Le Lac des rêves
Le Lac des rêves
Kim Edwards
544 pages
Couverture cartonnée
Réf : 408078
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Disponible
Résumé
Lucy retourne dans la maison de son enfance, dans le village du Lac des rêves. Ses retrouvailles avec son amour de jeunesse la replongent dans un passé qu’elle a fui depuis la mort accidentelle de son père. C’est alors qu’elle découvre de vieux papiers appartenant à une aïeule inconnue : qui était-elle ? Et pourquoi sa famille a-t-elle occulté son existence ?
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Kim Edwards est américaine. Après l'obtention de son diplôme en linguistique, elle part avec son mari enseigner l'anglais en Asie. Elle y passera cinq années pendant lesquelles elle publiera des recueils de nouvelles qui seront récompensés. Son premier roman, L'Enfant de tous les silences, est resté 89 semaines dans la liste des meilleures ventes aux États-Unis où il s'est vendu à plus de 5 millions d'exemplaires.
Extrait

1

Je m’appelle Lucy Jarrett et, avant d’apprendre ce qui est arrivé la nuit de la comète, avant de retourner voir ma mère en Amérique et de reconstituer pas à pas notre passé caché, je vivais depuis peu au Japon dans un village de bord de mer. Tout au long du printemps, la terre avait tremblé, agitée de secousses qui, cette nuit-là, me tirèrent d’un rêve en sursaut. Des pas résonnaient dans la ruelle pavée ; des trains grondaient au loin ; en tendant l’oreille, je perçus le bruit du ressac. Rien d’inquiétant. La main de Yoshi était posée sur ma hanche, légère, presque comme si nous étions encore en train de danser dans la cuisine. Ce soir-là, lumières éteintes, nous avions dérivé dans les bras l’un de l’autre sur la musique douce de la radio, langoureusement, jusqu’à nous arrêter, et nous nous étions embrassés dans la nuit parfumée de jasmin.
Je me rallongeai contre lui et me blottis dans sa chaleur. Dans mon rêve, je retournais contre mon gré près du lac de mon enfance. Le ciel était gris, et je voyais devant moi le cabanon décrépit qui n’existait que dans mes rêves, niché sous les arbres, moussu d’humidité. Les vitres étaient fêlées, poussiéreuses, cristallisées par le givre. Je continuais mon chemin jusqu’au rivage et m’aventurais sur l’épaisse couche de glace translucide, poussée malgré moi par une force qui me faisait aller droit vers les gens du lac, dans ce lieu où ils vivaient prisonniers sous la surface. Pour mieux les voir, je me mettais à genoux, j’appuyais les mains à plat sur la surface claire et froide. C’était moi qui les avais enfermés là, Dieu sait comment, et Dieu sait depuis combien de temps. Leurs cheveux ondulaient dans les courants et leurs yeux, qui cherchaient mon regard, éveillaient en moi un profond regret.
Les stores se mirent à vibrer. L’angoisse m’étreignit, sans que je sache si c’était par peur du tremblement de terre ou de mon rêve, mais ce n’était qu’un train qui s’éloignait vers la montagne. Le même cauchemar me poursuivait toutes les nuits depuis une semaine, sans doute parce que les secousses de l’écorce terrestre faisaient resurgir le passé. J’étais ramenée à une certaine nuit de mes dix-sept ans, où, adolescente révoltée, j’étais revenue au milieu de la nuit d’une promenade à moto avec Keegan Fall. Je lui avais lâché la taille et j’étais descendue de la selle, les fleurs de pommier blanches comme des étoiles au-dessus de nos têtes. Je m’étais penchée vers lui, mains posées en éventail sur son blouson, puis il était reparti dans un vrombissement qui avait déchiré le silence. J’avais trouvé mon père dans le jardin, devant la maison. La lune éclairait ses cheveux gris, le bout incandescent de sa cigarette suivait ses mouvements dans l’ombre. Un parfum de lilas et de rose flottait dans l’air.
— Nous nous demandions où tu étais passée, avait dit mon père.
— Je ne voulais pas vous inquiéter, avais-je répondu.
Un silence, le temps d’aspirer les odeurs du lac, de l’humus et de jeunes pousses, puis il avait demandé :
— Tu n’as pas envie de m’accompagner à la pêche, Lucy ? Qu’est-ce que tu en dis ? Nous n’y sommes pas allés ensemble depuis longtemps.
