Journal de Stefan, tome 3
Journal de Stefan, tome 3
L.J. Smith
260 pages
Couverture souple. 13,5 x 21,5 cm
12 ans et plus
Réf : 389180
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Prix public*
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Disponible
Résumé
Stefan Salvatore retrouve sa part d’humanité, sa propre soif de sang se dissipe. Il se rend à New York pour repartir à zéro et survivra grâce aux animaux... Mais il retrouve son frère, Damon, qui semble avoir perdu toute trace de l’humain qu’il était. Les deux frères ennemis vont devoir s’allier car un danger les menace...
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Diplômée de l’Université de Californie en Psychologie Expérimentale, L.J. Smith a d’abord enseigné dans des écoles élémentaires, puis dans des établissements scolaires en tant qu’éducatrice spécialisée, avant de se consacrer pleinement à l’écriture. Ses livres s’adressent à des jeunes adultes et mêlent avec adresse de nombreux genres littéraires : horreur, science fiction/fantasy et romance.
Extrait

1.


Je détectai un pouls, signe de vie, non loin.
Les autres bruits de la ville se mêlaient pour former un fond sonore dont seuls se détachaient ces battements. Il s'était éloigné de ses frères pour sortir des sentiers bien balisés.
Le soleil avait entamé sa descente sur Central Park – ma terre d'exil depuis mon arrivée à New York, deux longues semaines plus tôt. Les couleurs de cette profusion naturelle et sauvage se fondaient avec délicatesse ; la frontière disparaissait entre les ombres et les objets auxquels elles se rattachaient. Des teintes orangées et camaïeux de bleu profond finissaient de percer un ciel bientôt rongé d'encre noire, tandis que le sol boueux paraissait se couvrir du velours d'une terre de Sienne.
Autour de moi, tout semblait figé, suspendu au fil de la fin de journée, quand les tours de garde se succèdent, les humains fermant leurs portes pendant que les créatures de la nuit – dont je fais partie – sortent chasser.
Grâce à la bague que Katherine m'a donnée, je peux me promener en plein jour, de même que tout être humain. Pour autant, ainsi qu'il en a été depuis la nuit des temps, il est plus facile pour un vampire de partir à la chasse entre chien et loup. Le crépuscule plonge dans le trouble ceux qui ne sont pas dotés des yeux et des oreilles de prédateurs nocturnes.
Le pouls que je poursuivais alors commença à s'atténuer... Son propriétaire s'éloignait. Prêt à tout, je m'élançai, tirant sur mes jambes pour gagner en vitesse. Je n'avais pas bu de sang depuis un moment ; pour cette raison, j'étais non seulement faible, mais également moins performant lorsque je cherchais une victime. En outre, je connaissais mal ces bois : leurs plantes m'étaient aussi étrangères que les gens que je croisais sur les pavés, à quelques centaines de mètres de là.
Toutefois, un chasseur placé dans un nouvel environnement reste un chasseur. Je sautai par-dessus un petit buisson et enjambai un ruisseau couvert de glace et dépourvu des poissons-chats oisifs que j'avais l'habitude d'observer dans mon enfance. Soudain, je glissai sur une pierre envahie par la mousse et m'écroulai au milieu de broussailles avec fracas. Je pouvais dire adieu à la discrétion dont j'avais fait preuve jusque-là.
Je devinai que ma proie sentait sa fin approcher. Seule et consciente du danger, elle se mit à courir.
Je devais faire peur à voir avec mes cheveux noirs en bataille, mon teint cadavérique, mes pupilles rougissantes – preuve que le vampire, en moi, émergeait. Courant et bondissant à travers les fourrés tel un fou, je déchirai les beaux vêtements dont Lexi, mon amie de La Nouvelle-Orléans, m'avait fait cadeau, notamment les manches de ma chemise en soie blanche.
Ma proie pouvait accélérer, elle ne m'échapperait pas.
Mon besoin de sang devint fort au point d'être douloureux. L'espoir de me contrôler était vain ; mes crocs percèrent violemment mes gencives. Au cours de la transformation, le sang me monta aux joues, chaud. Mes sens s'aiguisèrent, mes pleins pouvoirs en action.
Je me déplaçai à présent à vitesse surhumaine, plus vite, même, que les animaux. Avec l'énergie du désespoir propre à toute créature vivante, ma pauvre victime, paniquée à l'idée de mourir, chercha à se réfugier entre les arbres. Son cœur s'emballa : bam bam bam bam...
La modeste part d'humanité qui survivait au fond de moi avait beau m'inspirer des regrets, le vampire qui m'habitait éprouvait un besoin irrépressible de se nourrir.
