Quand tu n'étais pas là
Top lecteur
Quand tu n'étais pas là
Laura Bloom
560 pages
Couverture cartonnée
Réf : 412489
Avec ce livre, cumulez 10 Points Club
Au lieu de 19,00  (prix public)
Résumé
Summer Hill, en banlieue de Sydney. Comme tant d’autres en cette année 1940, le mari de Catherine est mobilisé dans le Pacifique. Elle attend de ses nouvelles... En vain. Persuadée d’être veuve, la jeune femme tombe amoureuse d’un soldat américain. Quand en 1946, son époux revient traumatisé des combats, Catherine est rongée par la culpabilité. Car l’adultère n’est pas son unique secret...
La gifle
Christos Tsiolkas
Avis Top Lecteur
« Un ouvrage qui se laisse picorer. [...] Un thriller psychologique qui oppose un couple que la guerre a entaché de par sa violence, la séparation imposée et les non-dits. [...] Ce livre nous rappelle voire nous apprend que des hommes se sont également engagés depuis l'hémisphère sud. [...] Si vous désirez découvrir la guerre 39-45 d'un autre point de vue, si vous souhaitez avoir une vision australienne de ce conflit alors laissez-vous tenter ! »

Christel Aguilar


« C'est courageux de la part de Laura Bloom de traiter de l'adultère. Tromper son mari alors qu'il est au front est un acte perçu comme intolérable encore à notre époque. […] L'auteur raconte l'histoire de Catherine sans prendre parti. Grâce à ce livre nous pouvons nous apercevoir de l'impact que peut avoir la guerre sur les individus mais également sur une économie. C'est très intéressant de lire un ouvrage sur la deuxième Guerre Mondiale côté Pacifique car en France cet aspect du conflit n'est pas souvent traité. […] L'auteure australienne nous fait part de son patrimoine historique. »

Muriel Faoa
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Un jour
David Nicholls
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :3
Mariestel
Le 31 décembre 2011
pas mal
Des passages un peu long mais très belle histoire avec un léger suspens sur l'avenir de l'enfant.
Il n'y a pas de commentaire associé à cet avis.
BULLEDOR
Le 08 janvier 2012
Vraiment bien !
L'histoire est vraiment prenante, je n'ai pas pu le lâcher ! C'est en même temps une histoire d'amour, mais aussi un roman sur la condition des femmes il n'y a pas si longtemps, ainsi que sur les atrocités vécues par les hommes pendant la guerre. Concernant son "secret", j'espérais quand même, jusqu'au bout, une fin plus heureuse ! Je le recommande.
Il n'y a pas de commentaire associé à cet avis.
leilla271
Le 28 avril 2012
Beaucoup aimé
J'ai beaucoup aimé ce livre, Catherine a un grand secret, elle se culpabilise... à lire.
Il n'y a pas de commentaire associé à cet avis.
Laura Bloom est née en Australie en 1968. Quand tu n'étais pas là est son premier roman publié en France.
Extrait

