Terres noires
Terres noires
Christian Laborie
544 pages
Couverture cartonnée
Réf : 408199
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Au lieu de 22,40  (prix public)
Disponible
Résumé
Cévennes, 1879 : Marcellin a perdu sa ferme et rejoint les mines de la région avec sa famille. Le choc est rude. Il travaille douze heures par jour dans l’obscurité et affronte des dangers incessants. C’est la solidarité et le partage des idéaux républicains qui le feront tenir. Mais lui qui rêvait d’école pour ses enfants, parviendra-t-il à leur éviter un destin semblable au sien ?
Pourquoi on l'a choisi
Ce roman chaleureux et bouleversant, fort en rebondissements, est un magnifique hommage aux mineurs. Christian Laborie nous offre une saga cévenole inoubliable.
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Frédérick d'Onaglia
Originaire du Nord de la France –  il est né à Tourcoing en 1948 –, Christian Laborie est cévenol de cœur depuis plus de vingt-cinq ans. Professeur d'histoire et da géographie dans le Gard, il se passionne pour l'histoire et les habitants de sa province d'adoption, pour lesquels ses romans sonnent comme autant d'hommages humbles et sincères. Il est l'auteur notamment de :
    L'Arbre à palabres
    L'Arbre à pain
    Le Brouillard de l'aube
    L'Appel des drailles
    Les Drailles oubliées
    L'Arbre d'or
    Les Hauts de Bellecoste
L'ensemble de ses romans l'a hissé au rang des écrivains incontournables de la littérature de terroir.
Extrait

I

L’aube d’une ère nouvelle


Les crêtes du Tanargue disparaissaient dans une auréole de brume teintée de rose. Ses contours devenaient incertains, comme si le massif ardéchois voulait se dissimuler à la vue des hommes pour mieux défier son rival cévenol, campé sur son flanc occidental, le mont Lozère. Le vent du nord s’était levé et, avec lui, un froid sec commençait à s’immiscer sous les lauzes des toits. La nature, frileuse, sommeillait encore, ignorant l’arrivée du printemps. Les arbres semblaient morts, calcinés par un soleil de glace qu’ils avaient enduré pendant les longs mois d’hiver. La terre, à peine ramollie en surface par de timides ondées, maintenait leurs racines dans un pesant engourdissement qui ne prendrait fin qu’avec l’apparition des premières chaleurs. Alors, de ses profondeurs abyssales, la sève se mettrait à nouveau à circuler et à réchauffer le cœur des hommes.
Le haut pays ardéchois est une contrée rude, pleine de contrastes et d’oppositions. Les paysans qui s’acharnent sur sa terre connaissent le prix à payer pour tirer de leur labeur les ressources qu’il n’offre qu’avec parcimonie. Le versant de ses montagnes, sculpté en solides terrasses par la main de l’homme, exhibe ici quelques arpents de blé, là quelques acres de vigne, la plupart complantés d’oliviers ou de mûriers. Les arbres fruitiers y peinent, souffrant de la sécheresse, l’été, du froid cassant, l’hiver. Ce sol ingrat permet aux paysans d’y vivre chichement à condition qu’ils ne rechignent pas à la tâche. Elle leur assure la certitude de ne jamais manquer de nourriture, s’ils savent se contenter de cette maigre pitance que leur procurent les châtaigniers ancestraux. Quelques chèvres, un cochon pour l’année, quelques poules, trois sillons de terre sèche leur donnent leur content de provisions pour rassasier les ventres affamés. Ici, la nature ne se montre pas plus généreuse que dans les Cévennes voisines à qui elle semble dérober l’âpreté et l’austère beauté.
Les hommes y sont solides, puissants, rugueux, à l’image de leurs mas bâtis de gros moellons calcaires et chapeautés de schiste. Gros travailleurs, ils savent qu’ils n’habitent pas un pays de cocagne et n’attendent aucune manne céleste. Cousins des Cévenols, avec qui ils possèdent plus d’un trait en commun, ils en partagent le même terroir, s’adonnent aux mêmes pratiques séculaires, connaissent les mêmes difficultés de survie lorsque les éléments se déchaînent et les contraignent à trouver en eux la pugnacité des êtres jamais résignés face à l’irrémédiable. Les étés torrides, les hivers glacials, les bourrasques de vent du nord ou les inondations diluviennes qui emportent tout sur leur passage ne leur font jamais plier l’échine. Sans cesse, ils remettent sur la planche le travail interrompu par les aléas du ciel. Sans se désarmer, ils reconstruisent ce que, pendant des années de patience et d’abnégation, eux et leurs ancêtres avant eux ont édifié avec obstination et ténacité.

