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183 jours dans la barbarie ordinaire
183 jours dans la barbarie ordinaire
en CDD chez Pôle Emploi
Marion Bergeron
272 pages
Couverture souple
Réf : 381964
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Au lieu de 18,50  (prix public)
Résumé
Avril 2009, une jeune femme tout juste embauchée à Pôle Emploi, en CDD, franchit la porte de son agence. Bienvenue en enfer. Méprisée, humiliée à son guichet d’accueil, elle vit chaque jour la violence de la misère, l’impuissance et le naufrage d’une administration qui détruit ses usagers et son personnel. Sa vie privée, sa santé, ses illusions.
Pourquoi on l'a choisi
Dans la veine d’Absolument dé-bor-dée !, ce témoignage de Marion Bergeron – c’est son vrai nom, elle n’a pas voulu prendre de pseudo – raconte six mois de travail précaire. La réalité vraie, crue, faite de douleur et de désespoir.
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Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :4
kelisha
Le 25 septembre 2011
Lu d'un trait !
Récit très intéressant, j'ai passé un excellent moment, une multitude de sentiments à travers chaque pages émergent (joie, surprise, peine, colère, rire...). Je recommande.
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clicketmoi
Le 24 novembre 2011
Tout ne se passe pas partout pareil !!!
C'est pour moi une bonne vision de ce qui a pu se passer lors de la fusion ANPE/ASSEDIC. Mais une vision plutôt très négative des conseillers qui ne sont pas tous sots et de gentils petits robots, par contre l'auteur explique à merveille le métier de conseiller à l'emploi qui a encore évolué depuis 2 ans... Tout ne se passe pas comme dans ce récit chez Pôle Emploi... Marion nous montre toute sa fragilité, sa tristesse et son amertume au fil des pages.
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amandine5986
Le 29 février 2012
Livre bien écrit mais...
Ce livre est vraiment bien écrit, il explique le métier des conseillers, les mésaventures de l'accueil etc... mais ce qui m'a dérangée c'est que ça se répété très souvent. Sinon pas mal pour celui ou celle qui souhaite postuler chez Pôle Emploi et se donner une petite idée MAIS ATTENTION l'auteur exerce son métier en Seine Saint Denis, dans une agence de "GHETTO" donc toutes les agences ne sont pas pareilles.
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Alexou62
Le 09 février 2012
Saisissant !
Je pense que j'aurais pu pleurer avec elle pendant que je lisais... ça remue tout ça. Je n'imaginais pas du tout ce chaos dans ce genre d'agence ! Ou malheureusement, parfois un jour ou l'autre, nous devons nous inscrire. On partage les peines, les joies, les folie de ce systèmes de fou ! A lire et à recommander pour que tout le monde se rende compte qu'il y a un réel besoin de conseillers ! Un réel besoin de changement !
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25 ans, graphiste, étudiante, chômeuse, free-lance, Marion Bergeron est à l'image de la jeunesse française : énergique et motivée, mais trop jeune pour le marché du travail.
Extrait
Avertissement avant lecture

Je me prénomme Marion. Ce n'est pas un pseudonyme. J'ai été recrutée par Pôle Emploi alors que j'avais vingt-quatre ans et aucune expérience ni dans le secteur de l'emploi ni dans celui de l'insertion. J'ai fait partie des 1840 CDD de six mois embauchés en avril 2009 pour faire face à la crise. Je livre ici mon expérience qui n'a rien d'une parole d'évangile. Chez Pôle Emploi, malgré tous les efforts de monsieur Christian Charpy pour aboutir à un semblant de normalisation, rien ne diffère plus d'une agence qu'une autre agence. Mon témoignage est unique. Il n'est pas le reflet d'un fonctionnement national. Les demandeurs que j'ai rencontrés sont inimitables. Ce sont les habitants d'une banlieue parisienne aux allures de ghetto. Ils n'ont rien en commun avec la population du XIVe arrondissement de la capitale, pourtant si proche, ni avec celle de la Creuse ou de la Corse. Mes collègues, ma direction, mes bureaux, mes employeurs ne peuvent servir d'exemple. Ils ne sont qu'un bref éclair dans la nuit noire de la France en crise.
Chers lecteurs, ne vous vautrez pas dans la fange des généralités. Rien n'est jamais si simple avec la réalité.
Les faits relatés sont rigoureusement exacts. Pour des raisons légales, tous les patronymes ont été modifiés.
 
Le métro, deux changements, la dernière station de la ligne, marcher le long de la grande route, trois commerces désaffectés, un immeuble à démolir, une station-service, un ivrogne qui tente de m'agripper, un fleuriste spécialisé dans les compositions funéraires, un grand immeuble sale, un porche en béton et un autocollant ANPE détrempé.
