Le Guépard
Le Guépard
378 pages
Couverture cartonnée
Réf : 381909
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Histoire d'amour mélancolique et sensuelle
Résumé
1860. Le vent révolutionnaire du Risorgimento agite la Sicile. Don Fabrizio, prince de Salina, assiste impuissant au déclin de l'aristocratie au profit d'un ordre plus démocratique.
Comme tous les étés, la famille princière quitte son palais de Palerme pour se rendre dans sa demeure de Donnafugata, dans le sud de l'île. Lors d'une réception accordée par le prince, Angelica Sedàra, la fille du maire, émerveille tous les invités par sa beauté. Tancredi, neveu du prince, tombe éperdument amoureux de cette descendante de parvenu et lui demande sa main...
Le choix de Françoise Chandernagor
« La Sicile en 1860 : une terre brûlée, des paysans miséreux, des curés ignorants, et – surplombant masures et couvents – des palais labyrinthiques où vivent de grand princes dédaigneux. Mais les idées républicaines sont en marche, le monde change : en acceptant le mariage de son neveu Tancrède avec la superbe Angelica, unique héritière d’un paysan parvenu, le prince de Salina choisit de “prendre le virage”, au risque de scandaliser sa caste... Histoire d’amour mélancolique et sensuelle, méditation sur l’élégance des vaincus et le déclin des sociétés, Le Guépard, pour la première fois en version intégrale, reste le chef-d’œuvre du roman historique. »

Françoise Chandernagor
Extrait
Mai 1860


« Nunc et in hora mortis nostræ. Amen. »
La récitation quotidienne du rosaire était finie. Pendant une demi-heure la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères douloureux ; pendant une demi-heure d'autres voix, entremêlées, avaient tissé un bruissement ondoyant d'où s'étaient détachées les fleurs d'or de mots inaccoutumés : amour, virginité, mort ; et pendant que durait ce bruissement le salon rococo semblait avoir changé d'aspect ; même les perroquets qui déployaient leurs ailes irisées sur la soie de la tenture avaient paru intimidés ; même la Marie Madeleine, entre les deux fenêtres, ressemblait davantage à une pénitente qu'à une belle grande blonde, perdue dans on ne sait quels rêves, comme on la voyait toujours.
À présent, la voix s'était tue, tout rentrait dans l'ordre, dans le désordre, habituel. Par la porte qu'avaient passée les domestiques pour sortir, le danois Bendicò, attristé de son exclusion, entra et remua la queue. Les femmes se levaient lentement, et les oscillations de leurs jupes en se retirant laissaient peu à peu découvertes les nudités mythologiques qui se dessinaient sur le fond laiteux du carrelage. Seule une Andromède resta cachée par la soutane du Père Pirrone, qui s'était attardé dans ses oraisons supplémentaires ; elle l'empêcha un bon moment de revoir le Persée argenté qui, survolant les flots, se hâtait à son secours et vers le baiser.
Sur la fresque du plafond, les divinités se réveillèrent. Les cortèges de tritons et de dryades s'élançant depuis montagnes et mers dans des nuages framboise et cyclamen vers une Conque d'Or transfigurée, pour exalter la gloire de la maison Salina, étaient apparus comblés d'une si grande allégresse qu'ils en négligeaient les règles les plus élémentaires de la perspective ; et les plus grands dieux, les princes parmi les dieux, Jupiter foudroyant, Mars sévère, Vénus langoureuse, qui avaient précédé les foules de divinités mineures, soutenaient de bon gré le blason azur au Guépard. Ils savaient que, pendant vingt-trois heures et demie, ils allaient maintenant reprendre leur empire sur la villa. Les singes, sur les murs, recommencèrent à faire des grimaces aux cacatoès.
