La porte aux oiseaux
Top lecteur
La porte aux oiseaux
Katie Hickman
544 pages
Couverture cartonnée
Réf : 411686
Avec ce livre, cumulez 10 Points Club
Au lieu de 21,50  (prix public)
Disponible
Résumé
Une jeune universitaire découvre le récit d’une Anglaise portée disparue en mer, devenue prisonnière d’un harem ottoman au XVIe siècle. Cette femme tentait de survivre aux intrigues et rivalités dans l’univers clos du harem du sultan de Constantinople. Tout en essayant d’oublier ses peurs et de satisfaire sa soif d’amour et de liberté...
Pourquoi on l'a choisi
Amours et aventures orientales. À quelques siècles d’intervalle, l’enquête historique croise une grande fresque romanesque qui pénètre les secrets d’un harem.
Avis Top Lecteur
« En lisant ce livre on s’évade, on part pour la Turquie d’aujourd’hui et d’hier, entre Constantinople et Istanbul. […] On est propulsé dans un univers érotique et sensuel. […] Le harem […] est décrit avec précision et réalisme. On est loin de l’imagerie des peintres tels qu’Ingres et son bain turc. Le harem est le siège de tous les tourments, les tromperies et les manipulations qui se jouent entre toutes les femmes. […] L’écriture est limpide, agréable et sans prétention. »

Sandra Labandibar


« Dépaysement garanti ! […] J’ai passé un très bon moment. […] L’écriture de l’auteure est belle, accessible et plaisante à lire […]. Ce livre mêle habilement plusieurs genres : romance, enquête et histoire et peut donc plaire à différents types de lecteurs. Secrets, Histoire, jalousie et amours contrariés, ce récit a tous les ingrédients d’un best-seller ! »

Laurie Sches
Les internautes ayant commandé La porte aux oiseaux ont également choisi
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :2
LAURALINE
Le 09 mars 2012
Bon roman
Le procédé utilisé dans ce roman est de plus en plus fréquent ces dernières années (depuis le Da Vinci Code ?) : un document du temps ancien retrouvé par un de nos contemporains donne le prétexte pour raconter l'histoire d'un personnage historique, ici en l'occurrence Célia Lemprey, jeune anglaise disparue en 1597 après la capture du bateau de son père par les pirates et vendue au harem de Mehmet III. Malgré tout, l'histoire qui se déroule à Constantinople est plaisante à suivre ; les relations commerciales et diplomatiques de cette époque sont bien rendues, ainsi que la vie quotidienne dans les harems. On va au bout du roman sans difficulté aucune, ça coule, mais sans non plus être portés par un grand souffle épique ; il manque un "petit quelque chose" : peut-être une intrigue un peu plus corsée sur le personnage d'Elizabeth, à laquelle je n'ai trouvé aucune "épaisseur". Il semblerait qu'il y ait une suite à ce roman, déjà sortie en GB en mars 2011 : The Pindar Diamond. A paraître quand chez nous ?
Il n'y a pas de commentaire associé à cet avis.
FASQUELLE INGRID
Le 09 mai 2012
La Porte aux Oiseaux, Katie Hickman
J'attendais beaucoup de ce livre et j'ai été déçue. La quatrième de couverture semblait prometteuse : je m'attendais à découvrir la vie au harem, les luttes de pouvoir, les intrigues et une histoire d'amour contrarié... Au lieu de quoi, je n'ai trouvé qu'une histoire sans grand souffle épique... Une histoire certes dépaysante, à l'atmosphère chamarrée et curieusement planante, qui se lit facilement mais à laquelle il manque un "je ne sais quoi" de plus consistant... Longueurs, rythme lent, personnages sans réelle profondeur... Il y a bien de jolies descriptions, de bien beaux portraits dans ce plaisant roman mais on reste malheureusement sur sa faim ! A l'histoire d'amour contemporaine d'Elizabeth, j'ai préféré les chapitres consacrés à Célia et à sa vie de concubine au sein du harem de Mehmet III ! L'ambiance, lourde de secrets et de manigances, m'a laissé penser que l'histoire finirait enfin par s'emballer et décoller mais là où il y avait moyen de corser l'intrigue et de bousculer un peu les choses, l'auteur reste sage et se borne à une narration douce et poétique... C'est beau, mais honnêtement, ça manque cruellement d'action ! Tout au long de ces 500 pages, j'ai cru que Katie Hickman allait me faire voyager mais en définitive, elle m'a bien baladée et c'est dommage !