1



Summer Hill, février 1946

Robert fut surpris lorsqu’il découvrit les images de l’explosion atomique, ce nuage en forme de champignon qui se déployait dans le ciel avec un calme sans appel. Il semblait si naturel que la fin arrive ainsi.
À l’époque, il se trouvait sur l’île de Bougainville, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, où il se préparait. Il ne se préparait plus à mourir : il suffit de le faire un certain nombre de fois pour y être préparé à jamais. Pourtant, il ne devait pas être si résigné : lorsque la nouvelle d’une attaque atomique était tombée, il avait été plus près de pleurer qu’il ne l’avait jamais été. Certains avaient versé des larmes : ils n’auraient plus à se battre. Ils n’auraient plus à mourir. Ils rentreraient chez eux.
Son chez-lui, c’était Catherine, quand elle revêtait sa robe de coton bleu et mettait la radio du salon pour danser, après avoir repoussé les meubles contre les murs. Et lui, installé dans l’un des fauteuils, exultait. Parce qu’il apercevait ses cuisses et son porte-jarretelles, chaque fois que sa jupe se soulevait dans un bruissement, et aussi parce que ses hanches, ses mains, la moindre parcelle de son corps débordaient de vie.
— Viens, lui dit-il le soir de son retour, dansons.
Il monta le volume de la radio à fond. Elle lui sourit, secoua la tête cependant et plaça les mains dans son dos avant de reculer jusqu’au mur, comme pour se fondre parmi les meubles.
Tout lui paraissait irréel, comme dans ces films hollywoodiens vus et revus en permission à Port Moresby. Le fantasme devenu plus familier que la réalité. Il avait du mal à se mettre dans le crâne qu’il allait vivre ici désormais. Rester. Être là pour toujours. Il ne parvenait pas à y croire ; ces dernières vingt-quatre heures, le moindre goût, le moindre son, la moindre odeur avaient taquiné ses sens comme les vestiges d’un rêve délicieux mais qui se dissipe à toute allure.
Le matin même il s’était réveillé en sursaut, trempé de sueur, le cœur battant la chamade. Levé d’un bond, il avait observé autour de lui avec effarement.
« Ce ne sont que les éboueurs », l’avait rassuré Catherine en le couvant du regard.
Il s’était apaisé à la vue de son corps, si voluptueux et réconfortant. Il s’était repu de ce spectacle. Sa réalité se limiterait à elle désormais. Elle serait la preuve, pour les jours et les semaines à venir, qu’il s’était échappé, qu’il avait survécu.
Ce ne fut que plus tard, au crépuscule, lorsqu’elle lui apporta une bière ambrée, fraîche et mousseuse, que Robert se souvint qu’elle était éveillée au lever du jour. Avait-elle seulement fermé l’œil ? Il garda la question pour lui et sirota sa boisson avec une délectation muette. Un nouveau moment de perfection à ajouter au long chapelet de ceux qui s’accumulaient depuis l’entrée en gare du train militaire, la veille.
— Le paradis dans un verre, lui dit-il.
Elle lui répondit par un véritable sourire, cette fois. Elle avait toujours été jolie, à présent elle était belle. À moins que ce ne fût la surprise de la revoir. Son visage s’était émacié, ses joues creuses faisaient paraître ses yeux et sa bouche plus grands. Avec sa chevelure sombre et son teint pâle, elle pouvait être d’une beauté renversante ou exsangue. Ce soir-là, elle était plus imposante qu’attirante : ses épais cheveux encadraient son visage de torsades élaborées, ses lèvres charnues étaient fardées d’un rouge sombre et brillant. Il fut heureux de constater qu’elle ne portait pas de vernis à ongles, comme si elle n’avait pas voulu pousser la sophistication trop loin, et qu’elle avait les doigts tachés d’encre et les ongles courts, comme l’exigeait son métier.
— Tu ne bois rien ? lui demanda-t-il.
Elle leva son propre verre, rempli d’un liquide vert foncé comme l’absinthe.
— Fais attention de ne pas t’empoisonner.