Au-dessous de cet Olympe palermitain, les mortels de la maison Salina descendaient à la hâte, eux aussi, des sphères mystiques. Les jeunes filles arrangeaient les plis de leurs robes, échangeaient des coups d'œil azurés et des bavardages de pensionnaires ; depuis plus d'un mois, depuis le jour des « mouvements » du Quatre Avril, on les avait fait revenir, par prudence, du couvent, et elles regrettaient les dortoirs à baldaquin et l'intimité collective du Saint-Sauveur. Les garçons se querellaient pour la possession d'une image de saint François de Paule ; l'aîné, l'héritier, le duc Paolo, avait déjà envie de fumer et, craignant de le faire en présence de ses parents, il palpait à travers sa poche la paille tressée de son porte-cigares ; une mélancolie métaphysique se montrait sur son visage émacié, la journée avait été mauvaise : Guiscardo, l'alezan irlandais, ne lui avait pas paru très en forme, et Fanny n'avait pas trouvé le moyen (ou l'envie ?) de lui faire parvenir l'habituel petit billet couleur parme. À quoi servait alors que le Rédempteur se soit incarné ? L'orgueil anxieux de la Princesse laissa tomber sèchement le chapelet dans son sac brodé de jais, tandis que ses beaux yeux inquiets regardaient du coin de l'œil ses enfants esclaves et son mari tyran vers lequel son corps minuscule s'élançait dans une impatience vaine de possession amoureuse.
Lui, le Prince, pendant ce temps, se levait : le heurt de son poids de géant faisait trembler le plancher et dans ses yeux très clairs se refléta, un instant, l'orgueil de la confirmation éphémère de sa domination sur les hommes et les édifices. Il posait à présent l'énorme missel rouge sur la chaise qui se trouvait devant lui pendant la récitation du rosaire, rangeait le mouchoir sur lequel il avait posé son genou, et un peu de mauvaise humeur brouilla son regard quand il revit la petite tache de café qui depuis le matin avait eu l'impertinence de rompre l'étendue blanche de son gilet.
Non qu'il fût gros : il n'était qu'immense et très fort ; sa tête effleurait (dans les maisons habitées par le commun des mortels) les lustres ; ses doigts pouvaient froisser comme du papier vélin les pièces d'un ducat ; et entre la villa Salina et l'atelier d'un orfèvre le va-et-vient était fréquent pour la réparation de fourchettes et de cuillères que ses colères contenues, à table, lui faisaient souvent tordre en cercle. Ces doigts, cependant, savaient aussi avoir un toucher très délicat quand ils tâtaient et caressaient, et Maria Stella, sa femme, en avait des souvenirs à ses dépens ; de même les vis, les manchons, les boutons dépolis des télescopes et des lunettes astronomiques, et autres « chercheurs de comètes » qui là-haut, au faîte de la villa, encombraient son observatoire privé, demeuraient intacts sous ses effleurements légers. Les rayons du soleil couchant de cet après-midi de mai illuminaient le teint rosé, les poils couleur de miel du Prince ; ils dénonçaient l'origine allemande de sa mère, cette princesse Caroline dont l'orgueil hautain avait glacé, trente ans auparavant, la cour négligée des Deux-Siciles. Mais dans son sang d'autres essences germaniques fermentaient, bien plus fâcheuses pour cet aristocrate sicilien en cette année 1860, que l'attrait de la peau très blanche et des cheveux blonds au milieu de gens olivâtres et aux cheveux de jais : un tempérament autoritaire, une certaine rigidité morale, une propension aux idées abstraites qui dans la mollesse de l'habitat de la société palermitaine s'étaient transformés en arrogance capricieuse, en scrupules moraux perpétuels et en mépris pour ses parents et ses amis qui lui semblaient aller à la dérive dans les lenteurs pragmatiques du fleuve sicilien.