Dans un ultime bond, je capturai ma proie : un écureuil bedonnant et gourmand qui avait quitté sa fratrie pour partir à la recherche de victuailles supplémentaires. Les secondes parurent s'égrainer tandis que, accroupi, je lui incisai, de mes dents, le cou pour aspirer son nectar de vie, goutte après goutte.
À l'époque où j'étais humain, j'avais mangé des écureuils, ce qui diminuait considérablement ma culpabilité. Chez nous, mon frère et moi chassions dans les bois touffus qui entouraient notre propriété. Même si les écureuils n'offraient pas grand-chose à manger la majeure partie de l'année, en automne, ils étaient au contraire rondelets, leur chair parfumée d'une saveur de noisette. Leur sang, en revanche, n'invitait pas à tant de réjouissance : il avait un goût rance. Je m'en nourrissais pour survivre, rien de plus. Et encore. Je devais m'obliger à boire, ce qui me rappelait avec ironie combien le sang humain, en comparaison, était enivrant.
Mais depuis le jour où Damon avait ôté la vie à Caille, j'avais juré que je n'approcherais plus jamais un être humain. Que ce soit pour le tuer, me nourrir de son sang ou bien... l'aimer. Tout ce que je leur apportais se résumait à de la douleur, voire signait leur arrêt de mort et ce, même contre ma volonté. Il en allait ainsi de la vie de vampire. Et de mon existence avec ce frère dévoré par son instinct de vengeance.
Dans l'orme qui s'élevait au-dessus de moi, un hibou hulula. À mes pieds, un tamia passa en courant. Mes épaules s'affaissèrent quand je reposai le malheureux écureuil à terre. Il restait si peu de sang dans son corps que sa plaie ne saigna même pas ; ses pattes, déjà, se raidissaient comme celles d'un cadavre. Sur mon visage, j'effaçai les traces de sang puis j'essuyai les poils de l'animal avant de m'enfoncer dans le parc et dans une solitude introspective alors qu'alentour une ville de presque un million d'habitants bouillonnait d'agitation.
Depuis ma descente du train, deux semaines auparavant, après un voyage clandestin, j'avais dormi au cœur du parc dans ce qui s'apparentait à une grotte. Pour chaque jour qui passait, je marquais d'une croix un bloc de béton. Sinon, le temps semblait s'évaporer vainement, avec fadeur. À côté de la caverne, une clôture délimitait un chantier sur lequel des hommes avaient rassemblé les restes d'un village rasé pour construire Central Park ainsi que le bric-à-brac architectural qu'ils comptaient utiliser en guise de décoration : fontaines sculptées, bustes en statue, linteaux, pas de porte et même des pierres tombales.
J'écartai une branche nue sur mon passage – le vent froid de novembre avait dévêtu quasiment tous les arbres de leurs feuilles –- et je humai l'air. La pluie s'annonçait imminente. Mon passé au sein d'une région de plantations, couplé à mon expérience sensorielle de créature monstrueuse, me conférait le pouvoir de traiter plusieurs milliers d'informations à la fois sur le monde qui m'entourait.
Le vent tourna soudain, chargé de l'odeur familière ferreuse, écœurante mais grisante. Elle revenait, cette promesse de péché, avec son goût métallique.
Impossible de fermer les yeux sur la proximité de sang humain.
D'un pas, j'avançai dans la clairière, respirant par saccades, submergé par l'odeur de fer. Elle s'engouffrait partout, telle une nappe de brouillard. Je balayai du regard les environs.
Je repérai la grotte où je dormais d'un sommeil torturé à tourner dans tous les sens en attendant l'aube. À l'entrée de celle-ci se trouvait un enchevêtrement de poutres et de portes extraites à des maisons en ruines et à des cimetières profanés. Plus loin, je reconnus les statues et les fontaines blanches qui brillaient dans le parc.
Là, je l'aperçus. Situé au niveau de la base d'une statue de prince majestueux, le corps d'une jeune femme gisait, sa robe de bal virant peu à peu du blanc au rouge sang.



2.


Je sentis les veines de mon visage se gonfler – un effet de l'explosion de mon pouvoir. Sans attendre, mes canines s'allongèrent, sortant brutalement de mes gencives endolories. Sur-le-champ, j'adoptais ma posture habituelle de chasseur : orteils recroquevillés, prêts au départ, mains tendues comme pour griffer. Alors que je m'approchais d'elle, mes sens s'affûtèrent encore : mes yeux écarquillés analysaient la moindre ombre, mes narines dilatées absorbaient toute odeur. Même ma peau fourmilla dans un effort afin de déceler un changement de température, un courant d'air, une modification du pouls qui rythmait ce qui restait de vie. Oubliant ma promesse à moi-même, mon organisme, lui, était plus que disposé à trancher la chair, lisse et condamnée, afin d'en consommer l'essence.