Il n'y a pas de commentaire associé à cet avis.
Katie Hickman est l'auteur de plusieurs romans historiques devenus des best-sellers en Grande-Bretagne. Elle vit à Londres avec ses deux enfants et son mari.
La Porte aux oiseaux, traduit en seize langues, a été largement salué par la presse.
Extrait

1


CONSTANTINOPLE, 31 AOÛT 1599


La nuit

— Est-ce qu'ils sont morts ?
— La fille, oui.
Une mince silhouette, deux chaînes d'or à peine visibles à ses chevilles délicates, gisait à plat ventre sur le sol au milieu des coussins.
— Et l'autre ?
La Juive Esperanza Malchi, kira de la sultane validé, rapprocha un peu sa lanterne du visage de l'autre corps, étalé en porte-à-faux sur le divan. De la poche de sa robe, elle sortit un petit miroir précieux et le lui tint devant les narines. La surface se ternit presque imperceptiblement.
— Non, Majesté. Pas encore.
Dans l'ombre, à l'entrée de la petite chambre, Safiye, sultane validé, mère de l'ombre de Dieu sur terre, resserra son voile autour de ses épaules, parcourue de frissons malgré la touffeur de la nuit. À son doigt, une émeraude de la taille d'un œuf de pigeon brilla fugacement, œil de chat dans l'obscurité, en attrapant la lumière de la lanterne d'Esperanza.
— Mais ça ne saurait tarder. À ton avis ?
— Ce ne sera pas long, Majesté. Dois-je faire appeler le médecin ?
— Non ! fut la réponse sans appel. Pas de médecin. Pas encore.
Elles se tournèrent vers le mourant, couché sur le divan, montagne de chair noire et lisse. Par terre, tout près, un plateau était renversé, son contenu répandu sur le sol. De fines traces d'un liquide sombre, nourriture ou vomi, luisaient comme des fils d'araignée sur les coussins. Un mince filet noir coulait d'une des oreilles.
— Du poison ?
— Oui, Majesté, acquiesça Esperanza. Regardez...
Elle se pencha pour ramasser quelque chose parmi les débris de porcelaine.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Je ne sais pas trop. Un jouet d'enfant, peut-être... Un bateau.
— Je ne crois pas.
Esperanza regarda de plus près l'objet qu'elle tenait. Un morceau se détacha entre ses doigts.
— Non, ce n'est pas un jouet, constata-t-elle. C'est une friandise, on dirait du sucre.
Elle fit mine d'y mordre.
— N'y goûte pas ! (Safiye faillit lui faire tomber l'objet des mains.) Je vais le prendre, Esperanza. Donne-le-moi...
Derrière le divan se trouvait une fenêtre ouverte sur un corridor carrelé de vert et de blanc, où poussaient des jasmins en pot. Dans la douceur étouffante de la nuit, un bruit retentit soudain.
— Vite, la lampe !
Esperanza couvrit sa lanterne. Les deux femmes restèrent un moment sans bouger.
— Un chat, Majesté, intervint doucement la servante de Safiye qui se tenait dans l'ombre derrière elle, couverte comme sa maîtresse d'un voile qui lui cachait le visage.
— Quelle heure est-il, Gulbahar ?
— Plus que quelques heures avant le lever du jour, Majesté.
— Déjà ?