* *
*

Dans le pays, Marcellin Flavier passait pour un paysan travailleur, honnête et droit. Il exploitait une modeste métairie sur les coteaux du Vivarais, dans l’arrière-pays d’Aubenas. Après avoir acquitté ses charges à son propriétaire, la vente sur le marché du village de ses fromages de chèvre, de ses rares fruits et légumes, de deux ou trois hectolitres de vin et d’un petit quintal de cocons lui suffisait à peine pour subvenir aux besoins des siens. Quand l’hiver était rigoureux, quand le printemps se montrait trop pluvieux ou trop précoce, quand les chèvres ou les magnans prenaient la maladie, alors la soudure s’avérait difficile, et il devait à contrecœur priver ses enfants de ce qui passait dans les familles plus aisées pour l’ordinaire du quotidien.
Les Flavier n’étaient pas les seuls à vivre ainsi à la limite de la pauvreté, sous la menace constante de la disette. Dans de nombreux mas de la région, l’indigence était fréquente. Et personne n’osait se plaindre, de crainte de perdre le seul bien qui donnait la vie : cette terre qui n’appartenait pas souvent à ceux qui la travaillaient.
« Un jour, les temps changeront ! s’exclamait souvent Marcellin, quand il commentait les nouvelles du journal qu’il achetait une fois par mois. La République va mettre de l’ordre dans toutes ces inégalités.
— Depuis que nous y sommes, en République, lui répliquait alors Élise, son épouse, nous n’avons pas connu grand changement !
— Sois patiente ! Cela ne fait pas dix ans que l’Empire est tombé. Et la Constitution ne date que de cinq ans.
— Que fais-tu des révolutions qui devaient apporter le progrès social ? 89, 48… Tiens, parlons-en de 1848 !
— On était un peu jeunes tous les deux !
— Nos parents l’ont bien connue. Qu’ont-ils gagné ? Le droit au travail, qu’on leur avait proclamé ! Le droit de trimer, oui ! Rien n’a changé. Les pauvres sont toujours aussi pauvres et les riches plus riches !
— Tu exagères !
— Et l’Empire ! Soi-disant, il devait apporter la paix, la modernité, la liberté, même pour les travailleurs. Au lieu de tout cela, nous n’avons eu que la guerre et la crise. Remarque, pas tout le monde ! Quant à ta République, je ne vois pas ce qu’elle a fait pour nous, les paysans, depuis qu’elle s’est débarrassée de Napoléon III !
— Elle apporte l’espérance !
— En attendant, ce n’est pas l’espérance qui va remplir nos ventres. Cette année encore, il va falloir se serrer la ceinture. »
Les Flavier discutaient souvent de la situation du pays. Marcellin participait aux grands débats publics et s’investissait beaucoup dans la vie de sa commune. Dans l’arrière-salle de l’unique estaminet du village, il animait parfois les discussions entre les partisans des deux principales tendances qui, à l’époque, divisaient les républicains. Il soutenait ouvertement les radicaux qui, entraînés par Georges Clemenceau, demandaient à la République son maximum et s’opposaient aux opportunistes de Gambetta et de Grévy.
« Certains hommes politiques représentent mal le peuple ! affirmait-il à la cantonade. Il faudrait aussi séparer l’Église et l’État, et instituer l’impôt sur le revenu pour reprendre aux riches ce qu’ils prennent aux pauvres ! »
Marcellin Flavier, pourtant, n’était pas un exalté subjugué par un idéal révolutionnaire. Il se voulait réaliste. Né trente-cinq ans plus tôt dans une famille de petits paysans catholiques, il avait toujours respecté l’éducation qu’il avait reçue de ses parents, une éducation imprégnée de reconnaissance, d’obéissance, de goût pour l’effort, le tout mâtiné d’instruction religieuse dispensée par le curé de la paroisse. Toutefois, à force d’entendre les discours de ce dernier qui prodiguait à ses ouailles l’acceptation de sa condition, le jeune Flavier sentit très vite poindre en lui des velléités de contestation.
«  Tu devrais te présenter aux élections ! lui lançaient parfois ses amis, non sans une pointe d’ironie. Avec ton bagout, tu en moucherais plus d’un ! »
Élise, sans adhérer pleinement à l’ensemble de ses idées, abondait dans le même sens. Mais elle reprochait aux hommes politiques de ne pas se préoccuper des petites gens et de rester cantonnés dans leur sphère sans se rendre vraiment compte combien leur vie était difficile.
« Est-ce qu’ils savent seulement ce que coûte une livre de pain, tous ces ministres et ces députés qui parlent haut et fort et décident en notre nom de notre destin ? Savent-ils seulement tenir le manche d’un balai, tout républicain qu’ils se prétendent ?
— Ne mélange pas tout ! répliquait Marcellin. À chacun son rôle.
— Moi, je constate que ta République, jusqu’à présent, n’a pas mis plus de beurre dans notre soupe que tous les régimes précédents ! »