La fille était de petite stature, sans être menue ni chétive. Je lui aurais donné seize ans. Sa poitrine se souleva dans un sursaut alors qu'elle luttait pour reprendre sa respiration. Elle avait des cheveux foncés, rehaussés de boucles d'or qui scintillaient au clair de lune. Des fleurs et des rubans de soie étaient tombés de ses tresses défaites ; épars, dans sa nuque, ils rappelaient l'écume qui flotte en bord de mer.
Sous sa robe déchirée par endroits, elle portait un jupon de soie d'un rouge soutenu, assorti au rouge du sang qui coulait de sa gorge sur son corsage, que bordait une bande de tulle blanc et vaporeux. L'un de ses gants en daim était immaculé tandis que l'autre arborait une couleur proche du noir tant il était imbibé de sang – à croire qu'elle avait essayé d'éponger sa blessure avant de s'effondrer.
Ses paupières aux cils épais et recourbés battaient sur ses yeux qui, parfois, se révulsaient. La fille s'accrochait à la vie, s'efforçant de rester consciente même si elle avait essuyé un acte d'une redoutable violence.
Je n'avais aucun mal à suivre les battements, même étouffés, de son cœur. En dépit de la ténacité de la victime, son pouls ralentissait ; je comptais plusieurs secondes entre chaque pulsation.
Bam-bam...
Bam-bam...
Bam... bam...
Le reste du monde baignait dans le silence. Il n'y avait plus que moi, la lune et cette fille au seuil de la mort. Sa respiration devint plus lente elle aussi. De toute évidence, elle rendrait l'âme d'ici quelques instants, mais je n'en serais pas coupable.
Je passai ma langue sur mes dents. J'avais fait de mon mieux, chassant un écureuil – un écureuil ! – pour étancher ma soif. Je faisais tout mon possible pour résister à la puissance de ma part d'ombre, à l'appétit féroce qui me rongeait à petit feu de l'intérieur, m'interdisant de donner libre cours à mon pouvoir.
Seulement, cette odeur...
Un parfum de rouille, épicé et sucré à la fois. Il me tournait la tête. Je n'y pouvais rien si la fille avait été attaquée. Je n'étais nullement responsable de la mare de sang qui se dessinait sur sa silhouette horizontale. Une petite gorgée ne ferait pas de mal... Pas plus, en tout cas, que ce qu'on lui avait déjà infligé...
Un délicieux frisson monta le long de ma colonne vertébrale pour se propager dans tous mes membres. Mes muscles se tendirent puis se relâchèrent malgré moi. Je m'approchai si près que, en allongeant le bras, je pouvais toucher la substance rouge.
Du sang humain ferait bien plus que me rassasier. Il m'apporterait chaleur et force. Ses vertus étaient aussi inimitables que son goût, il réveillerait le vampire que j'avais été à La Nouvelle-Orléans : imbattable, plus rapide que l'éclair et d'une puissance inégalée. Je serais à nouveau en mesure de contraindre les humains à m'obéir. Je pourrais noyer ma culpabilité en buvant et assumer pleinement la noirceur de mon existence. Je redeviendrai un vampire digne de ce nom.
À cet instant, j'oubliai tout : les raisons de ma venue à New York, les événements de La Nouvelle-Orléans ou le pourquoi de ma fuite de Mystic Falls. Callie, Katherine, Damon... Tous étaient perdus à jamais alors que m'attirait à elle, sans peine, la source de mon martyre mêlé d'extase.
Je m'agenouillai dans l'herbe, lèvres retroussées, découvrant mes canines.
Une goutte, rien qu'une, le temps de goûter, d'humecter mes lèvres desséchées. J'en avais tellement besoin. Et techniquement, je ne la tuerais pas. Techniquement, elle mourrait à cause d'une autre personne que moi.
Du sang coula en minces filets de chaque côté de sa bouche jusque sur sa poitrine, bougeant à l'unisson avec son cœur. Je me penchai vers l'avant, ma langue sortie... La fille peina à entrouvrir un œil dont la couleur verte, sous ses cils épais, me fit penser à un trèfle.
Ainsi qu'aux yeux de Callie.
