera un principe politique. S'adressant non à un peuple mais à une foule, il doit se montrer aussi sûr de lui et entreprenant qu'il le serait avec une femme : « La foule, comme les femmes, est faite pour être violée », écrit-il.
Aussi va-t-il développer une sexualité omniprésente, qu'il nourrit en véritable boulimique. Ses débuts en amour comme en politique sont marqués par ce désir incontrôlable qui le pousse à prendre possession de l'autre. Il a connu son premier échec sentimental au tout début des années 1900, avec une jeune fille nommée Vittorina, la sœur d'un camarade du collège. Il lui faisait parvenir des lettres pleines d'enthousiasme juvénile accompagnées de charmants bouquets de violettes. L'assaut tourna à la débandade lorsqu'il connut son baptême du feu. Après avoir attendu l'objet de sa langueur devant la sortie de son travail, il ne parvint pas même à articuler le plus banal des compliments, et battit en retraite piteusement. Il décide alors que plus jamais une femme ne lui coûtera ce genre d'humiliation.
Une des premières victimes de sa méthode de séduction encore très expéditive est la malheureuse Virginia B. Nous sommes en 1901, dans son village natal de Dovia, il a 17 ans. Il croise cette jeune voisine qui a éveillé en lui un de ses premiers émois. La forteresse ne lui semble pas imprenable. Un jour que le village est désert, il tente sa chance. La suite, il nous la raconte lui-même : « Je la pris le long de l'escalier. Je la jetai dans un coin, derrière une porte, et je la fis mienne. Elle se releva pleurnichante et humiliée, et m'insulta à travers ses larmes. Elle disait que je lui avais volé son honneur. Je ne le nie pas. Mais de quel honneur parle-t-on7 ? »
Il faut dire que le premier rapport qui a fait de Mussolini un homme avait laissé peu de place à l'altérité du désir de sa partenaire. Son déniaisement a été vénal. Il a eu lieu à Forli, l'année précédente, dans le quartier des prostituées, où l'avait traîné un de ses compagnons, Benedetto Celli. Le camarade le mena dans une maison innommable où le tarif en vigueur était alors de 50 centimes. Ce qu'il obtint contre cette somme fut la possession temporaire du corps d'une femme d'un certain âge : « M'ayant pris sur ses genoux elle commença à m'exciter avec des baisers et des caresses. C'était une femme grisonnante qui perdait son lard de tous les côtés. » Benito quitte la maison de passe la tête basse, vacillant comme un homme pris de boisson. « J'avais l'impression d'avoir commis un délit », retient-il. Ce fut le premier raid qu'il mena à bien, même s'il en retira peu de gloire.


Casanova des grands chemins

Benito a alors 18 ans et ne songe qu'à prendre ses distances avec sa région natale. Né le 29 juillet 1883 à Dovia-Predappio, au cœur de la Romagne socialiste, il y est le fils du forgeron. Jeune coq de village, Benito fréquente assidûment les cafés et les bals populaires, où il peut tenter ses premières approches du sexe faible. Lorsqu'il termine le collège, il choisit la même voie que sa mère, décédée quelques années plus tôt : il entre à l'école normale pour devenir instituteur. En février 1902, il trouve son premier poste, dans un village proche. Il est alors ténébreux, se plaît à se vêtir entièrement de noir, ne quittant que rarement son chapeau à large bord et sa grande cape. Il remarque que cette apparence austère ne laisse pas indifférent, en particulier les femmes.
C'est l'époque des saouleries quotidiennes et forcenées qui le placent dans des situations parfois cocasses. Se liant avec les autres socialistes du village, on le retrouve souvent en leur compagnie, étendu sur la place de l'église, au petit matin, cuvant les quantités formidables d'alcools divers ingurgitées pendant la nuit. Il s'adonne aussi à sa passion d'enfance pour le pugilat qu'il assouvit en adoptant un comportement provocateur et violent dans les bals qui rythment les fins de semaine. Il ne s'y rend d'ailleurs jamais sans son poing américain.
Les mœurs du jeune instituteur font scandale dans le village : Après l'avoir remarquée dans un bal, il a séduit Giulia F., âgée d'environ 20 ans mais déjà mère de famille, dont le mari est éloigné par le service militaire. Ils ont, selon ses mots, « sympathisé » et une correspondance a démarré. La liaison devait rester secrète, et leur premier rendez-vous fut clandestin. Mussolini en garde un souvenir de délectation : « Julia m'attendait sur le pas de la porte. Elle avait un corsage rose qui se détachait dans la pénombre. Nous montâmes l'escalier, et pendant deux heures, elle fut mienne. Je rentrai à la maison, ivre d'amour et de volupté. »
Le jeu de la volupté ne sera pas sans conséquences pour l'infidèle Giulia. Le mari cocu, mis au courant de l'affaire en même temps que le reste du village, fait chasser du domicile son épouse par ses parents depuis son poste de garnison. Giulia loue alors une chambre, où elle peut se laisser aller à sa passion pour Benito. « Alors nous fûmes plus libres. Tous les soirs, j'allais la retrouver. Elle m'attendait à la porte. Ce furent des mois enchanteurs. » Mussolini jouit particulièrement de l'emprise totale qu'il exerce sur cette femme qui lui fait découvrir le pouvoir irrationnel de sa séduction.