Par la fenêtre, on apercevait une mince bande de ciel au-dessus du haut mur, de l'autre côté du corridor. Les nuages se déchirèrent et la clarté lunaire entra à flots dans la pièce, bien plus brillante que la lanterne d'Esperanza. Les murs carrelés de la petite chambre semblèrent vibrer, ondulant de lueurs bleues et vertes teintées d'argent, comme l'eau d'un bassin où se reflète la lune. Le corps immobile, nu à part un léger voile de mousseline autour des reins, s'en trouva lui aussi éclairé. Safiye pouvait maintenant mieux le discerner. C'était un corps de femme, doux et presque dépourvu de pilosité : les hanches voluptueuses et dénudées, les seins tombants aux mamelons couleur de mélasse. Une monumentale sculpture de chair. La peau, si noire et si luisante dans la journée, avait maintenant un aspect terne et poussiéreux, comme si le poison lui avait volé toute sa lumière. Et au coin des lèvres entrouvertes, charnues et aussi rouges que des fleurs d'hibiscus, tremblotaient des bulles d'écume.
— Majesté... (Nerveuse, la Juive jeta à Safiye un regard inquiet.) Dites-nous ce qu'il faut faire, Majesté, la pressa-t-elle.
Mais Safiye n'eut pas l'air de l'entendre. Elle fit un pas dans la pièce.
— Petit Rossignol, mon vieil ami..., murmura-t-elle.
Les lourdes cuisses étaient écartées avec l'impudeur d'une femme en train d'accoucher. Le chat, après avoir reniflé les débris sur le sol, sauta sur le divan et fit glisser le voile de mousseline, exposant aux regards ce qu'il recouvrait. Esperanza allait le remettre en place lorsque la sultane validé l'arrêta d'un geste vif.
— Non, laisse-moi regarder. Je veux regarder.
Elle s'avança d'un autre pas. Sa servante Gulbahar émit un bruit étouffé, un soupir presque imperceptible. Comme le reste du corps, l'entrejambe était complètement dépourvu de pilosité. Entre les cuisses rebondies, là où auraient dû se trouver les parties génitales, il n'y avait rien. Rien qu'un espace vide : une vilaine cicatrice, boursouflée et portant des traces de brûlure, marquait l'endroit où un couteau, à un moment si lointain d'une vie si longue, avait tranché d'un seul coup le pénis et les testicules d'Hassan Aga, chef des eunuques noirs de la sultane validé.

Flottant sur un nuage de douleur, Hassan Aga, le Petit Rossignol, perçut, quelque part aux confins d'une conscience proche du néant, la présence à son côté de la sultane validé. Les murmures des femmes étaient confus, rien de plus qu'un bourdonnement dans ses oreilles, mais son odeur – la myrrhe et l'ambre gris dont elle parfumait ses robes de dessous ainsi que la peau de ses belles cuisses, son ventre et son sexe interdit –, ce parfum-là, il le reconnaîtrait entre mille, même maintenant, sur son lit de mort. Il continuait à flotter. La douleur infernale qui lui avait dévoré tripes et entrailles s'était apaisée, comme si son corps avait été torturé au-delà de toute sensation. Il partait à la dérive.Était-il éveillé ou seulement en train de rêver ? La douleur : il l'avait déjà connue auparavant. L'image d'un garçon lui vint à l'esprit. Petit, mais déjà robuste, avec un casque de cheveux noirs coupés très court qui lui descendait bizarrement bas sur le front. En rêve, il entendit les hurlements d'une femme, puis la voix d'un homme. Son père ? Mais comment était-ce possible ? Hassan Aga, chef des eunuques noirs, n'avait pas de parents. Ou peut-être en avait-il eu, dans cette vie lointaine où il était encore entier.
Comme il dérivait, toujours aux limites de la conscience, d'autres images passèrent devant ses yeux, tourbillonnant sur la marée descendante de son esprit. En face de lui, maintenant, il y avait l'horizon, un horizon large et bleu. Le garçon aux cheveux coupés court marchait, c'était un voyage sans fin, il marchait encore et toujours. Parfois, il chantait pour se donner du courage, mais il continuait d'avancer, à travers des forêts et des jungles, des rivières et des plaines. Une nuit, il avait entendu rugir un lion. Une autre fois, c'était un vol d'oiseaux rouges et bleus qui avait explosé des profondeurs de la forêt en un feu d'artifice de couleurs vives.
