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Hemingway, la vie jusqu'à l'excès
Hemingway, la vie jusqu'à l'excès
Patrick Poivre d'Arvor
384 pages
Couverture cartonnée
Réf : 400224
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Au lieu de 19,90  (prix public)
Résumé
On le connaissait homme de télé, journaliste et écrivain. PPDA est aussi un amoureux d’Ernest Hemingway à qui il consacre cette biographie passionnante, à la hauteur du talent et des excès de cet aventurier hors norme. L’auteur américain est aussi prétexte à une réflexion sur l’écriture, l’amour et la mort. Le meilleur hommage possible pour les 50 ans de la disparition de ce géant de la littérature.
Né en 1947 à Reims, Patrick Poivre d'Arvor est licencié en droit, diplômé des langues orientales et du centre de formation des journalistes.
Entré à France-Inter en 1971, grand reporter, il devient à partir de 1975 le chef-adjoint du service de politique intérieure, puis chef de ce service à Antenne 2. Il sera ensuite, sur cette même chaîne, rédacteur en chef adjoint et présentateur du journal de 20 heures, avant de travailler pour TF1. Présentateur numéro un et responsable de l'information de la première chaîne de télévision française pendant plus de vingt ans, celui que l'on appelle familièrement PPDA est aussi un romancier fécond. Il est notamment l'auteur de :
    Petit homme
    Les Enfants de l'aube
    Un enfant
    Un Héros de passage
    L'irrésolu (prix Interallié en 2001)
    Courriers de nuit
    J'ai aimé une reine
    Petit Prince du désert
On lui doit aussi Lettres à l'absente et Elle n'était pas d'ici, ouvrages inspirés par sa fille anorexique.
Il a également co-signé, avec son frère Olivier, Le Monde selon Jules Verne, Pirates & Corsaires, Disparaître et J'ai tant rêvé de toi, prochainement adapté au cinéma.
Lu dans la presse
« Qu'il ait choisi de s'intéresser à "Papa" Hemingway n'est pas une surprise. Il a toujours parlé d'Ernie avec de grands yeux énamourés. Toute biographie est une autobiographie, plus ou moins, et, comme son sujet, Poivre est un homme à femmes, un inconscient patenté, un personnage imprudent, assez foutraque, qui a du courage à revendre...
Puissent les clameurs de l'hallali ne pas couvrir totalement la version revue et corrigée de l'hymne de Poivre à un bel écrivain dont le meilleur roman sera, avec Le vieil homme et la mer, celui de sa vie. »

Franz-Oliver Giesbert, Le Point


« ... Une biographie qui se veut très vivante, à l'américaine... »

Le Télégramme
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Patrick Poivre d'Arvor
Extrait

AVERTISSEMENT



Une cartouche de calibre douze pèse de 40 à 50 grammes avec une charge de plomb de 30 à 35 grammes. Elle peut sans mal arrêter net, à une quarantaine de mètres, un sanglier lancé à fond de train. Deux cartouches pèsent donc environ 100 grammes. Mises à feu simultanément à partir d'un fusil Boss à canon double et à monodétente, dont la bouche jumelle a été préalablement appuyée sur le front, la crosse calée sur le sol, elles peuvent décapiter un homme.
Le 2 juillet 1961 vers 7 h 30 du matin, à Ketchum, dans l'Idaho, Ernest Miller Hemingway, prix Nobel de littérature, chasseur, pêcheur, boxeur, hâbleur, génial, paranoïaque, marié quatre fois, divorcé à trois reprises, exécute ces différents gestes avec détermination, exactement comme tout ce qu'il a entrepris durant une existence mouvementée.
Il appuie sur la détente comme il le faisait sur les touches du clavier de sa machine à écrire, et met ainsi, à 61 ans, un point final à son existence, de la même façon qu'il achèverait un roman.
Celui de sa vie.