La dernière fois que je l'avais vue, elle était couchée au sol, à l'agonie et sans défense, figée dans une pose semblable à celle de la fille. Callie était décédée d'une blessure au couteau dans le dos, Damon n'ayant même pas eu la décence de lui laisser la possibilité de riposter. Il l'avait poignardée au moment où sa garde était baissée : juste au moment où elle m'avouait combien elle m'aimait. Ensuite, avant que j'aie le temps de lui faire boire mon sang pour la sauver, mon frère m'avait écarté violemment et l'avait vidée de son sang. La laissant sans vie, il avait alors tenté de me tuer à mon tour. Sans l'intervention de Lexi, il y serait parvenu.
Dans un cri de rage, je retirai mes mains de la fille et tapai du poing le sol. Je forçai la soif sauvage de sang, visible dans mes pupilles et sur mes joues, à retourner d'où elle venait – dans les profondeurs sombres de mon être.
Lentement, je rassemblai mes esprits puis je fis pivoter le corps de la fille sur le côté pour en observer les blessures. Il était meurtri de coups de couteau ou d'une arme similaire, petite et à la lame tranchante. L'assaillant avait accompli un travail précis, frappant quasiment à la perfection juste entre les seins pour perforer profondément la cage thoracique. Son cœur, pourtant, n'avait pas été touché. Tout portait à croire que son agresseur avait délibérément voulu la faire souffrir : qu'elle perde peu à peu tout son sang plutôt que de mourir sur le coup.
Avec mes dents, j'entaillai mon poignet. La douleur m'aida à me concentrer : vive et localisée, elle se distinguait de celle qui accompagnait l'allongement de mes canines, lorsqu'elles perçaient mes gencives.
Je plaquai mon poignet sur sa bouche et fermai le poing de toutes mes forces. J'avais si peu de réserves de sang ; l'opération risquait de me tuer ou presque. Étant donné que je ne me nourrissais plus que de sang animal, je n'étais même pas persuadé que cela fonctionnerait.
Bam.
Pause.
Bam.
Pause.
Son muscle cardiaque continua à ralentir.
— Allez, suppliai-je. (Je serrai les dents de douleur.) Allez.
Les premières gouttes tombèrent sur ses lèvres. Elle grimaça et remua légèrement. Elle entrouvrit la bouche avec un air désespéré.
Je pressai plus fort encore mon poignet pour faire sortir le liquide rouge. Quand il finit par entrer en contact avec sa langue, la fille faillit s'étrangler.
— Avalez, lui ordonnai-je. Cela vous aidera.
Elle tourna la tête et refusa en marmonnant un « none».
Sans tenir compte de ses faibles protestations, j'enfonçai mon poignet dans sa bouche pour l'obliger à boire.
Elle poussa un gémissement et se retint à nouveau de déglutir. Le vent, tout à coup, se leva, faisant froufrouter ses jupons. Un ver de terre s'engouffra plus profondément dans le sol, humide et tendre, pour se mettre à l'abri de l'air frais de la nuit.
La fille cessa alors de lutter.
Ses lèvres se refermèrent autour de ma blessure et, de sa douce langue, elle lécha la plaie puis se mit à aspirer mon sang.
Bam-bam.
Bam-bam.
Bam bam bam.
Sa main – celle au gant maculé de sang –- frémit puis me saisit par le bras dans une tentative d'approcher au plus près de son visage. Elle voulait boire davantage. Je ne pouvais que trop bien la comprendre mais ne satisfis pas à sa requête.
— Ça suffit, déclarai-je.
Moi-même, je me sentais subitement fragile. Je dégageai ma main en dépit de ses petits cris. Son cœur battait avec plus de régularité à présent.
— Comment vous appelez-vous ? Où habitez-vous ? lui demandai-je.
Elle gémit et s'agrippa à moi.
— Ouvrez les yeux, commandai-je.
Elle s'exécuta et révéla une fois de plus son regard du même vert que celui de Callie.
— Dites-moi où vous habitez, lui ordonnai-je, soudain étourdi après avoir sacrifié mes dernières forces pour la secourir.
— Sur la Cinquième Avenue, répondit-elle d'un air absent.
Je m'efforçai de rester patient.
— Où, précisément, sur la Cinquième Avenue ?
— À hauteur de la Soixante-treizième Rue... Au un Soixante-treizième, est, finit-elle dans un murmure.
Je la pris dans mes bras, petite papillote parfumée de soie, de gaze et de dentelle refermée sur une chair chaude. Ses boucles effleurèrent mon visage, me chatouillant les joues et le cou. Ses paupières demeuraient closes, son corps, mou, entre mes bras. Du sang – je n'aurais su dire si c'était le mien ou le sien – goutta dans la poussière, par terre.
Spontanément, j'entamai ma course.