Les filles d'Estoril
Les filles d'Estoril
Margarida Rebelo Pinto
320 pages
Couverture cartonnée
Réf : 408090
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Au lieu de 18,50  (prix public)
Disponible
Résumé
Portugal : Leonor et Nana, deux cousines inséparables, célibataires et trentenaires, ne voient pas la vie de la même façon : Nana, sans attaches, collectionne les jeunes amants ; Leonor, grande amoureuse romantique, attend toujours le prince charmant. Un mystère autour d’une grand-mère et un mensonge bien caché par leurs mères vont brusquement ébranler leurs certitudes…
Pourquoi on l'a choisi
Embarquez pour le Portugal d’hier et d’aujourd’hui, suivez les démêlés sentimentaux de ces femmes et de leurs mères, leur quête de bonheur, d’amour, et leurs secrets enfouis...
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Margarida Rebelo Pinto, née à Lisbonne en 1965, travaille pour la presse portugaise et internationale (dont Elle ou Marie-Claire) ainsi que pour la télévision. En 1999, elle publie son premier roman, qui s'inscrit immédiatement dans les listes des meilleures ventes. Son succès ne s'est depuis lors jamais démenti. La voici publiée en France pour la première fois.
Extrait

1
Leonor


Mon père perd la tête. Doucement, comme si la vie l'avait plongé dans un bain-marie. Il y a des jours où il est présent, il nous parle, il sourit, il raconte des histoires drôles, ses yeux brillent de bien-être et de bonheur. Des yeux d'un vert olive, beaux, d'une immense profondeur, au regard émouvant. Puis, tout change, brusquement. Son visage se modifie, on dirait quelqu'un d'autre. Son regard devient vague et ses phrases s'arrêtent avant la fin. Ses mains tremblent, il marche d'un pas incertain et ma mère est terrifiée à l'idée qu'il puisse tomber et se casser une jambe, un pied, le bassin. À ces moments-là, seuls ses petits-enfants le rendent heureux. Surtout Ritinha.
Ma mère ne parle pas beaucoup de ce qui l'inquiète. Cela a toujours été ainsi, elle appartient à la génération des stoïques. Qui sait, je fais peut-être moi aussi partie de cette génération et je ne m'en suis pas rendu compte ? Un mariage catastrophique suivi d'une succession d'aventures ineptes font que je remplis les conditions pour faire partie du club des Jeannes d'Arc du cœur.

J'ai cessé de me lamenter. C'est une des leçons que je tiens de ma mère. J'ai passé des années à me plaindre avant de comprendre que cela ennuyait tout le monde. Personne n'est obligé de supporter les malheurs des autres. Je suis tombée un jour au fond du trou et lorsque je m'y suis retrouvée, j'ai regardé vers le haut et je me suis dit : « il va falloir maintenant que tu remontes cette saloperie de pente, que tu le veuilles ou non, ou tu risques de recevoir sur la tête un piano, un avion ou une bombe, là, dans ce trou où tu es tombée, et tu ne pourras plus jamais t'en sortir. »
C'est arrivé quand João, qui sortait depuis deux mois avec Nana, s'est tué dans un accident de voiture sur la route d'Estoril. Il venait dormir chez elle et n'est jamais arrivé.
Pauvre Nana, cela s'est passé il y a six mois et elle ne s'en remet pas. Quand João est mort, j'avais déjà mon compte de souffrance, mais là, c'était l'irrémédiable de la mort et c'était plus terrible que tout ce que j'avais vécu, lorsque, entubée des pieds à la tête dans un lit de la clinique Santa Maria après qu'un caillot s'était coincé accidentellement dans une de mes artères, je flottais entre la vie et la mort. L'Infiltré, avais-je surnommé l'intrus, histoire de voir les choses avec légèreté. Pour João, c'est autre chose, il est décédé, il est parti pour toujours. Moi, je suis là. C'est pour cela que j'ai relevé la tête et que j'ai commencé à regarder la vie d'un autre œil.