1
LA CHUTE
(juillet 1960 - juin 1961)

« Une génération passe, une autre lui succède,
mais la terre demeure ferme pour jamais.
Le soleil se lève aussi, et il se couche,
et il retourne d'où il était parti. »

L'Ecclésiaste, cité par Hemingway


Un homme va mourir. Un géant.
Depuis un an, sa vie part en lambeaux. Hemingway, qui a perdu tous ses repères, voit ses sens s'éteindre, l'un après l'autre, comme l'éclairage d'un théâtre qui diminue progressivement – coulisses, rampe, salle –, pour céder la place à l'obscurité après la séance. Et Dieu sait qu'il en a donné, des représentations !
Tout va mal. Inexorablement mal. Le corps se délite. La mémoire s'effiloche dans la misère, telle une bibliothèque qu'une main indigne viderait, étagère par étagère. Les souvenirs tombent comme autant de livres dans la poussière et s'y mêlent. Il donne de lui un triste spectacle, depuis son départ de Cuba en juillet 1960, son crève-cœur.
La déchirure se situe là, justement : quand il doit quitter la Finca Vigia, son paradis terrestre. Pas pour toujours, espère-t-il alors. Après tout, il s'entend bien avec Fidel Castro tout juste arrivé au pouvoir... Mais il vient de descendre une marche supplémentaire vers le vide, le néant ou le Tout. Une grande marche.

