Blasphème
Blasphème
Condamnée à mort pour blasphème
Asia Bibi
Avec la collaboration d'Anne-Isabelle Tollet
192 pages
Couverture souple
Réf : 389367
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Disponible

"Je vous écris du fond de ma prison..."
Résumé
Il fait 45 °C ce jour-là, dans ce champ du Pendjab. Asia cueille des baies depuis plusieurs heures. Une récolte éprouvante, mais Asia et son mari ont cinq enfants à nourrir. Vers midi, en nage, Asia va jusqu'au puits le plus proche, prend un gobelet et boit de l'eau fraîche. Un verre, puis un autre.
C'est alors que sa voisine, par bêtise, crie que cette eau est celle des femmes musulmanes et qu'Asia, chrétienne, la souille en s'en servant. Le ton monte... Et soudain, un mot fuse : « Blasphème ! » Au Pakistan, c'est la mort assurée. Le sort d'Asia est scellé.
C'était le 14 juin 2009. Asia Bibi est jetée en prison. Un an après, elle est condamnée à être pendue. Depuis, elle croupit dans une cellule sans fenêtre. Sa famille a dû fuir son village, menacée par les extrémistes.
Deux hommes lui sont venus en aide : le gouverneur du Pendjab et le ministre des Minorités, un musulman et un chrétien. Tous deux ont été assassinés sauvagement.
Asia Bibi nous écrit du fond de sa prison. Elle est devenue une icône pour tous ceux qui luttent, au Pakistan et dans le monde, contre toutes les violences faites au nom des religions.
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :1
nini84
Le 30 novembre 2011
Blasphème d'Asia Bibi
Bonjour, j'ai lu ce livre d'une traite tellement il était très poignant et triste, j'en ai eu les larmes aux yeux de savoir ce qu'elle vivait et comment elle vivait. Car je pense que les gens en prison en France n'ont pas à se plaindre, à côté de ce qu'elle vît malheureusement et je pense qu'elle même en serait contente au lieu d'avoir cette pièce sordide. J'espère que tout se passera très bien pour elle et que ça finira bien, car j'aimerais assez bien lire un autre livre de sa part nous racontant qu'elle s'est sortie de cette prison minable et qu'elle va très bien maintenant, puis qu'elle n'est pas finie comme disait le jugement dans le livre.
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Lu dans la presse
« Asia Bibi est un symbole de tout ce qui nous fait depuis toujours nous indigner et nous mobiliser. »

Michèle Fitoussi, ELLE
Extrait

1.

Dans un trou noir


En prison, les jours et les nuits se ressemblent. Je m'assoupis de temps en temps, sans jamais avoir l'impression de dormir. Les sons de la prison m'arrachent à mon début de sommeil. Un claquement de porte, c'est la relève de la garde. Le bruit d'un trousseau de clés, les pas des gardiens mêlés au grincement des roulettes du chariot de soupe, c'est l'heure du repas. Un seau métallique qui cogne le carrelage du couloir, c'est la corvée du soir – ou est- ce celle du matin ? Ma mort est lente, pour l'instant sans douleur, mais tellement lente...
Je ne suis plus vraiment capable de dire ce que je ressens. De la peur, c'est certain... Elle est là, mais ne me bouscule plus comme au début. Les premiers jours, elle était capable de faire battre le tambour dans ma poitrine. Maintenant, elle est devenue plus calme. Je ne sursaute plus en permanence. Les larmes non plus ne m'ont pas quittée. Elles coulent à intervalles réguliers. Mais les sanglots, c'est terminé. Mes larmes sont mes compagnes de cellule. Elles me disent que je n'ai pas tout à fait renoncé, elles me disent l'injustice qui s'est abattue sur moi, elles me disent que je suis innocente.