Nana et moi, nous avions fait la connaissance de João par hasard dans un bar de la plage de Tamariz. Il était avec un ami de mon frère Gonçalo, Zé Maria Almeida e Souza, qui était un de ses cousins. Zé Maria est marié avec une petite boulotte sympathique, pas très futée, Constança Alvim, et sort tous les soirs. C'est le type même de l'imbécile convaincu d'être très intelligent, bellâtre au cheveu raidi de gel et aux chemises de couleurs vives genre postmodernes, spécialiste en shampouineuses et petites vendeuses de shopping center. Ni Nana ni moi ne le supportons, mais nous avons tout de suite vu que João était différent et Nana est très vite tombée amoureuse de lui.

Nana pourrait être ma sœur jumelle. Elle est la seule fille de ma tante Maria Luísa, la sœur jumelle de ma mère et nous n'avons pas un an de différence.

À la mort du père de Nana, ma tante Maria Luísa avait à peine trente-quatre ans. Mes parents mirent à sa disposition leurs quelques économies qui, ajoutées au produit de la vente de l'appartement des Amoreiras où vivait la famille avant la mort de mon oncle, permit à ma tante et à Nana d'emménager dans la maison à côté de la nôtre à Estoril. Ma cousine avait alors sept ans et nous sommes devenues inséparables.
Chaque fois que je me dis que je suis givrée et que je fais connerie sur connerie, je me compare à Nana et cela me rassure. Elle est bien pire que moi. Ou bien meilleure. À quatorze ans, elle se glissa un soir dans le lit de mon frère Gonçalo pour lui donner un cours d'anatomie. Il avait dix-huit ans et n'en revint pas que sa cousine, la gamine soupe au lait aux cheveux longs et à la grande bouche qu'il gardait lorsque, enfants, nous restions seuls à la maison avec Alzira, pendant que nos parents et tante Maria Luísa sortaient dîner ou allaient au casino, que sa cousine donc, se tienne là, prête à lui montrer ce qu'on doit faire au lit avec une femme.

Ma mère, qui vit depuis toujours sur une autre planète, ne fut jamais au courant de cette histoire. Mais tante Maria Luísa, qui est une version moderne de sa sœur, en rit encore aujourd'hui. Elle était très jeune et très jolie lorsqu'elle devint veuve. Elle flirta avec tout Estoril, eut des dizaines de prétendants et hésita tellement entre tous qu'elle finit par n'en garder aucun. Elle ne se remaria jamais et vit aujourd'hui avec Nana, près de nous, comme elle a toujours vécu, protégée par l'indéfectible affection de mes parents.
Ma mère, qui n'eut jamais d'autre amoureux que mon père, me dit que je pourrais être la fille de Maria Luísa parce que je ressemble beaucoup plus à ma tante qu'à elle. Si cela pouvait être vrai ! Je serais au moins un esprit libre.

Je n'ai jamais compris comment deux jumelles aussi ressemblantes, élevées dans le même moule, ayant grandi sous le même toit et fréquentant les mêmes écoles, pouvaient être aussi différentes et vivre de façon aussi radicalement opposée.
La génétique est vraiment une loterie. La nature a voulu que l'une soit calme, raisonnable, exemplaire, et l'autre impétueuse, fantasque, capricieuse et séductrice.
Mon grand-père Domingos disait souvent que ses deux filles étaient l'illustration du principe biblique selon lequel Dieu donne d'une main et reprend de l'autre. Tante Maria Luísa ne lui pardonna jamais cette discrimination à son égard, ni d'avoir modifié son testament en faveur de ma mère juste avant sa mort. L'incident fut oublié parce que grand-mère Piedade rétablit la justice en rendant à sa fille lésée tout ce à quoi elle avait droit. Solidaire de ma grand-mère et de sa sœur, ma mère donna de l'argent de sa poche – et de celle de mon père – pour que ma tante et Nana puissent venir habiter dans la maison d'à côté.