Jusque-là libre parmi ses souvenirs, ses chats, ses trophées, ses livres, ses projets, il éprouve soudain l'impression étouffante d'un encerclement impossible à briser. Il s'éloigne de Cuba, envahi par une sourde inquiétude qui sape la moindre poussée d'illusion, la tête vide, avec trente-deux caisses de bagages, le brillant résumé d'une existence unique. Lucide, malgré sa confiance en Castro, il ne se voile pas la face : l'affaire lui échappe complètement. Il ne s'agit pas d'un différend qui se règle dans l'arène, entre hommes d'honneur. Cette fois, des États, des puissances pèsent dans la balance. Et Fidel Castro, après avoir tenté de jouer la carte américaine et d'obtenir – en vain – l'appui de Washington, tombe dans les bras de l'ennemi rouge, l'Union soviétique. Généralement critique à l'égard de l'Amérique, de son intolérance, de son puritanisme, comme il l'a été vis-à-vis de la prohibition, comble de l'hypocrisie à ses yeux, Hemingway pourrait accabler de reproches les politiciens américains qui n'ont pas su ou voulu écouter le Líder Máximo. Or il adopte une attitude inverse, sans doute parce qu'il prend la mesure de la menace qui pourrait maintenant peser sur son pays à cause du retournement de Castro. Au moment du départ, il prononce ces mots qui, d'une certaine façon, lui interdiront un éventuel retour : « Je suis avant tout américain, et on humilie mon pays. »¹
Ce sera donc un adieu.
Il ne peut pas vraiment s'imaginer renoncer à ce qui constituait la trame de son bonheur tranquille, ce qu'il décrit lui-même : « la fraîcheur des matins sans nuages, quand Blackdog – un de ses chiens préférés, mort depuis – est le seul éveillé, et les premiers chants des coqs de combat. Il y a les oiseaux – des oiseaux vraiment merveilleux –, les uns sédentaires, les autres migrateurs. La caille qui boit dans la piscine avant le lever du soleil, et les lézards qui chassent dans les arbres et dans les vignes qui grimpent le long de la maison. »²
Le départ est un arrachement. Il enclenche un mécanisme plus terrible encore.
Pour qui l'a approché dans son havre de la Finca Vigia, dans sa tournée des bars ou à l'occasion d'une sortie en mer au cours des derniers mois, le diagnostic est clair : on le prive de sa raison de vivre.
Le journaliste Kenneth Tynan ignorait, en cette année 1960, en accompagnant Hemingway au Floridita, son restaurant favori, qu'il allait être l'un des derniers témoins de ce pan d'une existence prête à s'écrouler.
Dès son entrée, il embrasse tout le monde – car il connaît tout le monde. Le personnel, souriant, s'empresse autour de lui pendant qu'il congratule les pêcheurs au gros et salue les artistes locaux. Il prend position au bar et boit debout, sous l'œil narquois d'un buste de bronze posé sur un coin du bar et qui le montre lui, le grand Hemingway, le menton relevé en signe de défi, prêt au martyre. Tout ici porte son empreinte, jusqu'au regard des habitués, pas tous des enfants de chœur, mais conformes aux héros simples de ses livres, qui l'ont adopté pour de bon. Bien sûr, il avale une quantité phénoménale de doubles daiquiris rebaptisés « Pappa Doble » en son honneur, qu'il parvient à descendre en un temps record. Mais « Papa » respire ici, et un regain d'énergie le pousse parfois à s'essayer à la boxe avec un employé noir des plus costauds. Il se débrouille encore très bien, et son partenaire, tout en esquivant des jabs bien placés, lui demande invariablement en riant : « Quand vous déciderez- vous à vieillir ? »
Vieillir ? Surtout pas ! Si Hemingway s'efforce d'employer des mots vrais, il refuse celui-là. Il recherche une jouvence, en tout cas l'apaisement, ce que Cuba lui garantissait.
C'est là, au Floridita, que s'était joué furtivement un match au sommet : une rencontre entre Hemingway et Tennessee Williams, le feu et l'eau, deux extrêmes de la littérature américaine, l'extraverti et l'introverti, l'homme d'action et le peintre des sentiments. Contre toute attente, hélas, le miracle ne se produit pas, malgré la bonne volonté évidente des deux géants.
Tennessee le sentimental tente une ouverture amicale en révélant à Papa son attrait pour la corrida et son affection pour Antonio Ordóñez, le matador. Hemingway reste bouche bée. Ordóñez ? Il s'agit de son héros. « Vous l'aimez ? ! » lui demande-t-il, comme s'il l'avait mal entendu. « Oui, je crois que l'on peut dire ça », répond l'auteur d'Un tramway nommé Désir. Rassuré, Tennessee Williams s'enhardit à prendre des nouvelles de Pauline Pfeiffer, l'ex Mrs Hemingway, la deuxième épouse du grand homme. Il l'a connue à Key West, puis perdue de vue. Hemingway considère un instant son vis-à-vis, le visage impénétrable, avant de lâcher : « Elle est morte comme tout un chacun. Après quoi elle a cessé d'être en vie. »³.
Fin de la conversation.
Deux monstres sacrés de la littérature se tournèrent le dos. Ils ne se revirent jamais. Williams ne fit pas de commentaire, même s'il s'étonna de la voix étrangement nasillarde et lointaine de son interlocuteur, que l'on n'imaginait pas chez un homme possédant un tel coffre. Pouvait-il savoir qu'« Hemmy » s'était blessé les cordes vocales pendant sa jeunesse ? Qu'il n'y avait là rien à voir avec la rumeur d'une émasculation lors de la Première Guerre mondiale ?
Lui qui recherchait de préférence le regard de ses interlocuteurs, « passage vers l'âme », sembla n'avoir pas remarqué un détail qui avait frappé Robert Emmett Ginna, un journaliste d'Esquire, lors d'une visite à Cuba en mai 1958 : des yeux d'un brun pâle, des yeux vieillis par le temps et le vent et, peut-être, « par ce qu'ils avaient vu »4. Tout simplement.