Le tribunal de Nankana ne m'a pas seulement jetée ici, au fond de cette cellule humide et froide, si petite que je peux toucher les murs de mes deux bras. Il m'a aussi et d'abord retiré le droit de voir mes cinq enfants. Plus question de les serrer contre mon cœur en leur contant les histoires d'ogres et de princes pendjabi que me racontait ma mère à leur âge.

Ce soir, comme chaque soir, je crève de leur absence bien plus que de la prison. De ne pas les toucher, de ne pas les sentir. Je donnerais tout ce que je possède pour un instant avec eux, chez nous, tous les six blottis dans le lit familial. Je ris en songeant aux interminables séances d'épouillage de l'hiver dernier, quand Isham, ma plus jeune fille, se cachait dans le panier à linge pour échapper au peigne fin.
Ashiq, mon mari, jura aux enfants qu'un pou nourri du cuir d'une petite fille pouvait, un jour, atteindre la taille d'un rat si on n'y prenait pas garde.
— Un rat ? Un rat dans mes cheveux ? avait crié Isham en courant se réfugier sous ma tunique...
Dieu que j'ai aimé ces moments-là !
Dieu justement, le mien, celui par qui je suis là aujourd'hui. Combien de temps fera-t-il durer mon agonie ? J'étais bonne chrétienne avant tout cela, et si je manque tant à mes enfants, c'est que je devais être une bonne mère. Alors, de quoi suis-je punie aujourd'hui ? Mon époux m'a eue aussi vierge que Marie à notre mariage. Plus tard, sa mère le félicitait chaque Noël de m'avoir prise pour femme. Bonne épouse, bonne mère, bonne chrétienne, mais aujourd'hui surtout bonne pour la corde...
Je ne connais pas grand-chose du monde en dehors de mon village. Je ne suis pas instruite, mais je sais ce qui est bien et je sais ce qui est mal. Je ne suis pas musulmane, mais bonne Pakistanaise, catholique et patriote, dévouée à mon pays comme à Dieu. Nous avons des amis musulmans. Ceux-là n'ont jamais fait de différence. Et, même si la vie n'a pas toujours été facile pour nous, nous avions notre place. Une place dont nous nous sommes toujours contentés. Quand on est chrétien au Pakistan, il faut bien sûr un peu baisser les yeux. Certains nous considèrent comme des citoyens de seconde zone. Nous n'avons que les emplois ingrats, les petites tâches nous sont réservées. Mais mon destin à moi me plaisait bien. Avant toute cette histoire, j'étais heureuse avec les miens, là-bas, à Ittan Wali.

Depuis que l'on veut me pendre au bout d'une corde, des gens sont venus me voir, des gens importants, des étrangers aussi. En tout cas au début, car maintenant ils m'ont complètement isolée. Je ne peux plus voir personne, à part mon mari et mon avocat.
Je n'ai pas toujours compris qui étaient ces gens, mais ils m'ont aidée. Il paraît qu'en dehors de mon pays, c'est difficile à croire, mais ici, les voyous, les assassins, les violeurs sont mieux traités que ceux qui sont accusés d'avoir insulté le Coran ou le prophète Mahomet. Moi, je le sais depuis toujours. Pour un chrétien, émettre le moindre doute sur l'islam, c'est tout droit l'échafaud. Mais toujours après un long passage en prison.
Je ne vois plus que les barreaux, les sols moites et les murs noircis par la crasse. Une odeur de graisse, de sueur et d'urine envahit tout. Un cocktail insupportable, même pour une fille de ferme. Je pensais que ça passerait, mais non. C'est l'odeur de la mort, ou du désespoir...

Je ne sais pas combien de temps il me reste à vivre. Chaque fois que la porte de ma cellule s'ouvre, mon cœur bat plus fort. Je suis entre les mains de Dieu et je ne sais pas ce qui va m'arriver. C'est brutal et cruel.