— C’est du sirop.
Il opina tout en s’interrogeant : Catherine disait toujours qu’elle se méfiait des personnes qui refusaient de partager un verre. Il prit alors la décision de la faire danser. Elle répétait aussi qu’elle se méfiait de ceux qui refusaient de danser – à part lui bien sûr, s’empressait-elle d’ajouter, ce qui n’avait pas empêché Robert de se poser des questions, à plus d’une reprise. Il y avait songé durant ses longues heures d’attente, sur le terrain, qui n’étaient supportables que parce qu’elles valaient mieux que la mort. Pourquoi n’avait-il pas dansé avec elle lorsqu’il en avait l’occasion ? Comment expliquer sa bêtise ? Timidité, gêne, sentiment de supériorité peut-être… Voilà donc à quoi cela se résumait ? Quelle folie ! Mais tout n’était que folie. Et il était impossible de tout comprendre, d’après Keith.
Robert trinqua au crépuscule, au ciel rose et or derrière l’auvent de leurs voisins d’en face. Il était similaire au leur, à l’exception de ses couleurs plus sages : blanc cassé et liseré beige. « L’avenir sera rose », avait-il décrété lorsque la veuve qui leur avait vendu la maison leur avait montré le stock de pots de peinture dans le garage.
Peu lui importait : le rose était une jolie couleur, féminine. Ce qu’une maison se devait d’être. Celle-ci était située à l’angle de deux larges rues, qui accueillaient des pavillons construits à l’identique – trois chambres, une salle de bains, un salon, une salle à manger et une cuisine. Les boutiques et la gare se trouvaient à quelques pâtés de maisons. « Les mères de famille exigeantes seront comblées », vantait la publicité, « quant aux pères, ils atteindront le centre-ville en vingt minutes ». Rien ne venait troubler le calme du voisinage, la gaieté de la dentelle en fer forgé des vérandas pondérée par la gravité des figuiers, plantés toutes les trois maisons, au bord de la route.
Il avala une longue gorgée avant de trinquer à nouveau, cette fois aux maisons roses, aux robes en coton bleu et aux bières fraîches que l’on déguste au crépuscule. Keith lui avait fait ce dernier cadeau. La prise de conscience, enfin, vingt-quatre heures après avoir retrouvé son chez-lui, qu’il s’en était sorti. Keith n’aurait rien de tout cela. Qu’avait-il prévu pour son retour au bercail ? Un dîner composé d’un rôti et de plusieurs garnitures. À la lueur des bougies. Avec un verre de xérès en apéritif et un plum-pudding en dessert. Et sa femme, Lila, en robe du soir. Voilà ce que Keith ratait.
Robert l’avait parfois envié, au cours des derniers mois de combat à Bougainville, lorsque, les mains en proie à un tremblement continuel, il se surprenait à souhaiter que tout se termine, à n’importe quel prix, même celui de la mort. Jusque dans le train qui le ramenait chez lui depuis Townsville, il avait envié Keith, qui avait su se prémunir contre les désillusions. Quel genre de tempérament fallait-il avoir pour supporter tout cela ? s’était demandé Robert, rongé par l’inquiétude, contraint de combattre ses rêves.
Il n’avait pas prévu que la réalité physique le bouleverserait autant. En gravissant les marches du perron, pour la première fois en cinq ans, il avait eu la certitude absolue qu’il était en sécurité. Lui qui était devenu si doué pour s’abstraire, il s’était soudain retrouvé… présent, et c’était comme si son corps et son âme ne faisaient, enfin, plus qu’un, dans l’univers auquel il aspirait.
Il ne comprenait plus rien à ces cinq années dans le Nord, auxquelles sa vie avait fini par se résumer une fois le monde plongé dans le conflit. Mais lorsqu’il regardait en arrière, lorsqu’il repensait à l’époque qui avait précédé, à l’homme qui ne prenait jamais une bière avec sa femme à la tombée du jour ni ne dansait sur un air de jazz, il doutait d’avoir jamais rien compris.
— Viens danser.