En effet, après avoir quitté son mari pour lui et se retrouvant seule avec enfant à charge, Giulia lui obéit sans condition, et il dispose d'elle durant ces mois selon son bon plaisir. Ce qu'il ne dit pas, c'est que de nombreuses disputes éclatent pourtant entre eux. Un jour, il la blesse avec son couteau. Un autre, après qu'elle lui eut désobéi en se rendant seule au bal, il l'agresse dans la rue et la mord au bras.
Pour Mussolini, le cœur d'une femme est un objet dont il doit disposer totalement. Les bras de la belle Giulia ne peuvent seuls suffire à contenir l'homme.


Les maîtresses juives du fascisme

Mars 1904, Angelica Balabanoff prononce à Lausanne un discours pour le trente-troisième anniversaire de la Commune de Paris. L'événement est organisé par le Parti socialiste italien, et a pour public les très nombreux ouvriers qui ont choisi la Confédération helvétique pour fuir la misère des campagnes italiennes de ce début de siècle.
Cette révolutionnaire de 36 ans, née dans la grande aristocratie ukrainienne, a fait ses études à l'université libre de Bruxelles. Intellectuelle de haut vol, à l'aise dans de nombreuses langues, elle fréquente des personnalités du gotha communiste mondial. C'est une femme libérée, une brune piquante, étendard de la pensée féministe de ce début de siècle, qui prend la parole devant les ouvriers. Elle est gênée par un homme dans l'assemblée, dont la présence s'impose aux sens. Bien qu'un certain Vladimir Illich Oulianov assiste lui aussi au meeting, c'est un autre qui retient son attention, un jeune homme qu'elle n'a jamais vu auparavant. Sa mine agitée, ses vêtements en désordre et surtout l'odeur qui s'en dégage le distinguent des autres ouvriers. « C'était la première fois que je voyais un être humain avec un air aussi pitoyable8. » N'ayant pas trouvé de travail, Mussolini vit en effet alors comme un vagabond. Il dort sous un pont. La curiosité la pousse à se renseigner sur l'homme mystérieux. « Il paraît qu'il était maître d'école, mais on dit qu'il buvait beaucoup trop, qu'il était terriblement malade, et qu'il n'arrêtait pas de s'attirer des ennuis. » Piteuse première impression, aggravée par les premiers mots échangés. « Il raconte qu'il est socialiste, mais il n'a pas l'air d'en savoir long sur le socialisme. »
Fuyant la petite carrière d'instituteur qui s'ouvrait devant lui, et peu réjoui par la perspective du service militaire, Mussolini a décidé en 1902 de s'exiler. Il a alors envisagé de nombreuses destinations, notamment la France, les Etats-Unis, et même Madagascar, avant de choisir la Suisse, plus proche, beaucoup plus riche, et où il pourrait s'intégrer dans la communauté italienne bien fournie. Il est arrivé là démuni, maîtrisant encore mal le français, et a occupé de petits emplois de maçon, manutentionnaire, commis chez un marchand de vins, garçon boucher. Mal nourri par ces petits extras, il intègre les syndicats de travailleurs immigrés où il se fait remarquer par sa verve.
Il est de plus en plus sollicité dans les conférences et les réunions de syndicats dans toute la Confédération. Très vite, il devient secrétaire du mouvement et publie des articles dans l'organe de presse du parti, L'Avvenire del Lavoratore, le tout sans connaître grand-chose en matière de théorie sociale. Mais il fait preuve d'un ton mordant. La Suisse y est ainsi définie comme « une république de marchands de saucisses gouvernée par de la racaille protestante ».
