Un ange aux rêves brisés
Prix public   : 19,90 
16,50 €
Petite mère
Petite mère
Henriette Bernier
Disponible
360 pages
Couverture cartonnée
Lecture confort : livre imprimé en gros caractères
Réf : 402127
Résumé
En 1919, la guerre terminée, Rosalie rentre dans son village Lorrain avec la famille. Douée pour l’école, l’adolescente est promise à un bel avenir quand brusquement sa mère meurt. Comme le veut la tradition, elle va la remplacer auprès de ses cinq petits frères et sœurs. Finis les rêves, Rosalie se dévoue. 
Pourquoi on l'a choisi
Une histoire douloureuse mais exemplaire, sur fond de reconstruction d'une région profondément marquée par la guerre de 1914-1918, autour de Verdun. Le destin de cette héroïne du quotidien est tracé avec talent et sensibilité par l'auteur qui nous livre un superbe récit, très émouvant.
Les internautes ayant commandé Petite mère ont également choisi
Afin de déposer un avis, vous devez être connecté. Veuillez vous identifier.
Henriette Bernier est née en 1937 dans la Meuse, de parents paysans. Après avoir passé son diplôme à l'École Normale de Bar-le-Duc, elle devient institutrice puis professeur de collège dans la Meuse, en coopération en Algérie et en Côte d'Ivoire, et enfin dans la Marne. Depuis qu'elle a pris sa retraite anticipée en 1989, elle se consacre entièrement à l'écriture.
Elle est déjà l'auteur de nombreux romans, dont :
    La maison de papier (Grasset)
    Allegra (Grasset)
    Une femme empêchée (Belfond, 1994), qui a reçu les prix Erckmann-Chatrian et Sully-Olivier de Serres et qui a été adapté pour la télévision en 1997
    La Faute de Claire (Anne Carrière, 1999), récompensé par le prix des conseils généraux de Lorraine
    Leocadia (2000)
    Stella (2001) aux éditions Pierron
    Sept démons dans la ville (Plon, 1999)
    La double confidence (Plon, 2001)
En mars 2004, elle publie son premier roman aux Presses de la Cité, en hommage à sa région de naissance : L'Enfant de l'autre.
En 2005, avec L'Or blanc des pâturages, Henriette Bernier rend hommage à tous ceux qui ont contribué et contribuent encore à l'exploitation de cette grande richesse qu'est le lait.
Suivront :
    L'Enfant de la dernière chance (2006)
    Le Choix de Pauline (2007)
    La Petite Louison (2008)
Depuis 1996, Henriette Bernier vit à Bantheville, petit village meusien, entourée de ses enfants et de ses trois passions : la nature, les chats et Léo Ferré.
Extrait

1


— Verdun... soupira Sidonie. Nous voilà tout de même arrivés... Enfin !
Les feins crissèrent et une secousse brutale déséquilibra les quelques passagers trop pressés qui commençaient déjà à rassembler leurs bagages.
— Attendez un peu, les jeunes ! dit Eugène. On descendra les derniers, pour éviter la bousculade.
Quand à leur tour ils se trouvèrent sur le quai, avec leurs sacs, valises et baluchons de toutes tailles, comme ceux qui les avaient précédés ils se mirent à regarder autour d'eux, à la recherche d'un visage connu.
— Tiens ! dit Eugène. J'aperçois là-bas l'Aristide Guillemin, il est venu lui même nous chercher, le brave homme.
Aristide Guillemin était le maire du village de Clercy, qu'Eugène Piquart, sa femme Sidonie et les quatre enfants qu'ils avaient alors avaient quitté, cinq années plus tôt, à quelques mois près, en août 1914, pour cause d'évacuation.
Il avait vu les arrivants et à grands pas s'avançait vers eux. Et tous de se regarder, sans parler, parce qu'il fallait bien d'abord se reconnaître, se retrouver.
Puis les deux hommes se serrèrent longuement la main, et s'étreignirent enfin, toujours sans un mot.
Aristide ensuite s'approcha de Sidonie.
— Je vous embrasse ! lui dit-il.
Il la tint elle aussi un moment serrée contre lui, avant de se tourner vers les enfants.
— Eh bien dites, les garçons, vous voilà des jeunes gens à présent ! Henri, plus grand que ton père déjà, et toi, Georges ! Voyons les filles... Rosalie, ça te fait quel âge maintenant ?
— Quatorze ans, monsieur.
— Et celle-ci, qui était toute petite... attends que je retrouve ton prénom... ah oui, Alice, c'est ça, hein ? Voilà donc la dernière, jolie comme une poupée. C'est comment qu'on t'appelle, toi ?
La petite poupée se cachait derrière Rosalie, qui répondit à sa place :
— C'est Marinette.