Catherine ne résista pas quand Robert l’entraîna dans le salon et l’aida même à faire glisser les meubles en bois massif sur le plancher ciré, qui plissèrent le tapis au passage. Mais lorsqu’il alluma la radio, cet objet tapi dans l’ombre qui, pendant toutes ces années, avait menacé de déverser des mauvaises nouvelles chaque fois qu’elle cherchait une station, ses genoux se dérobèrent et elle s’affala sur une chaise. Elle ne lâcha pas sa main, voulant le faire asseoir, lui aussi, mais il s’écarta pour se lancer dans une danse frénétique sans respecter le rythme tranquille de la mélodie.
Il n’avait aucun don pour la danse contrairement à ce que son physique laissait supposer – de longues jambes et une silhouette élancée, des épaules étroites et des mains élégantes, un véritable Fred Astaire. Il s’était toujours mû de façon saccadée, légèrement à contretemps. Jusqu’à présent.
Elle l’observa avec un étonnement et une consternation grandissants, en le voyant s’abandonner au flot de notes, ondulant avec une élégance nonchalante et entraînante qu’elle ne lui connaissait pas. Puis il reprit ses mouvements syncopés, décalés par rapport à la musique, donnant de grands à-coups avec les coudes et les genoux, accompagnant les trilles de la trompette d’un geste aérien des mains tout en remuant les hanches au rythme de la caisse claire.
Ses cheveux étaient courts et gris maintenant, et elle avait dû dissimuler sa surprise : ils étaient châtain foncé la dernière fois qu’elle l’avait vu, et lui tombaient sur le front comme ceux d’un petit garçon. Son visage était ridé et ses yeux se plissaient comme s’il était perpétuellement ébloui, lui donnant un air affligé même lorsqu’il souriait, ce qui était justement le cas.
Elle l’observa jusqu’à ce que le spectacle lui fût insupportable, puis se leva et, esquivant les mains qui voulaient l’entraîner dans la danse, se fraya un chemin jusqu’à la radio, qu’elle éteignit brutalement. Il fit quelques pas supplémentaires comme si la musique continuait à jouer dans sa tête.
— Où as-tu appris à danser comme ça ?
Elle n’avait pas eu l’intention de donner à sa question un accent accusateur, mais ses lèvres, collantes à cause du rouge à lèvres qu’elle avait mis en son honneur et auquel elle n’était pas habituée, jetèrent les mots comme un réquisitoire.
— Dans le Pacifique.
Il avait accompagné ses paroles d’un haussement d’épaules, pour souligner que ça n’avait pas d’importance, le regard éclairé par l’amour qu’il lui portait – et qui la brûlait à la façon d’une accusation depuis qu’il était rentré.
Le Pacifique. Ils ne connaissaient pas le même. Son Pacifique à elle se trouvait à Bondi, où ils avaient vécu dans l’un des nouveaux immeubles d’Edward Street, juste après leur mariage. Leur appartement ne jouissait pas d’une vue sur l’océan, sa proximité leur avait suffi. Assez près pour entendre par les nuits de grand vent, les yeux fermés, les vagues se briser sur le rivage, assez près pour être brièvement éblouis par les reflets du soleil sur l’eau, lorsqu’ils se penchaient par la fenêtre le matin. Et assez près pour apercevoir en contrebas, lorsqu’ils montaient jusqu’à l’arrêt du tramway, l’étendue bleue qui courait jusqu’à l’horizon, les invitant à descendre s’égayer dans les vagues au lieu d’aller travailler. Elle avait souvent essayé de le convaincre de céder à la tentation – il s’y était toujours refusé. Il se considérait comme un travailleur consciencieux et ne pouvait envisager de rater son tram. Le dimanche, alors qu’il aurait été si simple de se rendre à la plage, ils se laissaient tenter par la perspective d’une grasse matinée et ne se douchaient que dans l’après-midi, à l’heure où il fallait commencer à se soucier des projets du soir : décider où retrouver leurs amis, opter pour une tenue et choisir entre manger avant de sortir ou s’offrir pour une fois un festin au restaurant.
En son absence, elle n’était descendue à l’océan qu’une seule fois. Elle avait pris un tram pour Bondi juste après le travail, un samedi, mais c’était différent. Le quartier était délabré : de grands poteaux, reliés par des serpentins de fil barbelé, montaient la garde sur le sable. L’atmosphère estivale qui accompagnait toujours les soldats en permission sur Taylor Square et George Street le vendredi soir n’était pas arrivée jusque-là – pas lors de cet après-midi hivernal, en tout cas. Catherine avait projeté de passer devant leur ancien appartement, mais, le moment venu, elle ne s’en était pas senti le courage. À la place, elle avait acheté des frites enveloppées dans du papier journal et les avait mangées, accroupie sur une dune, en regardant la mer. Elle avait tenté d’imaginer Robert, quelque part en Papouasie ou en Nouvelle-Guinée, à moins qu’il ne fût plus loin encore.
Voilà ce qu’était son Pacifique à elle. Un lieu paradisiaque de bains de soleil et de châteaux de sable, puis, plus tard, lorsqu’elle avait attendu son retour, un désert. Elle n’aurait jamais pu apprendre à danser dans cet endroit.
Robert était là désormais, en réponse à son souhait le plus cher, le plus fervent. À danser dans son salon et à siroter des bières sur la véranda. Ils se tenaient tous les deux au milieu de la pièce, le silence autour d’eux palpitant comme un énorme cœur invisible. Il saisit son poignet entre ses longs doigts et enveloppa sa main des siennes.
— Il nous faudra sans doute du temps, lui dit-il, le regard alangui par cet amour si terrible. Il nous faudra du temps.