Ce début d'ascension fut selon Mussolini lui-même d'une importance capitale. Il confiera plus tard à des journalistes : « Ce fut peut-être la seule période de ma vie où je ne me suis pas senti seul. » Peut-être la présence d'Angelica y est-elle pour quelque chose. Elle a tout de suite été prise sous le charme de ce militant de quinze ans plus jeune qu'elle. Tous les témoignages, à commencer par les leurs, concordent pour décrire leur grande complicité intellectuelle et le rôle de formatrice exercé par Angelica :
« Peut-être parce qu'il savait dans quel milieu j'avais vécu et en partie aussi parce que j'étais une femme avec laquelle il n'avait nullement besoin de "prouver" qu'il valait autant ou même plus que les autres, il ne semblait pas s'irriter de mes conseils ou de mes reproches, même quand il refusait de s'y conformer. Avec moi, il n'essayait pas de dissimuler sa faiblesse. [...] Durant tout le temps que dura notre collaboration, je lui gardais constamment mon amitié, parce que je savais que j'étais la seule personne avec laquelle il pouvait être lui-même, la seule avec laquelle il n'avait pas à faire l'effort de bluffer.  »
Angelica a su percer à jour la faiblesse intime de Benito qui fera la force de Mussolini : « Il avait besoin de quelqu'un qui dépende de lui, mais sa vanité n'aurait jamais supporté le contraire. » La femme d'expérience qu'elle est saura ainsi manœuvrer ce besoin d'exclusivité affective de Mussolini avec une femme, sans jamais abandonner la moindre parcelle de son indépendance. Pour la première fois de sa vie, il rencontre une femme qui ne se résume pas à un objet de désir. Pour la première fois aussi, quelqu'un qui le domine intellectuellement. Cet être est une femme, et il en est le premier surpris. Peut- être jamais ne parlera-t-il d'une compagne en termes aussi élogieux :
« Je le répète, je dois à Angelica beaucoup plus qu'elle ne pense que je lui dois. Elle détenait la sagesse politique. Elle était fidèle aux idées pour lesquelles elle combattait. Pour les défendre, elle avait abandonné sa riche demeure, sa famille de tradition bourgeoise. Sa générosité ne connaissait pas de limites, de même que son amitié, et son inimitié. Si le socialisme pouvait admettre une liturgie, des rites religieux, sainte Angelica du Socialisme devrait avoir une place de premier plan dans un empyrée politique ayant Marx pour créateur de la terre et du ciel. Si je ne l'avais pas rencontrée en Suisse, je serais resté un petit activiste de parti, un révolutionnaire du dimanche9. »
Les bienfaits d'Angelica envers Mussolini sont en effet ceux d'une pietà désintéressée. Elle le sauve, selon elle, de « l'hystérie, la misère et le désespoir » en lui ouvrant les voies du socialisme. La vérité est peut-être plus prosaïque : Mussolini s'avoue peu attiré par cette « pygmalionne » au physique trop grossier. « Si je me trouvais dans un désert, et que la seule femme présente fût Angelica, je préférerais faire la cour à une guenon », dira-t-il plus tard à son épouse. Est-ce grâce à ce manque de désir que Mussolini arrivera à entretenir une relation de presque dix ans avec elle ?
Angelica ne laisse pas son empreinte que sur l'esprit de Benito. Elle transforme également son style. Dans les années 1910, en effet, la tenue vestimentaire de Benito s'améliore, arborant faux col dur et canotier. Revenu en Italie après deux ans et demi d'un exil suisse formateur, il est finalement incorporé pour une année dans un régiment de bersagliers. Les enseignements d'Angelica ont porté leurs fruits : son destin est désormais d'être journaliste.
Après avoir inondé toutes les feuilles socialistes de ses chroniques et de ses billets, il décroche enfin, en 1912, un poste à responsabilité : directeur de la rédaction de L'Avanti !, le quotidien du Parti socialiste italien. Mais face à la nouvelle intelligentsia milanaise, l'ancien maçon est un bouseux. Son style pourtant efficace laisse encore à désirer. Mussolini doute-t-il de lui au moment de ce passage à l'échelle nationale ? Une de ses conditions pour accepter le poste est qu'Angelica occupe celle de rédactrice en chef adjointe. Il a besoin d'être soutenu et rassuré par la présence de sa formatrice. Celle qui lui a appris patiemment à Lausanne les premiers rudiments de l'écriture journalistique, l'a aidé à choisir ses lectures et à consolider sa pensée le rejoint à Milan. Ils sont ensemble à la tête du journal socialiste le plus lu d'Italie.
Dans ses pages, il se fait prophète du socialisme. Le style est accusateur. Benito ne perd pas une occasion pour fustiger les crimes du pouvoir, et les thèmes radicaux du fascisme apparaissent déjà dans ses articles : les concepts dégénérés de Nietzsche ou de Bergson associés à un darwinisme social primaire aboutissent à une critique toujours renouvelée de la foule « moutonnière et femelle  ».
Si la reconnaissance de Mussolini le journaliste est presque mmédiate, celle de l'orateur décolle plus lentement. Son intervention au congrès de Milan de 1910 a suscité l'hilarité. On lui trouve une voix de baryton efféminé. Sur scène, il est tout seul, .Angelica n'est pas auprès de lui pour canaliser sa débordante énergie.
Lorsqu'il apparaît à la tribune, ses propos sont décousus, autant que sa cravate noire portée de travers. Une barbe de trois jours assombrit son visage coiffé d'un crâne prématurément chauve, ne prêtant guère de crédibilité à son propos. Il a quelque chose entre l'épouvantail et le champion de la justice sociale. « C'est un fou ! » murmure-t-on dans l'assemblée.
Ses camarades peuvent bien voir en lui un fou, un chauve, un épouvantail ; les femmes perçoivent une tout autre réalité. Elles apprécient son style rebelle et provocant. Sa manière de s'adresser à la foule en lançant des accusations outrancières et en se posant en justicier indéfectible attire dans son sillage les amazones de ce début de siècle. A Milan, pour la première fois, deux femmes sont venues assister à son discours en pantalon, faisant scandale.