Y en avait-il d'autres avec lui ? Oui, beaucoup d'autres, surtout des enfants comme lui, enchaînés ensemble par les pieds et le cou. Ils trébuchaient souvent et certains furent laissés là où ils étaient tombés. Il essaya de porter la main à sa gorge mais il n'avait plus aucune sensation dans ses membres. Où étaient ses bras, ses jambes ? Et même sa gorge, où était-elle ? Il éprouva une vague curiosité, suivie d'une vertigineuse impression de dislocation, comme si les différentes parties de son corps étaient éparpillées aux quatre coins de l'univers, aussi lointaines que la lune et les étoiles.
Mais il n'avait pas peur. Cette impression ne lui était pas totalement étrangère. Du sable. Quelque chose à voir avec le sable. La marche avait pris fin et un nouvel horizon s'étendait maintenant devant lui, doré et impitoyable. Le regarder lui avait fait mal aux yeux.
Quand ils étaient venus le chercher, c'était la nuit et il faisait plus frais. Dans une hutte, des hommes lui avaient donné quelque chose à boire, qu'il avait d'abord recraché, mais ils avaient insisté. Avait-il chanté pour eux ? Il se rappelait comme leurs yeux brillaient à la lueur du feu autour duquel ils étaient accroupis ; il avait la tête qui tournait et un mauvais goût dans sa bouche. Il avait été plutôt content de s'allonger près du feu. Puis le bruit du métal frotté sur la pierre, suivi d'une forte chaleur. Une main d'homme avait doucement relevé son pagne audessus de sa taille, découvrant ses parties génitales. Ils lui avaient donné un morceau de bois à serrer entre ses dents, mais il ne comprenait toujours pas ce qui lui arrivait.
— Il y a trois façons de faire.
L'homme qui parlait maintenant était différent des autres. Il avait la tête enveloppée d'un turban d'étoffe enroulée, comme c'était la coutume chez les hommes des sables du Nord.
— Dans les deux premières, les testicules sont soit écrasés, soit entièrement retirés. Le pénis reste en place, mais l'homme ne sera plus jamais fertile. C'est très douloureux et il y a un risque d'infection, mais la plupart s'en remettent, surtout les jeunes. La troisième possibilité, c'est de couper toutes les parties génitales.
Le garçon eut vaguement conscience que l'homme regardait son visage.
— Le risque est bien sûr beaucoup plus grand – vous pouvez y perdre votre cargaison –, mais il y a une très forte demande pour ce genre de marchandise. Surtout s'ils sont laids, et, pouah ! s'amusa-t-il, celui-ci est aussi laid qu'un hippopotame !
— Quelles sont les chances ? s'enquit l'homme qui avait relevé le pagne du garçon.
— Si le praticien n'agit pas avec le plus grand soin, il y en a très peu qui survivent à cette manière de procéder. Quand la douleur ne les rend pas fous, la fièvre qui suit les tue. Et si la fièvre ne les tue pas, alors il reste le danger que les parties se referment complètement en cicatrisant. Le praticien doit s'assurer qu'un canal reste ouvert, pour permettre à l'urine du patient de s'écouler. Sinon, il n'y a aucun espoir et la mort s'ensuit à coup sûr, la mort la pire et la plus douloureuse qui soit. Mais je suis très habile dans cet art : environ la moitié de mes patients survivent. Et pour ce qui est de celui-ci... (Le visage enturbanné se pencha de nouveau vers le garçon.) Eh bien, il m'a l'air suffisamment solide. Vous le vendrez au harem du Grand Signor lui-même, j'en suis convaincu.
Les hommes autour du feu discutèrent entre eux, puis le premier, celui qui semblait être leur chef, prit à nouveau la parole.