* *
*

Quand les parents Flavier discutaient ainsi, les enfants restaient sagement dans leur coin. Ils savaient qu’ils ne devaient pas intervenir dans la conversation des grands. Au reste, les sujets abordés les ennuyaient et ils ne leur prêtaient aucune attention.
Justine, l’aînée de la fratrie, était une jeune fille calme, souvent repliée sur elle-même. À treize ans, elle en paraissait à peine onze. D’allure chétive, elle donnait l’impression de ne pas vouloir sortir de l’enfance. Sa mère désespérait de lui voir apparaître ses premières rondeurs, prémices de la femme qui sommeillait en elle et qu’elle semblait repousser.
« On dirait qu’elle refuse de grandir, s’étonnait-elle parfois quand elle la regardait discrètement se dés habiller. Elle est plate comme à dix ans et elle n’a pas encore eu ses règles ! »
Marcellin souriait sans répondre. Pour lui, sa fille avait le temps de grandir. Il voyait toujours en elle l’enfant aux boucles blondes qui avait ensoleillé ses jours depuis sa naissance. Il ne tenait pas à la voir se transformer, se libérer trop vite, devenir femme et, sans nul doute, appartenir bientôt à un autre homme. Ses trois enfants étaient sa seule richesse, son bien le plus précieux. Pour eux, il se battrait bec et ongles jusqu’au dernier sang s’il le fallait, dût-il y laisser sa vie. C’est la raison pour laquelle il veillait sans cesse à les protéger, à les préserver des traquenards et des dangers de l’existence. Pour mieux les armer, il avait tenu à les envoyer à l’école afin qu’ils y apprennent à lire et à écrire. Si les bourgeois mettaient leurs enfants dans les meilleures institutions, pensait-il, c’était bien la preuve que l’instruction était utile à leur avenir et à leur bonheur. Les enfants du peuple devaient donc pouvoir bénéficier des mêmes droits !
Pour l’heure, même si l’école n’était pas encore obligatoire, il n’avait eu aucune difficulté à convaincre ses enfants de l’intérêt à la fréquenter, plutôt que de travailler dans les champs comme la plupart de leurs camarades du village. Certes, cela lui coûtait, car il aurait bien eu besoin de leur aide au temps fort de la moisson ou des vendanges. Mais son idéal passait avant tout autre considération. C’est à peine s’il laissait Justine couver la graine de magnan, ainsi que le faisait sa mère à l’arrivée du printemps. Le soir, les trois jeunes Flavier étudiaient donc studieusement, le nez plongé dans leurs livres et leurs cahiers d’écriture, et n’en sortaient que pour aider à dresser la table et à préparer le repas. Après manger, Marcellin ne manquait jamais de les interroger sur ce qu’ils avaient appris, et achevait leur éducation par quelques réflexions personnelles à propos de l’Histoire ou de la morale dispensées par leur maître d’école.
« L’école sera bientôt gratuite et obligatoire pour tous ! expliqua-t-il un soir, alors qu’il venait de rencontrer ses amis républicains. Jules Ferry y travaille.
— C’est qui Jules Ferry ? s’enquit Jean, le cadet.
— C’est le ministre de l’Instruction publique depuis l’année dernière.
— C’est un républicain ?
— Bien sûr ! puisqu’il est ministre.
— Tu l’aimes bien ?
— Je le trouve un peu modéré. Mais faute de mieux…
— Tu ne devrais pas parler politique avec les enfants, coupa Élise. Ils sont trop jeunes.
— Il n’y a pas d’âge pour s’instruire. »
Jean était très éveillé pour son âge. Dans la cour de l’école, il ne perdait jamais une bribe de conversation et, sans tarder, le soir venu, il s’informait auprès de son père pour connaître la part de vérité qui lui échappait encore. Âgé de douze ans, il montrait une intelligence vive, une présence d’esprit qui étonnait bien des adultes, un raisonnement qui faisait dire à son instituteur qu’il irait loin s’il avait la chance de continuer ses études après le cycle primaire.