Son ton nostalgique m’avait donné un pincement au cœur. Cela me rappelait nos expéditions, nos réveils avant l’aube, la boîte à mouches qu’il fallait porter avec le matériel en bas du jardin jusqu’au bateau. J’avais eu envie de l’accompagner, mais j’avais eu surtout envie de retrouver mon lit pour rêver de Keegan Fall. Alors, d’une voix beaucoup trop acerbe, j’avais répondu :
— C’est gentil, papa, mais je n’ai plus l’âge !
Et j’avais continué mon chemin pour monter me coucher.
Ce furent les dernières paroles que je devais lui adresser. Quelques heures plus tard, je m’étais éveillée, un rayon de soleil dans l’œil, en entendant monter des voix affolées du bord de l’eau. J’étais descendue en courant et j’avais traversé la pelouse mouillée de rosée jusqu’à la berge où je voyais un attroupement. On avait déposé là mon père après l’avoir tiré du lac. Ma mère, agenouillée près de lui, touchait sa joue. Les lèvres et la peau de papa avaient pris une teinte bleuâtre. Il y avait des traces d’écume au coin de sa bouche et ses paupières m’avaient semblé iridescentes. Comme un poisson, avais-je songé, une pensée incongrue mais qui, au moins, avait le mérite d’en chasser une autre, bien plus dangereuse, qui ne m’a plus jamais quittée depuis : Si je l’avais accompagné, ça ne serait pas arrivé.
À côté de moi, sur le futon déroulé à même le tatami, Yoshi poussa un soupir et sa main se détacha de ma hanche. La lune projetait un rectangle clair sous la fenêtre et les stores frémissaient dans la brise marine. Mais ce n’était pas le vent. Peu à peu, presque imperceptiblement, la vibration s’amplifia. Le mouvement fut d’abord léger, aussi doux que le grondement du train l’avait été. Puis mes bols tibétains, alignés par terre, se mirent à chanter tout seuls. Les petites pierres que je collectionnais dégringolèrent de l’étagère sur les tapis de sol avec un crépitement de pluie. En bas, un objet tomba et se cassa. Je retenais ma respiration comme si, en restant immobile, j’allais pouvoir contrôler les mouvements de la terre. La secousse continua. Les étagères se mirent à s’agiter, si violemment que les livres en furent éjectés. Puis des convulsions fluides firent osciller les murs et le sol sembla onduler, comme si la maison était posée sur un énorme animal qui s’étirait et se retournait, ou plutôt comme si la terre elle-même était une créature vivante couverte d’une peau ultrasensible, qui s’ébrouait, irritée au moindre contact.
Et puis, soudain, le calme revint. Dans le silence, des gouttes d’eau tombaient dans une flaque. Yoshi, pendant tout ce temps, avait continué de dormir.
Je me tournai vers lui et lui touchai l’épaule. Il ouvrit lentement les yeux. Ces petits tremblements de terre ne le dérangeaient pas, et pourtant il y en avait eu des centaines depuis l’hiver, parfois plusieurs dizaines par jour. Pour beaucoup, ils étaient si légers que seuls les sismographes les détectaient, mais d’autres, comme celui-ci, étaient assez puissants.
— Un tremblement de terre ? marmonna-t-il.
— Oui, un fort. Quelque chose s’est cassé en bas.
— Ah ? Mais c’est fini maintenant, non ? On ne sent plus rien. Viens, on dort.
Il ferma les yeux en m’attirant contre lui et sombra de nouveau dans le sommeil. Par la fenêtre entrouverte, au-dessus de la maison d’en face, je voyais les étoiles qui émaillaient le ciel.
— Yoshi ?
Comme il ne répondait pas, je me levai doucement et descendis au rez-de-chaussée. L’aloès était tombé du rebord de la fenêtre de la cuisine et gisait au milieu des débris de son pot. Je mis de l’eau à chauffer avant de le ramasser et de balayer les tessons. Selon toute vraisemblance, les Japonaises nettoyaient les dégâts comme moi un peu partout dans la rue. Responsabilité de bonne ménagère. De femme au foyer. Cette pensée éveilla en moi un malaise – j’étais sans emploi depuis un peu trop longtemps. Je n’aimais pas dépendre financièrement de Yoshi, ne participer ni à nos dépenses ni à la bonne marche de la société. Je suis hydrologue, c’est-à-dire que j’étudie les cycles de l’eau sur terre, en surface comme en sous-sol. J’étais chef de projet pour des missions que me confiaient diverses multinationales depuis près de cinq ans quand j’avais rencontré Yoshi à Jakarta. Nous étions tombés amoureux fous l’un de l’autre, comme cela n’arrive vraiment que loin de chez soi, quand on n’a plus ni attaches ni points de repère. Nous avions fait de l’Indonésie le pays de nos rêves et de tous nos désirs. On n’est vraiment bien qu’ici, disait Yoshi en me caressant. Il n’y a pas de plus bel endroit au monde. Pendant un an, puis deux, nous avions été heureux. À la fin de ces deux années, son contrat avait pris fin en même temps que le mien, mais il avait tout de suite reçu une proposition qui semblait en tout point idéale pour un ingénieur de son niveau. Alors nous avions repris nos valises et je l’avais suivi au Japon, un pays que nous ne connaissions pas et qui avait changé bien des choses.