Une fille des champs, des champs de canne à sucre. C'est ce que je suis. La première fois qu'il m'a touchée, mon mari m'a dit que ma peau avait le goût de la canne. J'ai éclaté de rire. Ma mère m'avait prévenue. Tous les garçons du village disent ça la première fois, sans que personne sache d'où est venue cette idée saugrenue. Avec les filles, on en riait. On imaginait les garçons, dans la salle de classe, se faire expliquer au tableau comment fonctionnait une fille. L'une de nous mimait le professeur :
— Mais surtout, souvenez-vous de leur dire que leur peau a le goût de la canne à sucre...

On avait quinze ans à peine, mais déjà ma différence était là. Mes amies musulmanes m'excluaient naturellement de beaucoup de moments. Comme à la période du ramadan, où je me cachais pour boire dans la journée quand elles devaient jeûner du lever au coucher du soleil. Ce temps ne me paraissait pas si lointain avant que je n'entre en prison. J'étais l'une des leurs, malgré tout. Différente, mais parmi elles.
Aujourd'hui, je suis comme tous les blasphémateurs du Pakistan. Qu'ils soient coupables ou non, leur vie a chaviré. Au mieux, brisée par des années de prison. Mais, le plus souvent, les auteurs de l'outrage suprême, qu'ils soient chrétiens, hindous ou musulmans, sont tués dans leur cellule par un codétenu ou même par un gardien. Et, quand ils sont innocentés, ce qui est très rare, ils sont systématiquement abattus à la sortie du pénitencier.
Dans mon pays, la marque du blasphème est indélébile. Être suspect est en soi un crime pour les fanatiques religieux, qui jugent, condamnent et tuent au nom de Dieu. Allah n'est pourtant qu'amour. Je ne comprends pas pourquoi les hommes utilisent la religion pour faire le mal. J'aimerais croire que nous sommes d'abord des hommes et des femmes avant de représenter une religion.

Je souffre à présent de ne savoir ni lire ni écrire. Je me rends compte seulement aujourd'hui à quel point c'est un obstacle. Si je savais lire, je ne serais peut-être pas enfermée ici aujourd'hui. J'aurais sans doute eu plus de contrôle sur les événements. Au lieu de ça, je les ai subis, et je les subis encore. D'après les journalistes, dix millions de Pakistanais sont prêts à me tuer de leur propre main. Un mollah de Peshawar a même promis une fortune, 500 000 roupies, à celui qui aura ma peau. C'est le prix d'une belle maison ici, avec au moins trois pièces et tout le confort. Je ne comprends pas cet acharnement. J'ai toujours respecté l'islam, mes parents et mes grands-parents m'ont élevée dans le respect de cette religion. J'étais même heureuse que mes enfants apprennent à lire le livre sacré des musulmans dans la petite école publique du village.

Je suis victime d'une cruelle injustice collective. Enfermée, attachée, enchaînée depuis deux ans, bannie du monde en attendant la mort. Moi, Asia, je suis innocente, mais coupable d'être présumée coupable. Je commence à me demander si, plus qu'une tare ou un défaut, être chrétien au Pakistan n'est pas tout simplement devenu un crime.

Dans ma toute petite cellule sans fenêtre, je veux pourtant faire entendre ma voix et ma colère. Je veux que le monde entier sache que je vais être pendue par le cou pour avoir aidé mon prochain. Je suis coupable d'avoir fait preuve de solidarité. Mon seul tort ? Avoir bu de l'eau provenant d'un puits appartenant à des femmes musulmanes, dans « leur » verre, par 40 °C sous le soleil.
Moi, Asia Bibi, je suis condamnée à mort parce que j'ai eu soif. Je suis prisonnière parce que j'ai utilisé le même verre que ces femmes musulmanes. Une eau servie par une chrétienne jugée impure par ces stupides compagnes des champs.
Mon Dieu, je ne comprends pas ! Pourquoi me mettez-vous autant à l'épreuve ?