« Il ne faut pas rêver, monsieur l’instituteur ! lui avait répondu Marcellin. Je veux bien qu’il poursuive un an de plus, comme sa sœur. Mais je n’ai pas les moyens de le maintenir à l’école au-delà. J’en suis le premier désolé, croyez-moi ! D’ailleurs, je tenais à vous remercier pour tout ce que vous avez fait pour ma fille. Maintenant qu’elle a treize ans et qu’elle termine son cycle, son instruction étant faite, elle restera à la ferme, à mon grand regret. Elle secondera sa mère. J’ai retardé l’échéance le plus possible. Mais, voyez-vous, notre sort nous rattrape un jour ou l’autre. N’y voyez de ma part aucune résignation. Je sais qu’un jour proche, tout cela changera. Les petits paysans verront leur existence s’améliorer. Pour cela, nous devons encore lutter et croire en l’avenir. Vous avez en charge mon benjamin, Paul. Il n’a que sept ans. Je compte sur vous pour en faire un bon citoyen. »
M. Jalabert, l’instituteur, était un républicain convaincu. Il soutenait à fond les thèses de Jules Ferry à propos de l’instruction publique et luttait, à sa manière, pour éduquer la population paysanne, toujours un peu frileuse lorsqu’il s’agissait de maintenir les enfants sur les bancs de l’école.
« Bientôt l’école de la République donnera à tous les mêmes chances dans la vie, répondit-il à Marcellin en qui il voyait un allié. Vous avez raison d’y croire. Je sais que vous êtes des nôtres. Avec des gens comme vous, l’avenir va changer, c’est sûr ! Nous sommes enfin parvenus à faire triompher dans ce pays la justice sociale et la liberté. »
Les idées de Marcellin et du maître d’école n’emportaient pas la majorité dans le village. La plupart de leurs concitoyens demeuraient méfiants face aux volontés de changement du gouvernement. Jules Grévy et ses ministres de la Gauche républicaine en inquiétaient plus d’un. Ne s’affichaient-ils pas ouvertement anticléricaux ? Ayant pris une part active dans la lutte contre l’établissement de la République, le clergé commençait à voir son rôle social remis en cause et craignait à nouveau pour son avenir. Or, à Saint-Roc, comme dans la plupart des villages ardéchois, la population se montrait toujours très attachée à la religion catholique. Le curé demeurait, avant même le maire, le personnage le plus écouté de la commune. Et, dans ses prêches dominicaux, il ne manquait jamais une occasion de rappeler à ses paroissiens leurs devoirs envers l’Église, et de brandir l’anathème contre tous ceux qui feraient la politique du diable en sacrifiant sur l’autel de la laïcité républicaine.
Marcellin avait gardé sa foi intacte et, en compagnie de toute sa famille, il se rendait chaque dimanche à la messe. Les harangues du curé, l’abbé Bonœil, le laissaient de marbre. Pour lui, l’Église aussi devait évoluer avec son temps et accepter les règles de la République. Il ne voyait aucune contradiction entre ses opinions et ses convictions. À ses yeux, la laïcité ne remettait nullement en cause la religion. Il affirmait :
« L’Église ne doit pas se mêler des affaires de l’État. Et l’État ne doit pas s’occuper des affaires de l’Église. La laïcité, c’est le respect de toutes les religions. Elle donne à chacun la liberté de choisir. »
Aussi Marcellin n’avait-il pas que des amis à Saint- Roc. Et ce n’était pas sa présence à l’église, le dimanche matin, qui l’absolvait, aux yeux des plus réfractaires, de ses manquements à ses devoirs religieux ni de ses hardiesses. Certains disaient même de lui qu’il pactisait avec le diable à vouloir défendre la gueuse avec tant d’acharnement et colportaient que sa ferme était l’antre de Satan. Les superstitions aidant, ainsi que les légendes qui avaient cours dans la région, les rumeurs étaient largement alimentées par les eaux de la médisance, de la méchanceté et de l’obscurantisme.
Mais Marcellin Flavier n’y prêtait aucune attention, fort du soutien de ses amis républicains, dont faisait partie le maître d’école.