J'entre. Une lumière jaune étouffante et des cris. Une grosse femme, énorme, engoncée dans un manteau en plastique noir trop petit, fait de grands moulinets avec ses bras. Sa figure rouge aboie des insultes à toute l'assistance. Elle ne veut pas s'en aller. Elle veut faire ses photocopies. Les agents de l'ANPE ne sont que des imbéciles, et elle veut qu'ils le sachent. Elle braille et se démène, attrape le poignet d'une jeune femme qui lui demande de sortir. Elle hurle. On lui hurle dessus. « Allez-vous-en ! Ça suffit ! »
Je reste figée au milieu de la pièce. C'est mon premier jour. Je viens de passer la matinée à regarder les aiguilles de la pendule tourner au siège des ressources humaines de Pôle Emploi. Et me voilà, dans mes nouveaux bureaux, dans la banlieue sud de Paris, plantée entre une folle hurlante, deux ou trois badauds et mes collègues furibonds, avec, sur le dos, un tailleur pantalon de viscose noire beaucoup trop chic.
L'espace d'un instant. Quelques secondes à peine. J'hésite. Si je m'enfuis. Maintenant. Personne ne le saura. Personne ne m'en voudra.
Mais on me demande déjà qui je suis. Et l'on tombe des nues d'apprendre qu'il y a une nouvelle recrue. Personne n'est au courant, pas même la directrice adjointe. Je débarque donc, comme un cheveu sur la soupe, entre une rixe et l'indisponibilité de mes collègues. Marine prend l'initiative. Petite, rousse, jeune, jean délavé et tee-shirt bleu ciel trop grand. Elle me fait signe de la suivre et je pénètre la partie « privée » de l'agence. Même lumière jaune.
Bureau après bureau, elle me présente. Sourires gênés. Regards en coin. « La pauvre, elle est arrivée en plein milieu du clash à l'accueil. »
Une espèce de grande brune irascible se plante en face de moi. Me barrant le passage. Mains sur les hanches. « Alors ? C'est quoi ton parcours ? Tu as déjà bossé en agence ? Comment ça ? Tu n'as aucune expérience ? Voilà ce qu'ils nous envoient ! Et tu sais que tu es mieux payée ? Nous, on a passé un concours ! » La douche froide. Elle me récite son discours syndicaliste. Je ne suis pas de la direction. Elle s'en moque. La petite rousse tente de la calmer. Rien n'y fait. Toute son amertume et sa frustration se déversent. Sur moi. Un flot de méchancetés ponctué de deux ou trois « Mais ce n'est pas ta faute ». Avec mon grand sourire collé sur ma figure, je me dis que je savais à quoi m'attendre. Le travail, ce n'est pas une sinécure. Et devenir conseillère à l'emploi, en plein milieu de l'explosive fusion Assedic/ANPE et de la crise financière, n'était pas le pari le plus aisé. La grande brune n'en finit pas de me remplir les oreilles de son dégoût. Elle se prénomme Estelle. Elle porte un pantalon kaki mal coupé et un débardeur crème qui lui brouille le teint. Ses cheveux mous tombent sur ses yeux et elle est obligée de les plaquer sur le côté entre chaque phrase pour ne pas les manger. Elle pourrait être jolie, silhouette mince et traits réguliers. Mais ses épaules sont voûtées et son visage, trop allongé, donne l'impression de dégouliner. Comme elle a manifestement un besoin irrépressible de se purger, je fais bravement semblant de l'écouter. J'arrive même à placer un « Ce n'est pas faux » qui m'offre le soulagement d'un petit fou rire intérieur. À la guerre comme à la guerre !
Je n'ai pas le temps de faire connaissance avec le reste de l'équipe. Entretien avec la directrice adjointe. La cinquantaine, petite, brune, potelée et souriante. Avec ses lunettes et son pull de grand-mère, elle pourrait tout aussi bien être institutrice, secrétaire de direction ou assistante sociale, mais forcément estampillée service public. Elle a ce petit goût de fonctionnaire. Poussière et savon au citron. Elle n'a pas mon CV et je lui explique mon parcours. Sept postes sont vacants dans l'agence, alors même si j'avais été vendeuse spécialisée dans les poissons exotiques, elle aurait été contente. Elle me trace le cadre administratif de mon poste : le pointage sur fichier Excel, les RTT, les Tickets-Restaurant, et tout un tas de précisions parfaitement ennuyeuses mais ô combien essentielles. Comment ça ? Prise de poste à huit heures quarante-cinq ? Je vais être en retard tous les matins, ça commence vraiment bien.
Elle me prend un rendez-vous pour la visite médicale. Avec tous les CDD que j'enchaîne, en bonne moins de vingt-cinq ans à situation professionnelle flexible, cela doit bien être ma troisième visite annuelle de l'année. C'est alors qu'il se produit une sorte de dysfonctionnement. Geneviève est là, assise devant son ordinateur. Face à Outlook. Avec le mail pour la visite. Et je me rends compte qu'elle ne sait pas mettre un destinataire en copie. Elle hésite. Elle doute. Elle s'embourbe. Poliment, j'apprends à ma supérieure la manœuvre, il est vrai si complexe, qui permet de mettre le directeur de l'agence en copie dudit mail. Un grand vide s'ouvre devant moi, et je n'ai d'ailleurs toujours pas compris comment elle avait pu survivre jusqu'ici sans savoir se servir de sa messagerie.