Je me versai une tasse de thé que j’emportai dans la pièce principale, où j’ouvris les persiennes. Un souffle d’air, pur et rafraîchissant, entra. Il faisait encore nuit, mais le quartier s’éveillait ; de l’eau coulait, des bruits de vaisselle tintaient ici et là. De l’autre côté de la ruelle, les voisins se parlaient à voix basse.
La maison frémit légèrement avec les vagues, puis le calme revint. Je m’assis par terre à la table basse et bus lentement mon thé, les pensées vagabondes. Je me réjouissais à l’idée de la journée qui s’annonçait et de la randonnée en montagne que nous avions prévu de faire depuis longtemps. Avant de quitter l’Indonésie, où nous étions si bien, Yoshi et moi avions parlé de nous marier au Japon, et même d’avoir des enfants. Mais dans ces visions d’avenir je n’envisageais pas de rester sans travail, ou alors j’imaginais que je pourrais me passionner pour l’art floral, ou me satisfaire de longues promenades solitaires. Je ne me doutais pas que je supporterais si mal l’inaction, ni que je me sentirais si seule et que Yoshi consacrerait autant de temps à son travail. Depuis peu, nous étions à fleur de peau et nous nous disputions pour des riens. Je n’avais pas soupçonné que le passé reviendrait s’emparer de mon âme dès qu’un vide se ferait dans ma vie et que je retomberais dans ma vieille dépression. Après trois mois de chômage au Japon, n’y tenant plus, j’avais entrepris de donner des cours d’anglais pour m’occuper et voir du monde. J’emmenais mes jeunes élèves en promenade au bord de la mer, où je leur apprenais à nommer ce que nous avions sous les yeux : pierre, eau, vague, ces mots évoquant le souvenir nostalgique du temps où je les avais utilisés pour mon travail. Parfois, je me laissais aller à leur tenir des discours incompréhensibles pour eux. Les dinosaures ont bu de cette eau-là, vous le saviez ? L’eau se transforme en suivant un cycle immuable ; un jour, vos petits-enfants boiront peut-être vos larmes.
Je commençais à me demander si cet interlude serait vraiment provisoire, et si je n’allais pas devoir vivre ainsi jusqu’à la fin de mes jours.
Des points lumineux s’allumèrent sur mon ordinateur portable, de l’autre côté de la pièce, et je me levai pour relever mes e-mails. Je consultai ma boîte à la seule lueur bleutée de l’écran. Seize messages, pour la plupart des spams. Deux venaient d’amis du Sri Lanka, un autre d’anciens collègues de Jakarta qui avaient envoyé des photos d’une expédition dans la jungle. Je les regardai rapidement, me souvenant d’un voyage sur le fleuve que nous avions fait ensemble, de la végétation luxuriante, des chapeaux que nous avions fabriqués avec des feuilles de nénuphar afin de nous protéger des féroces rayons du soleil. Nous avions été tellement heureux, Yoshi et moi, en ce temps-là.
Les trois messages suivants venaient d’Amérique. Le premier était de ma mère, ce qui m’étonna. Nous communiquions assez souvent elle et moi, et j’essayais d’aller la voir une fois par an, mais elle utilisait Internet avec parcimonie, comme les gens hésitaient autrefois à passer des coups de fil à l’étranger et les réservaient aux communications urgentes. Nous nous téléphonions ou nous nous écrivions sur le fin papier bleu des aérogrammes, ses missives me trouvant là où ma vie de nomade m’avait portée, et les miennes tombant dans la boîte plantée devant la maison où j’avais grandi, dans un village qui se nommait le Lac des Rêves.
« Lucy, ne t’inquiète pas, j’ai eu un accident, mais sans aucune gravité. Blake va sûrement exagérer la situation. Il est beaucoup trop protecteur. Ça part d’un bon sentiment, bien sûr, mais ton frère a tendance à faire une montagne de trois fois rien, c’est agaçant. Je suis quasiment sûre que mon poignet n’est pas cassé et que ce n’est qu’une foulure. Le médecin va me prescrire une radio qui devrait lever les doutes. Surtout ne reviens pas pour ça. »