L'héritier
L'héritier
398 pages
Couverture cartonnée
Réf : 381910
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Au lieu de 18,00  (prix public)
Résumé
Rodez, 1926. À la mort d’Hector, son père, Mathieu, héritier d’une lignée de tanneurs reprend avec sa femme Sophie l’entreprise familiale. Surprise ! L’entreprise vieillit mal et le patrimoine familial a complètement fondu. Mathieu s’interroge : Hector aurait-il tout dilapidé ? Son passé cacherait-il une double vie ?
Pourquoi on l'a choisi
Une grande saga régionale... Inspiré par l’Aveyron où il vit et qu’il aime passionnément, Daniel Crozes nous entraîne dans l’histoire et les secrets d’une famille de la région avec ses amours et ses trahisons. Savoureux !
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :1
Pascale
Le 07 janvier 2012
Passionnant
Un héritage indisis qui engendre bien des amertumes, le fils héritier et le fils batard unis par le même amour de leur métier de tanneur. Après "Mademoiselle Laguiole", "L'Héritier" est le deuxième livre de Daniel CROZES que je lis. C'est toujours avec enchantement qu'on est emporté dans l'univers des artisans qui ont la passion de leurs métiers et du travail bien fait, et sous le décor captivant de L'AVERYON.
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Extrait

1


C'était l'hiver austral. La journée avait été sombre et fraîche. Le pampera, qui soufflait depuis les plaines argentines et que rien n'arrêtait en chemin, s'engouffrait dans les rues en soulevant la poussière et les feuilles mortes. Il dissuadait les passants de s'attarder devant les magasins. Mathieu Berthier s'empressait de rejoindre son épouse dans la coquette résidence qu'ils occupaient dans l'un des plus beaux quartiers de Montevideo. Leur villa était assez spacieuse pour recevoir une famille nombreuse et son personnel. Eugène Lalande, importateur de peaux à Mazamet dans le sud de la France, avait tenu à loger grandement le directeur adjoint de son comptoir d'achats et son épouse, Sophie, même s'ils étaient jeunes mariés et n'avaient pas encore d'enfants. La maison, entourée d'eucalyptus à l'ombre épaisse, était agrémentée d'une terrasse où ils passaient les chaudes soirées d'été. Richement meublée et très confortable, cette demeure constituait une compensation appréciable aux difficiles conditions de travail que Mathieu avait acceptées trois ans plus tôt. Son patron l'avait chargé d'acheter les meilleures peaux dans les abattoirs de la ville et de les expédier à Mazamet par centaines de ballots. Il y consacrait des journées entières dans une puanteur de carnasse et de saumure au milieu d'ouvriers qui manipulaient les dépouilles de bœufs, de chevaux, de vaches et de brebis. Le jeune ingénieur en tannerie avait toujours l'impression de baigner dans la charogne même après une toilette soigneuse. Sophie s'y était habituée, mais elle ne manquait jamais de préparer un bain chaud les jours où il revenait des abattoirs et de récurer elle-même son corps centimètre par centimètre à la manière des femmes de mineur. Lorsqu'elle avait terminé, elle s'exclamait alors :
— Maintenant, tu es présentable !
Puis elle l'embrassait tendrement avant qu'ils ne s'installent dans le salon pour y déguster du maté ou du porto.