Je ne me souviens pas de mon oncle Francisco. Il mourut lui aussi dans un accident de voiture sur la Marginale¹ quand j'avais sept ans, dans une de ces courses automobile imbéciles où chacun se prenait pour plus Fangio que les autres.
Dans les années soixante-dix, les courses de voitures sur la Marginale étaient un must et faisaient partie de la stupidité générationnelle, au même titre que fumer des Português Suave sans filtre, se parfumer à l'Old Spice et coucher avec les danseuses du casino. Mes parents décrivent leur beau-frère comme un fêtard inconséquent et snob, qui vivait en bande avec ses amis, des mauvais garçons de bonne famille. Il buvait beaucoup, fumait du shit depuis le lycée, était complètement dingue et c'est pour tout cela que tante Maria Luísa s'amouracha de lui.
La nuit de l'accident au cours duquel il s'écrasa dans sa MG vert mousse, tante Maria Luísa et lui s'étaient violemment disputés. Excédé par les barreaux de la cage conjugale et par l'ennui lisboète, il prit sa voiture et roula jusqu'à Estoril rejoindre sa bande habituelle.
Il mourut un petit matin froid de décembre, peu de jours avant Noël, en revenant à Lisbonne à l'appartement des Amoreiras que son père lui avait offert dans l'espoir de l'éloigner de la vie folle d'Estoril. Pour rien, tout ça pour rien. L'appel du groupe était plus fort.
« Il a toujours été un fêtard », dit ma mère qui, contrairement aux femmes de sa génération, ne fut jamais sensible à ce beau garçon qui exsudait le charme par tous les pores. Les mauvaises langues prétendaient qu'il couchait avec tout ce qu'il pouvait, et quand personne ne voulait, il payait. Il avait un faible pour les danseuses du casino, comme jadis son père pour les Espagnoles, des dizaines d'années avant que le casino ne fût construit. Le Cardinal, comme on appelait son père, faisait partie du même groupe d'amis que mon grand-père Humberto, une bande de richards fâchés avec le régime qui, sans idéal politique, trouvaient dans les courses de voitures, le bridge et les virées nocturnes avec des filles d'origine douteuse, une forme de rébellion. D'après ce que l'on sait, le Cardinal perdit sa femme très jeune et passa les dernières années de sa vie couché dans un lit, anéanti par une cirrhose incurable qui finit par l'emporter, remarié avec une chanteuse d'Oviedo qui lui changeait ses couches.
Il ne se remit jamais de la mort de son fils unique, ce qui ne l'empêcha pas de modifier lui aussi son testament en faveur de la chanteuse d'Oviedo, « La Rocio ». Une nouvelle fois, ma tante Maria Luísa fut lésée. D'abord son père, puis son beau-père. Sauf que la femme du défunt vendit la maison de l'Estoril en haut de l'avenue de Belgique et, d'après les rumeurs, retourna au pays natal où elle ouvrit une maison close.
« Être pute, c'est aussi une vocation », répète invariablement Nana avec ce sens de la dérision qui lui colle à la peau, quand cette histoire resurgit au cours des soirées au coin du feu. « Il aurait mieux valu transformer la maison de la rue de Belgique en bordel, mais pour une clientèle plus sélect ; on aurait au moins gardé le patrimoine. »

Toutes ces aventures de tante Maria Luísa en ont fait, à mes yeux et ceux de Gonçalo, un personnage mythique, et la fascination que nous éprouvons aujourd'hui pour Nana est un héritage de tout ce que tante Maria Luísa nous inspirait.
Enfants, nous passions notre vie à regarder à travers la grille du portail les magnifiques bagnoles qui s'arrêtaient à la porte de la maison d'à côté. C'étaient presque toujours des décapotables de marque prestigieuse, conduites par des trentenaires aux cheveux ondulés ou brillantinés, vêtus de chemises à col en pelle à tarte et de pantalons pattes d'eph'. Quelques-uns portaient des blousons en cuir et des santiags. D'autres, plus sophistiqués, exhibaient des foulards en soie et des blazers à boutons dorés, des brushings impeccables et des moustaches à la Burt Reynolds, mais ceux-là, les plus pomponnés, avaient peu de chance parce que tante Maria Luísa préférait les garçons à gueule de bandit, même s'ils étaient au volant d'une Jaguar.
Ils entraient parfois, parfois c'était elle qui sortait, toujours très chic, ses cheveux blonds dansant sur ses épaules, longue et mince comme un mannequin de Vogue.