2
LE SOLEIL SE LÈVE...
(26 juin - 1er juillet 1961)

« La mort de tout homme me diminue
car je suis partie intégrante de l'humanité.
Aussi, ne me demande jamais
pour qui sonne le glas.
Il sonne pour toi. »

John Donne, cité par Hemingway


Le 26 juin 1961, dans la voiture de location qui le reconduit à Ketchum avec sa quatrième femme, Mary, Hemingway rumine en silence, sans rien montrer de son tourment intérieur. Les médecins ont estimé son état général satisfaisant et l'ont laissé sortir.
Un mot tourne dans sa tête. Vieillir ! Catastrophe !
Vieillir, se délabrer, se disloquer... Pas question !
Grâce à George Brown, un ami de New York, qui est au volant, le couple arrive à Ketchum le 30. Dès le lendemain matin, le toujours fidèle Brown accompagne l'écrivain à la Mollie Scott Clinic de Sun Valley, pour faire un bilan avec le docteur George Saviers. Le jeune fils du docteur Saviers est hospitalisé pour une maladie virale du cœur, à laquelle il succombera en 1967. Il attendrit Hemingway, qui lui a écrit d'hôpital en hôpital. Pour lui, il évoque des paysages magnifiques, des nuits merveilleuses. Il lui parle du haut Mississippi, où abondent faisans et canards à l'automne, « mais pas autant que dans l'Idaho »5. En fait, c'est au petit Ernest qu'il écrit, car la nostalgie de son enfance dans les grands espaces le submerge au crépuscule de sa vie.
Le samedi 1er juillet, Mary, Ernest et George Brown dînent au Christiana, une restaurant de Ketchum, avant de rentrer et de se coucher tôt. L'histoire publique d'Ernest Miller Hemingway s'arrête là.

Ses différentes tentatives de suicide laissent imaginer qu'Ernest ne supporte pas l'idée de l'avenir. Il désire maintenant se fondre dans le silence « de ceux qui ont fini de se passer de tout ». Il veut surtout mettre un terme à ce cirque, à ce spectacle pathétique qu'il donne désormais, à sa décrépitude.
Avant d'effectuer le grand saut, il a formulé quelques dernières volontés. « Je préférerais que l'on analyse mon œuvre plutôt que les infractions de mon existence. » Après cet avertissement lancé aux biographes, il s'est fait plus précis : « Je veux être connu comme écrivain, dit-il sans emphase, et non comme un homme qui est allé à plusieurs guerres ; et pas plus que comme boxeur de bar ; et pas plus que comme tireur ; pas plus que comme turfiste ; pas plus que comme buveur. »6
Il veut être perçu comme l'écrivain qui aura écrit au moins une seule phrase vraie, avec les mots les plus sincères. Or il est déjà perçu ainsi, notamment par Mauriac, pour qui Hemingway parle le langage de « la grande liberté » avec les mots qu'il faut et l'émotion juste nécessaire. Cette quête littéraire perpétuelle, qui se nourrit sans cesse d'aventures fortes, implique nombre de renoncements, et condamne l'écrivain à une forme de solitude avant de « faire front à l'éternité ou à l'absence d'éternité ».
En tout cas, il se refuse à devenir la caricature pitoyable de lui-même.


1. Cité par gérard de Cortanze dans Le magazine littéraire n° 377 daté de juin 1999 (article intitulé « Passions cubaines », p. 30 à 32) et consacré à ernest Hemingway.
2. Idem
3. Propos rapporté par Carlos Baker, Hemingway, histoire d'une vie, Robert Laffont, trad. Claude Noël et Andrée Picard, Paris, 1971. 4. Esquire, février 1962. À Ginna, par ailleurs chargé d'écrire un article sur les 10 meilleursbars du monde, Hemingway avait conseillé de s'intéresser au Ritz, à Paris, au Harry's Bar de Venise, et au Costello's, à New York. Sans oublier bien sûr le Floridita, qu'il recommendait pour sa « bonne ventilation, son personnel avenant, et sa nourriture bonne mais chère ».
5. Carlos Baker, ibidem.
6. Cité notamment par Aaron Edward Hotchner, Papa Hemingway, Calman-Lévy, trad. A.-E. Major, Paris, 1999.