De ma prison sordide, je veux qu'on entende ma petite voix pour dénoncer cette injustice et cette barbarie. Je veux que tous ceux qui veulent me voir morte sachent que j'ai travaillé des années chez un couple de riches fonctionnaires musulmans. Je veux dire à ceux qui me condamnent que les membres de cette famille, qui sont de bons musulmans, n'étaient pas ennuyés par le fait qu'une chrétienne prépare leurs repas et lave leur vaisselle. J'ai passé six ans de ma vie chez eux, ils sont pour moi une deuxième famille, et eux m'aiment comme leur fille !
Je suis en colère contre cette loi du blasphème responsable de la mort de trop d'ahmadis, de chrétiens, de musulmans et même d'hindous. Cette loi jette depuis trop longtemps des innocents comme moi en prison.
Pourquoi les hommes politiques laissent-ils faire ? Seuls le gouverneur du Pendjab, Salman Taseer, et le ministre chrétien des Minorités, Shahbaz Bhatti, ont eu le courage de me soutenir publiquement et de s'opposer à cette loi d'un autre âge. Une loi qui est en soi un blasphème puisqu'elle est à l'origine, au nom de Dieu, d'oppression et de mort.
Ces deux hommes courageux ont été tués en pleine rue, pour avoir dénoncé cette injustice. L'un était musulman, l'autre chrétien. Tous deux savaient qu'ils risquaient leur vie, parce qu'ils étaient menacés de mort par des fanatiques religieux. Malgré tout, ces hommes valeureux et humanistes n'ont pas renoncé à leur combat pour la liberté religieuse, pour que les chrétiens, les musulmans et les hindous vivent heureux, main dans la main, en terre d'islam. Ces deux hommes en ont payé le prix le plus fort. Un musulman et un chrétien qui versent leur sang pour la même cause, c'est peut-être, pourtant, un message d'espérance.
Mais le gouvernement, terrorisé, obéit aux diktats des fondamentalistes, et cette loi contre le blasphème ne sera jamais modifiée, d'après ce que m'a dit Ashiq. Cette fichue loi va donc continuer à prendre la vie de nombreux innocents.
Je dois repasser devant la justice, pour faire appel de ma condamnation à mort. Mais je n'ai plus confiance en cette justice qui s'en prend aux pauvres gens démunis comme moi. Si, par miracle, je ne suis pas tuée dans ma cellule avant d'être rejugée, je serai assassinée de toute façon.
Moi, pauvre fille de ferme, je suis devenue malgré moi une affaire d'État.
Moi, Asia Bibi, je suis désormais l'emblème de la loi contre le blasphème et je ne peux rien y faire.

J'ai l'impression d'être tombée dans un trou noir sans fond dont je ne peux me dégager. J'attends donc mon heure avec effroi. Si je suis innocentée, je ne donne pas cher de ma vie au Pakistan. Il faudra qu'un autre pays m'adopte, puisque le mien ne veut plus de moi. Je suis condamnée à fuir mon sol natal bien-aimé, mais la rage que j'ai accumulée en prison ces deux dernières années me donne la force de vouloir continuer à vivre, à l'étranger, avec ma famille menacée de mort elle aussi.

Personne ne m'écoute, ici, alors j'espère de tout mon cœur que ma petite voix sera entendue au-delà du Pakistan. Ma vie ne pèse rien, et les religieux fondamentalistes ne seront satisfaits que lorsqu'ils auront accompli leur cruel forfait. Je veux aussi que mon témoignage soit utile à d'autres, injustement condamnés, tout comme moi, au nom de cette loi.

J'implore la Vierge Marie de m'aider à supporter une minute de plus sans mes enfants, qui se demandent pourquoi leur maman a brutalement quitté la maison.
Dieu me donne chaque jour la force de supporter cette horrible injustice, mais pour combien de temps encore ? Des mois ? des années – s'il m'est encore donné de vivre ? Je prie le Seigneur tous les jours de survivre à cette misérable existence, mais je sens que je faiblis, je n'ai plus la même robustesse qu'avant et j'ignore combien de temps encore je vais résister aux brimades et à mes conditions de vie atroces.