Le dressing de tante Maria Luísa était un catalogue de mode. Il regorgeait de tout : des sacs de toutes les tailles, de toutes les formes et de toutes les couleurs, des chaussures à talons de différentes sortes, derbys, escarpins, sandales à semelles compensées, des ceintures étroites et larges, avec motifs et pampilles, en cuir, en vernis, en soie, des pulls, des cardigans, des gilets, des pantalons larges, droits, pattes d'eph' ou cigarette et une collection d'écharpes qui, bout à bout, auraient pu faire le tour de la planète. Et un océan de robes, des dizaines de robes de tous les styles, courtes, longues, unies ou à fleurs, pudiques ou décolletées, de la tunique de hippie à la robe du soir la plus sophistiquée.
Des années plus tard, dans une tentative pour organiser ce qui restait de l'héritage avec l'attention et la dignité que celui-ci méritait, elle transforma l'ancienne pièce de couture en un dressing géant où Nana et moi passions des après-midi entiers à essayer des vêtements, des chaussures, des bottes, des ceintures, des chapeaux, des bijoux. C'est à partir de ce moment que nous nous transformâmes en Barbie avant la lettre² puisqu'à cette époque, la poupée de référence était Sandy qui portait des tennis, un jean et un pull à rayures rouge et blanc, navy style, avait les cheveux courts et la poitrine plate, une pâle figure à côté de la diva qui la détrôna.
Ma mère qui assistait impavide à nos défilés de mannequins haussait les épaules devant tant de futilité, elle qui ne quittait jamais ses tailleurs jupe ou pantalon à la coupe classique, déclinés dans une infinité de variantes de beige, vert pâle, bleu ou gris.

Au fil des ans, tante Maria Luísa devint moins coquette*, ses cheveux perdirent leur éclat, son regard devint terne, fatigué. Les prétendants se firent de plus en plus rares et, petit à petit, elle se retira de la vie sociale. Elle ne voulait plus accompagner mes parents dans leurs sorties au casino et renvoya, l'un après l'autre, les prétendants qui restaient en affirmant qu'ils étaient devenus vieux et sinistres, ou qu'ils arrivaient déjà « pourvus » – expression qui voulait dire qu'ils avaient de nombreux enfants.
Avec son humour mordant si caractéristique – Nana a le même –, elle prétend qu'elle n'a jamais souffert de PDA, ce « putain d'âge », mais que le mal du nouveau millénaire est la PDS, la « putain de solitude ». Je pense que c'est la raison pour laquelle Nana ne se marie pas, elle ne veut pas laisser sa mère seule.

Mon père devient fou. Et sa folie nous rend folles toutes les trois qui vivons encore ici. Tante Maria Luísa et Nana dans la maison d'à côté, et moi dans l'annexe au fond du jardin où j'ai vécu avec ce crétin de Pepe que je n'aurais jamais dû épouser. Personne ne m'a obligée à forniquer sans préservatif une belle nuit d'été. Qui marche sous la pluie se mouille. Et là ça n'a pas raté : un mois plus tard, j'étais enceinte. Je ne le connaissais que depuis trois mois et je ne le supportais déjà plus, mais j'ai assumé et j'ai tenu le coup pendant deux ans, jusqu'à ce que je réussisse à le mettre à la porte. C'était un tyran et un bon à rien. Un an après la naissance de Gongas, la chance a tourné : Pepe a eu une proposition pour un boulot en Angola – piston d'un ami, dans la mesure où il aurait été incapable d'entreprendre quoi que ce soit, mais les imbéciles ont toujours de la chance – et il n'est jamais revenu. Je me suis débarrassée d'un nul qui me pourrissait la vie et peu de temps après, je retrouvai Constantin, mon ami d'enfance, dont j'avais perdu la trace depuis quinze ans.

Une femme se marie, les choses tournent mal parce qu'elle découvre que son mari est non seulement d'une jalousie maladive, mais qu'il a en plus une âme de gigolo, puis elle tombe amoureuse d'un fou à l'ego surdimensionné, et quand elle regarde derrière elle, elle s'aperçoit qu'elle est seule depuis des années et que les gens qui l'entourent vieillissent ou deviennent fous. Voire les deux.
C'est comme si l'existence à laquelle j'avais rêvé était passée au large ; un mari super, beaucoup d'enfants, une maison pleine. J'ai Gongas qui donne un sens à ma vie et enveloppe mon cœur de soie. Mais j'ai besoin de vivre un grand amour partagé, au fond c'est ce dont tout le monde a besoin.
Si je n'avais pas vécu plus tard quelque chose de bien plus terrible, je n'aurais jamais pu relever la tête.


1. La Marginale (a Marginal en portugais) est la grande avenue qui relie Estoril à Lisbonne.
2. Les mots en italique suivis d'un astérisque sont en français dans le texte.