Mathieu portait beau. Âgé de vingt-six ans, le corps musclé mais tout en finesse, la moustache soigneusement taillée, les cheveux bruns qu'il coupait très court, le sourire espiègle, il avait du charme. Sophie n'avait pas cherché à y résister même s'ils étaient cousins germains. Plus jeune de trois ans, elle s'était rapprochée de lui après le décès de son frère dans les tranchées, en 1917, qui l'avait laissée désemparée. Elle n'avait alors que quatorze ans et n'avait déjà plus sa mère. Mathieu était devenu pour cette adolescente comme un phare dans la nuit, une lumière à laquelle elle s'était raccrochée. Lorsqu'il avait continué ses études à Lyon, elle avait souffert de ne pouvoir le retrouver aussi facilement qu'elle l'aurait souhaité. Ils avaient échangé des dizaines de lettres tandis que leurs sentiments s'étaient affirmés. Lorsqu'ils avaient annoncé leur intention de se marier, quelques mois avant leur départ en Uruguay, personne dans les deux familles ne s'y était opposé. Certes, Jacques Berthier aurait préféré que sa fille Sophie n'épouse pas son cousin, mais il avait accepté sa décision sans rechigner. Depuis les décès de sa femme et de son fils, Sophie était ce qu'il avait de plus cher au monde. Il ne voulait pas la rendre malheureuse en contrariant ses projets, ni la perdre s'il refusait ce mariage. Quant aux parents de Mathieu, Hélène et Hector Berthier, ils désiraient plus que tout le bonheur de leur enfant. Eux aussi avaient dramatiquement vécu la guerre qui avait fauché leurs deux aînés. Mathieu était leur unique héritier. Et il était très amoureux de sa cousine. Sophie avait un regard de velours qui pouvait changer soudain comme un ciel de tempête, un sourire désarmant qui creusait deux fossettes à la commissure de ses lèvres et qui amenait les hommes à se retourner sur son passage. Cachant son tempérament passionné sous un visage angélique, elle avait gardé sa voix de petite fille. À Montevideo, on se disputait dans les soirées ce couple distingué.
Ce soir-là, 22 juillet 1926, la jeune femme n'eut pas besoin de savonner le corps de son époux lorsqu'il la retrouva. Il avait travaillé à son bureau à remplir des formulaires de douane pour les prochaines expéditions à Mazamet. Devant la cheminée où se consumait une grosse souche, Sophie raconta son après-midi au Cercle de France où elle avait joué au bridge avec les épouses de deux attachés de l'ambassade et du directeur de la succursale des Chargeurs réunis. Elles se réunissaient deux fois par semaine, dans les salons de l'hôtel de Bordeaux, pour échanger des nouvelles du pays et meubler les après-midi en attendant le retour de leurs maris. Aujourd'hui, elles avaient commenté les chroniques consacrées à Joséphine Baker dans les derniers journaux parisiens parvenus à Montevideo. Joséphine Baker triomphait, depuis quelques semaines, dans la Revue Nègre au Théâtre des Champs-Élysées et ce succès n'était pas du goût des partenaires de bridge de Sophie. La chanteuse se produisait quasiment nue en dévoilant ses longues jambes fuselées et son corps souple, protégée des regards par une simple ceinture de bananes. Ces trois femmes criaient au scandale, approuvant le jugement du Figaro qui déplorait que ce spectacle nous fît remonter à l'époque du singe en moins de temps que nous n'en avions mis à en descendre. Sophie avait trouvé cette chronique insultante.
— On ne peut pas humilier cette chanteuse de la sorte même si elle est presque nue sur scène : un peu de respect ! s'insurgea-t-elle. C'est un être humain. Et la société a changé depuis la fin de la guerre ! Cette histoire est d'autant plus lamentable que d'autres journaux écrivent que Joséphine Baker a beaucoup de talent et de l'avenir. C'est plus important que sa couleur de peau et sa ceinture de bananes… Tu ne crois pas ?
Mathieu ne répondit pas, absorbé par tout ce qu'il avait encore à régler avant leur retour en France, prévu le 22 août. À Pâques, il avait envoyé sa démission à Eugène Lalande. Son patron n'avait pas cherché à le retenir même s'il ne tarissait pas d'éloges à son propos. Ils étaient convenus, dès le départ, qu'il reprendrait sa liberté lorsqu'il le désirerait. Comme il n'avait plus rien à apprendre sur le commerce des peaux en Uruguay, Mathieu n'avait pas l'intention d'entreprendre une carrière de négociant en Amérique du Sud. Il était bien temps de retrouver sa famille à Rodez. En acceptant de s'expatrier, il avait perpétué une tradition familiale. À sa sortie de l'école de tannerie de Lyon, son père avait bouclé ses malles pour quitter la France et s'installer en Hongrie d'où il n'était revenu qu'un an et demi plus tard après s'être familiarisé avec les techniques du hongroyage des cuirs. Mathieu était pressé de le rejoindre pour le seconder dans la direction de la tannerie aveyronnaise que les Berthier exploitaient depuis le XVIe siècle. Quant à Sophie, elle s'ennuyait de plus en plus en compagnie de ces épouses de fonctionnaires et de négociants. Elle était agacée par leurs manies, leurs idées et leurs goûts conformistes qui n'étaient pas les siens. Surtout, elle souffrait de la séparation d'avec sa famille. Elle avait hâte d'embrasser son père, de retrouver le château familial où la ramenaient tant de souvenirs.