— Notre cargaison a de la valeur. Nous sommes venus de trop loin –  trois mille lieues ou plus depuis les forêts de la grande rivière elle-même – et nous avons déjà perdu trop de biens en cours de route pour prendre un tel risque. À Alexandrie, nous pourrons facilement vendre ceux qui nous restent comme esclaves et notre profit est assuré. Mais, comme tu le dis, il y a une fortune à faire avec ce genre de marchandise. Surtout, par les temps qui courent, pour un garçon de ces contrées. Une seule belle pièce, à ce qu'on raconte, peut rapporter autant que tout le reste. Le bruit circule sur les marchés d'Alexandrie et du Caire que les seigneurs ottomans les préfèrent maintenant aux eunuques blancs venus des montagnes orientales de l'empire du Grand Turc. Seuls les plus riches harems de l'Empire peuvent s'offrir des eunuques noirs. Des produits de luxe, en quelque sorte, comme les plumes d'autruche, la poudre d'or, le safran et l'ivoire que les caravanes apportent à travers le désert. Nous allons donc prendre le risque, mais sur un seul d'entre eux : ce sera ce garçon, puisque, selon toi, il semble robuste et a de bonnes chances de survivre. Nous allons mesurer ton habileté, Copte, cette fois seulement.
— Le garçon qui chante, donc. Qu'il en soit ainsi, acquiesça l'homme au turban. Tu es un vrai marchand, Massouf Bhai. Il va me falloir de l'huile bouillante pour cautériser la plaie, ajouta-t-il, pratique. Et quatre de tes gens les plus costauds pour tenir le garçon. La douleur leur donne la force de dix hommes.
Presque quarante ans plus tard, dans l'air frais et parfumé de la nuit du Bosphore, le corps nu d'Hassan Aga s'agita à peine, ses doigts palpitant faiblement contre les coussins du divan tels de monstrueux papillons de nuit. Et son délire le ramena dans le passé.
Il faisait encore nuit. Après avoir fini d'opérer, le Copte leur avait fait creuser un trou dans le sable derrière la hutte. Un trou étroit mais profond, juste assez large pour enterrer le garçon debout, ne laissant dépasser que sa tête. Puis les hommes étaient partis. Le garçon n'en gardait aucun souvenir, seulement d'avoir repris connaissance plus tard, avec le poids du sable frais tout autour de lui et la sensation d'avoir les bras et les jambes serrés, comme enroulés dans la toile d'une araignée géante.
Combien de temps l'avaient-ils laissé enterré vivant dans ce trou ? Cinq jours ?... Une semaine ? Au début, pris par la fièvre qui s'était presque tout de suite emparée de lui, il n'eut pas conscience de l'écoulement du temps. Malgré la chaleur infernale des journées, avec un soleil qui lui faisait bouillir le sang derrière les tympans, il claquait des dents dans son délire. Et la douleur entre ses jambes était si atroce qu'une bile amère lui montait dans la gorge. Mais le pire de tout était la soif, une soif terrible et obsédante qui le tourmentait sans répit. Et quand il essayait de crier pour demander de l'eau, sa voix, plus faible maintenant que celle d'un chaton, ne parvenait aux oreilles de personne.
Il s'éveilla un jour et vit l'homme au turban, celui qu'ils appelaient le Copte, le regarder. Il avait amené avec lui le chef des trafiquants d'esclaves, un homme aussi noir que la nuit dans une longue robe bleu pâle.
— La fièvre est tombée ?
Le Copte acquiesça.
— Je l'avais dit : le garçon est solide.
— Alors je peux prendre ma marchandise ?
— Patience, Massouf Bhai, la fièvre est tombée mais la plaie doit maintenant cicatriser, et cicatriser comme il faut. Si tu veux ta marchandise en bon état, tu dois laisser le sable faire son travail. Il ne faut pas encore le bouger.
— De l'eau...
vait-il parlé ? Les lèvres du garçon étaient si sèches que le moindre mouvement les faisait saigner, et sa langue avait tant enflé qu'elle l'étouffait presque. Mais les deux hommes étaient déjà partis.
Ce fut cette nuit-là que la fille vint le voir pour la première fois. D'abord, il ne la vit pas mais fut tiré d'un demi-sommeil agité par une sensation de fraîcheur sur son front et ses lèvres. Le contact fit monter dans sa gorge gonflée un petit cri de douleur si desséché qu'il ne fit aucun bruit. La caresse du linge humide lui faisait l'effet d'un coup de poignard.
Une forme fantomatique s'agenouilla près de lui sur le sable.
De l'eau...
Au prix d'un gros effort, il parvint à former le mot avec ses lèvres.
— Non, je ne peux pas.