Le train avait redémarré. On pouvait maintenant traverser la voie pour accéder à la gare où les réfugiés de retour devaient remettre leurs bons de transport. Pour éviter la cohue, les Piquart choisirent d'attendre encore un peu. Le père Guillemin put ainsi les observer à loisir. Surtout Sidonie. Il lui semblait qu'elle avait beaucoup changé, elle paraissait très fatiguée, et cette impression se confirmait, lui serrant la gorge. C'était comme ça, maintenant, chaque fois qu'une émotion s'emparait de lui, elle en profitait pour réveiller aussitôt son propre chagrin.
Quand la famille commença à se répartir les bagages pour quitter le quai, il s'empara des sacs qu'elle s'apprêtait à soulever.
— Laissez, Sidonie, je suis venu avec le camion de l'Ambroise, c'est lui qui a eu l'idée de me le prêter, comme ça il y aura de la place pour vous tous et votre fourniment.
L'Ambroise, les Piquart le connaissaient bien, c'était un marchand de bois et de charbon avec lequel Eugène, entre autres occupations, avait souvent travaillé.

Dans le fameux camion, haut sur roues, Sidonie s'installa à l'avant, à côté du père Guillemin, la petite Marinette sur ses genoux. À l'arrière, à la place du bois de chauffage en vrac et des sacs de charbon qu'il livrait d'ordinaire à sa clientèle, l'Ambroise avait bricolé des banquettes avec des planches posées sur des billots et y avait étalé des couvertures. Eugène s'assit d'un côté entre Henri et Georges, ses deux grands gars, Rosalie et Alice de l'autre, les bagages entassés à leurs pieds.

Quelques paroles seulement furent échangées, de la gare de Verdun jusqu'au village de Clercy, distant d'une trentaine de kilomètres, en suivant le cours de la Meuse, vers le nord. Peut-être un peu à cause de l'état du camion, dont le moteur toussait, les essieux grinçaient, la carcasse gémissait, et de plus à l'arrière il fallait constamment veiller à son équilibre sur les sièges de fortune. Mais surtout à cause des sentiments qui étreignaient les passagers, l'angoisse pour l'avenir immédiat, et aussi la curiosité, concernant les terribles combats qui s'étaient déroulés ici et les traces qu'ils avaient sûrement laissées.
Si la vie semblait avoir suivi son cours aux alentours de la gare, par contre la partie de la ville qu'il leur fallut traverser leur offrit un avant-goût des dégâts causés. Même les petites semblaient atterrées, Alice qui se serrait contre Rosalie, et Marinette qui interrogeait Sidonie :
— Dis, maman, pourquoi elles sont cassées, les maisons ?
Dans la campagne, l'impression de désolation demeura, parce qu'il n'y avait plus ni champs ni forêts, rien qu'une terre brûlée, chamboulée, dévastée, qui n'avait pas encore amorcé son retour à la vie.
Le père Guillemin ralentit l'allure déjà modeste du camion pour pouvoir dominer le volant d'une seule main et tendit l'autre vers les collines, du côté de l'est.
— Là-haut, dit-il, c'est encore pire, plus de villages, plus rien du tout... De loin, comme ça, on n'en a pas idée, mais quand on monte là-haut, ça vous arrache le cœur...
Son regard croisa celui de Sidonie, qui y vit des larmes. Alors elle posa sa main sur la sienne, qui avait repris sa place sur le volant. Il comprit que ce simple geste était à la fois une demande et un encouragement.
— Oui, dit-il, not' pauvre Raymond... Beaucoup sont tombés dans l'enfer de Verdun, lui c'est au Chemin des Dames, six mois avant l'armistice...
Sidonie a accentué la pression de sa main, et Eugène, qui derrière a entendu, a posé la sienne sur l'épaule d'Aristide. Rien de plus.

Ils étaient sortis de la zone principale des combats, mais les villages qui n'avaient pas été entièrement détruits portaient eux aussi des traces de la tragédie.
Et chez nous ? s'interrogeait Sidonie. Elle savait qu'ils allaient retrouver leur maison, mais ne pouvait s'empêcher de ressentir tout de même une grande inquiétude. Par respect pour le père Guillemin, dont le fils n'était pas revenu, elle retint les questions qui lui montaient aux lèvres.
À l'arrière les garçons cherchaient à reconnaître le pays, égrenant les noms des villages, réveillant leur jeune mémoire pour évoquer des souvenirs.
— Tiens, dit Henri, Sivry ! Il était d'ici, celui qui est sorti premier du canton au certif, l'année où je l'ai eu, moi aussi, mais ric-rac...
Des gens regardaient passer le camion, et pour un peu il se serait attendu à retrouver parmi eux, tel qu'il était alors, ce caïd du certif qui pourtant avait dû changer autant que lui.
Comme Marinette dans les bras de Sidonie, Alice s'était endormie contre Rosalie, qui, bien fatiguée elle aussi, ne cédait pas pour autant au sommeil. Comme ses frères, comme ses parents, elle était impatiente d'arriver, fébrile et un peu angoissée. Entre sa chemise et son caraco, elle pouvait sentir la lettre qu'elle avait glissée au moment des préparatifs, sachant qu'elle ne se déshabillerait pas de tout le temps que durerait le voyage, cette lettre qui représentait tant d'espoir pour elle.