Sophie ne renouvela pas sa question à propos de « la Perle noire » des cabarets parisiens comme la désignaient désormais quelques journalistes de la capitale, consciente que Mathieu était préoccupé par ses affaires. Elle rechargea la cheminée tandis que Mercedes, leur cuisinière, les invitait à passer à table.
Autour de délicieuses parillas, les grillades que Mercedes avait préparées, ils parlèrent des malles à remplir, des réceptions à organiser avant leur départ. Soudain, la clochette de l'entrée retentit. Qui pouvait bien leur rendre visite à cette heure ? Les employés de la maison Lalande n'avaient pas l'habitude de déranger Mathieu après la fermeture des bureaux. Pas même le directeur du comptoir.
Mercedes accourut dans l'entrée et ouvrit la grande porte pour s'effacer devant le commis du service du télégraphe. Aussitôt, elle appela ses patrons. Tous deux s'empressèrent de rejoindre le vestibule et Mathieu apposa une signature sur le registre avant de gratifier le jeune homme d'un pourboire. Lorsque le silence retomba après son départ, il décacheta le télégramme et son visage se décomposa en quelques secondes. « Père décédé ce matin… » Il n'en termina pas la lecture pour serrer les poings de douleur. Parcouru de frissons, les jambes flageolantes, Mathieu avait soudain l'impression que le dallage du vestibule se dérobait sous ses pieds. Saisi de vertige, respirant par saccades, il s'agrippa à l'épaule de Sophie pour ne pas tomber. Elle l'entraîna doucement dans le salon, l'obligea à s'asseoir, s'agenouilla auprès de lui pour l'entourer de ses bras et essayer de l'apaiser.
— Que se passe-t-il, Mathieu ? s'inquiéta-t-elle.
Il desserra les poings et le télégramme qu'il avait chiffonné entre ses doigts roula en boule sur le parquet. Sophie le ramassa et le déplia soigneusement pour découvrir à son tour la terrible nouvelle : « Père décédé ce matin. Malaise. Obsèques ce samedi 24 juillet. Vous embrasse très fort. Hélène. »
— Oh ! Mon Dieu ! s'écria-t-elle en portant une main à sa joue et en fermant les yeux. Ton père… Ce pauvre oncle Hector…
Depuis son mariage, Sophie continuait à appeler son beau-père oncle Hector.
— Quel malheur ! ajouta-t-elle en serrant la main de son époux. Mais quand cet engrenage s'arrêtera-t-il ?
La mort n'avait cessé de frapper leurs deux familles depuis une dizaine d'années, fauchant les jeunes soldats dans les tranchées pendant la guerre ainsi que les moins jeunes au moment de l'épidémie de grippe espagnole.
— C'est à peine croyable ! murmura-t-elle en caressant les joues de Mathieu, mouillées de larmes. Ton père était robuste. Je ne l'ai jamais vu malade. Il ne se plaignait jamais de la moindre douleur. Il était encore jeune…
Effondré, Mathieu pensa à sa mère et regretta amèrement de ne pas être près d'elle pour la soutenir dans cette épreuve.
— Il est mort sans qu'on se revoie, sanglota-t-il.
À genoux près de Mathieu, Sophie ne lâcha pas ses mains et ils restèrent longtemps silencieux. La jeune femme estimait son oncle, appréciant sa curiosité et son ouverture d'esprit. Elle se rappellerait toujours la manière dont il avait accueilli leur prochain mariage : « Vous vous aimez mais vous êtes cousins ? Qu'importe ! Mariez-vous et soyez heureux ! L'amour est ce qu'il y a de plus beau dans la vie… » Comme Hector se rendait souvent dans la capitale pour ses affaires, Sophie le pressait de questions sur la vie parisienne et il répondait avec humour, l'informant des nouveautés. C'était aussi un chasseur réputé, mais il respectait la nature. Hector n'était pas un « viandard ». Lorsqu'il chassait avec son frère Jacques, dans les forêts de La Coste, elle les accompagnait. Il passait autant de temps à observer les perdrix, les lièvres et les faisans à la jumelle qu'à essayer de les débusquer.