En clignant des yeux le garçon put voir le visage large et lisse d'une fillette.
— Tu ne dois pas boire, pas encore. Guéris d'abord, tu boiras après.
Elle ne faisait pas partie du groupe qui avait voyagé avec lui, il en était raisonnablement sûr. Mais d'après les inflexions familières de sa voix, il se dit qu'elle aussi devait venir des forêts par-delà la grande rivière. Ses yeux le piquèrent mais ils étaient bien trop secs, maintenant, pour qu'il y monte la moindre larme.
La fille passait doucement un linge sur son visage. Avec précaution, elle délogea le sable de ses paupières, de ses narines et de ses oreilles mais, quand elle essaya à nouveau de toucher ses lèvres, il s'écarta d'elle presque violemment, laissant échapper un croassement inarticulé.
— Chut !
Elle se mit un doigt sur les lèvres et dans l'obscurité il vit briller le blanc de ses yeux. Puis elle appuya la bouche contre son oreille.
— Je vais revenir.
Elle resserra autour d'elle les minces pans de son vêtement, et le garçon regarda la petite silhouette disparaître à nouveau dans la nuit. Il sentait encore sur sa joue la chaleur de son souffle.
Quand elle revint, elle avait une petite bouteille à la main. Elle s'accroupit près de lui et remit la bouche contre son oreille.
— Ils se servent de cette huile pour la cuisine, ça ne te fera pas mal.
Elle y trempa un doigt menu et lui tapota délicatement la lèvre supérieure. Le garçon sursauta mais, cette fois, il ne cria pas.
Après cela, il l'attendit de nuit en nuit. Elle venait enlever le sable de son visage avec son linge frais et lui enduire les lèvres d'huile. Et même si elle refusait obstinément de lui donner de l'eau, disant que cela l'empêcherait de guérir, elle lui apportait de fines tranches de courge ou de concombre, cachées dans les poches de sa robe. Elle parvenait à les lui glisser entre les lèvres et il les gardait, fraîches et apaisantes, sur sa langue enflée. Les deux enfants ne se parlaient pas, mais parfois la fille s'asseyait à côté de lui et chantait. Et, comme on lui avait volé sa voix, il l'écoutait avec ravissement, la tête levée vers l'immensité brillante des étoiles qui tournaient au-dessus d'eux dans le ciel du désert.
Comme prédit, le garçon était robuste et il survécut. Ils le traitèrent mieux après l'avoir sorti du sable. Ils lui donnèrent une nouvelle robe, verte avec une bande blanche, ainsi qu'une étoffe à enrouler autour de sa tête, et on lui fit comprendre qu'il ne serait plus enchaîné avec les autres mais voyagerait désormais derrière le maître des esclaves sur son chameau, comme il convenait à la plus précieuse de leurs marchandises. Sa plaie s'était bien refermée et, même si l'endroit était encore très sensible, la cicatrice n'avait pas obstrué son canal. Le Copte lui donna un fin calame d'argent et lui montra comment introduire dans son corps le petit tube effilé.
— Quand tu veux pisser, tu le rentres comme ça, tu vois ?
Lorsque arriva le moment du départ, le garçon vit un autre groupe de marchands rassembler leur cargaison dans le petit caravansérail. Une troupe désordonnée d'hommes et de femmes, enchaînés aux chevilles et au cou, se tenait à l'abri d'un mur, se protégeant comme ils pouvaient du vent de sable qui leur fouettait le visage. Au bout de la file, le garçon reconnut la petite silhouette de la fille qui l'avait aidé.
— Comment t'appelles-tu ? la héla-t-il.
Elle se retourna et il sut qu'elle le voyait, dans sa nouvelle robe verte et blanche, assis à l'arrière du chameau du maître.
— Comment t'appelles-tu ?
— Li...
Elle cria, mais les mots tourbillonnèrent et se brisèrent sur le sifflement du vent. Dans le crissement du cuir et le tintement des clochettes, sa propre caravane s'ébranlait. La fille mit ses mains en porte-voix devant sa bouche. Elle lui criait encore quelque chose.
— Li..., lança-t-elle dans le vent, Lili.