Enfin, elle tente de me dessiner l'organisation de l'agence. Elle me perd dans sa jungle de sigles et se rend bien compte que je ne comprends rien ni à la PST, ni à la ZTT, ni au PPAE. Je ne suis pas du métier. Je ressors de son bureau avec mes neurones dans un petit seau. Tous mélangés. Dans le couloir, je jette un coup d'œil au planning : SI, AA, SMPS, etc. Mon premier défi : apprendre à parler Pôle Emploi.
J'ai droit à un joli casier. Mais pas à un bureau. D'ailleurs, personne n'en a. Ici, les conseillers sont volants. Rien à voir avec Superman. Les bureaux sont affectés à une fonction et non à un fonctionnaire. Il y a les bureaux d'entretien, les bureaux de base arrière, les bureaux administratifs, etc. Chaque agent se déplace de pièce en pièce. Une pile de dossiers sous le bras. La tasse à café coincée entre le menton et l'épaule. En baladant son « chien ». Rien à voir avec la brigade canine. Mes collègues se promènent en tirant un casier à roulettes. Au début, j'ai cru que l'on déménageait. Ce petit bloc tiroir qui contient le kit de survie – une agrafeuse et des agrafes, quelques stylos, un bloc Post-it, deux kilos de dossiers et trois de documentation – a hérité du surnom un brin affectueux et cordialement ironique de « chien ».
Pas question de me voir remettre ce privilège à roulettes pour le moment. En tant que débutante, je vais être cantonnée à l'AA. L'Accueil Actif. En première ligne. Dans la zone de libre accès. Là où la grosse femme hurlait des horreurs. Il paraît que c'est le meilleur endroit pour apprendre. Vivement demain !
 
Il ne fait vraiment pas beau à Paris en ce moment. Je ne suis pas en avance. Pas le temps pour un café. Je file à mon poste. En doublon avec Marine. Qui est plutôt sympathique. Mais un peu étrange. Impossible de deviner son âge. Je lui donne dans les vingt ans et, l'instant d'après, elle prend l'air d'en avoir trente. Perchée sur un bureau-comptoir minuscule, elle me montre rapidement le logiciel interne. Une petite usine à gaz moche et pas pratique mais qui regorge d'informations exaltantes. En vingt clics, je peux savoir où vous habitez, si vous avez été absent à une convocation dans les dix dernières années, pourquoi vous avez perdu votre dernier emploi, les dates de vos inscriptions aux Assedic et, bien sûr, le montant de vos indemnités.
Les demandeurs font la queue. La pièce est sale. La lumière du jour ne traverse pas la couche poussiéreuse de la baie vitrée. De toute manière, il ne fait pas beau. Se présentent à l'accueil les simples convocations aux rendez-vous, qu'il faut faire sagement patienter, et les questions. En majorité, ce sont des questions auxquelles nous ne pouvons pas répondre. Des questions d'argent. Des questions sur les indemnités chômage. Des questions Assedic. Et c'est là que tout se complique. Un gros nœud tout sale et poisseux. Parce que l'ANPE et les Assedic n'existent plus. Il y a eu une fusion. Il y a eu Pôle Emploi. Mais Pôle Emploi n'est qu'un monstre de papier. Tout poisseux.
Marine éclaire rapidement ma lanterne. Je ne suis pas sur un site Pôle Emploi, je suis sur un site ex-ANPE, c'est-à-dire Pôle Emploi Placement. Mes collègues étaient tous, il y a quelques mois encore, des agents de l'ANPE. Et il existe un site ex-Assedic, Pôle Emploi Indemnisation, à deux stations de métro. Le site Pôle Emploi dans sa plénitude théorique, qui réunirait géographiquement ex-ANPE et ex-Assedic, existe. Il est juste en face, ils finissent les travaux. Mais nous ne pouvons pas nous y installer car les syndicats refusent de signer les accords. La fusion et la création de Pôle Emploi ont été annoncées tambour battant dans les médias. Tout le monde pense maintenant que l'on peut venir indifféremment aux Assedic ou à l'ANPE. Mais ce n'est pas possible. Ici, nous ne connaissons rien de l'indemnisation. Alors ? Alors nous distribuons des plans photocopiés et les demandeurs vont aux Assedic.
Je ressors mon petit seau pour ramasser mes neurones éparpillés. Il y en a plein partout. Jusque sur la grande affiche qui, en face de nous, annonce : « En 2009, l'ANPE et les Assedic deviennent Pôle Emploi pour mieux vous accompagner dans votre recherche d'emploi ou vos recrutements ».
Moi, je suis un agent Pôle Emploi. Comme tous les petits nouveaux recrutés en CDD pour pallier le manque d'effectifs et la déferlante de la crise. Je suis un hybride. Mes horaires, mes droits, mon salaire et ma mission sont différents de ceux de mes collègues. C'est pour cela que je note mes horaires au jugé sur un ridicule fichier Excel. La pointeuse ne me connaît pas. Elle ne comprend pas mes trente-sept heures trente hebdomadaires. C'est frustrant, cette machine qui vous snobe. Soit elle n'a pas suivi cette histoire de fusion, soit elle est syndiquée.