* *
*

Malgré son enthousiasme quant à l’avenir politique du pays, Marcellin devait bien reconnaître que la situation ne s’améliorait pas. Depuis quelques années, des symptômes inquiétants laissaient prévoir l’approche d’une nouvelle crise. À peine était-on sorti de celle occasionnée par la guerre contre la Prusse que le ralentissement des affaires remettait en question le fragile équilibre économique illusoirement illustré par la dernière Exposition universelle.
Comme beaucoup de paysans, Marcellin était touché par la chute continue du prix du blé, ainsi que par une maladie du vignoble qui sévissait depuis plus de quinze ans déjà : le phylloxéra se répandait dangereusement et la production de vin diminuait d’année en année.
« Il sera bientôt inutile de vendanger, maugréait-il. Nous ne récolterons même pas de quoi subvenir à nos propres besoins ! »
Et c’était sans compter, depuis dix ans, avec la maladie de l’encre qui s’était attaquée à ses châtaigniers, et avec la pébrine qui ne cessait de détruire ses magnans avant même la récolte des cocons.
« Comment veux-tu qu’on s’en sortee? se plaignait-il devant Élise. Le kilo de cocons n’atteint même pas quatre francs, alors qu’il en valait près du double il y a une dizaine d’années !
— Crise ou pas, le propriétaire, lui, exige toujours sa part. Peu lui importe qu’au bout du compte, il ne nous reste plus rien.
— Il faudra bien que cela change un jour ! Le métayage est un système archaïque, issu d’un autre âge. Il prive l’exploitant d’une grosse partie de ses récoltes. Si ça continue, nous ne pourrons plus faire face. »
Le marasme économique commençait à se faire durement ressentir. Dans le Languedoc, de nombreux petits viticulteurs étaient acculés à la faillite, faute de pouvoir entreprendre les transformations et les investissements nécessaires pour sauver leurs vignobles. Dans les vallées cévenoles, la soie était entrée dans une lente et longue agonie qui avait sonné le glas de l’âge d’or des magnaneries et des filatures.
Pourtant, Marcellin ne s’avouait pas vaincu. Il voulait encore croire en l’avenir de l’agriculture.
« Quand la terre appartiendra en majorité à ceux qui la travaillent, et quand ceux-ci seront protégés contre les abus, les fraudes et les spéculateurs, alors elle nourrira à nouveau décemment ceux qui dépendent d’elle. »
Aussi refusait-il avec obstination de baisser les bras, ne fût-ce que pour l’avenir de ses enfants pour qui il nourrissait l’espoir que la République, une fois consolidée, marquerait à jamais le début d’une ère nouvelle.