Premier (et dernier) d'une lignée qui au cours des siècles n'avait jamais su faire l'addition de ses dépenses ni la soustraction de ses dettes, il avait de réelles et fortes inclinations pour les mathématiques ; il les avait appliquées à l'astronomie et en avait tiré des reconnaissances publiques suffisantes et des joies personnelles très savoureuses. Il suffit de dire que chez lui l'orgueil et l'analyse mathématique s'étaient à tel point associés qu'ils pouvaient lui donner l'illusion que les astres obéissaient à ses calculs (comme, de fait, ils semblaient le faire) et que les deux petites planètes qu'il avait découvertes (il les avait appelées Salina et Svelto, comme son fief et un de ses chiens de chasse, un braque qu'il n'avait pas oublié) propageaient la renommée de sa maison au milieu des espaces stériles entre Mars et Jupiter et que les fresques de la villa avaient été, par conséquent, plutôt une prophétie qu'une adulation.
Sollicité d'un côté par l'orgueil et l'intellectualisme maternel, de l'autre par la sensualité et le laisser-aller de son père, le pauvre prince Fabrizio vivait dans un mécontentement perpétuel, malgré son regard jupitérien courroucé, et il contemplait la ruine de sa classe et de son patrimoine sans rien faire pour y porter remède ni en avoir la moindre envie.
Cette demi-heure entre le rosaire et le dîner était un des moments les moins irritants de la journée, et il en savourait des heures à l'avance le calme pourtant douteux.
 
Précédé d'un Bendicò très excité, il descendit le court escalier qui menait au jardin. Enfermé entre trois murs et un côté de la villa, sa réclusion lui conférait un aspect sépulcral accentué par les monticules parallèles qui délimitaient les petits canaux d'irrigation et qui ressemblaient à des tumulus de géants élancés. Sur le sol rougeâtre, les plantes croissaient dans un désordre touffu, les fleurs poussaient où Dieu voulait et les haies de myrte semblaient avoir été placées pour entraver plus que pour diriger les pas. Au fond, une Flore marbrée de lichen jaune et noir exhibait avec résignation ses charmes plus que séculaires ; à ses côtés, deux bancs soutenaient des coussins roulés et brodés, eux aussi en marbre gris, et dans un coin l'or d'un cassier interposait son allégresse intempestive. De chaque motte de terre émanait la sensation d'un désir de beauté vite brisé par la paresse.
Mais le jardin, resserré et macérant entre ses clôtures, exhalait des parfums onctueux, charnels et légèrement putrides comme les liquides de décomposition aromatiques distillés par les reliques de certaines saintes ; les petits œillets superposaient leur odeur poivrée à celle, protocolaire, des roses et, huileuse, des magnolias qui s'alourdissaient dans les coins ; tout en dessous, on percevait aussi le parfum de la menthe mêlé à celui, enfantin, du cassier et à celui, confit, du myrte et, par-delà le mur, la senteur d'alcôve des premières fleurs d'oranger débordait de la plantation d'agrumes.
C'était un jardin pour aveugles : la vue était constamment offensée mais l'odorat pouvait en tirer un fort plaisir quoique sans délicatesse. Les roses Paul Neyron dont il avait lui-même acheté les plants à Paris avaient dégénéré : stimulées d'abord, puis ramollies par les sèves vigoureuses et indolentes de la terre sicilienne, brûlées par des juillets d'apocalypse, elles s'étaient transformées en une sorte de choux couleur chair, obscènes, mais distillant un arôme dense et presque ignoble qu'aucun horticulteur français n'eût osé espérer. Le Prince en porta une à son nez et il lui sembla sentir la cuisse d'une danseuse de l'Opéra. Bendicò, à qui la fleur fut aussi offerte, s'écarta écœuré et s'empressa de chercher des sensations plus salubres parmi le fumier et quelques petits lézards morts.
Pour le Prince, pourtant, le jardin parfumé fut la cause de sombres associations d'idées. « Aujourd'hui ça sent bon, mais il y a un mois… »
Il se souvenait du dégoût que les relents douceâtres avaient diffusé dans toute la villa avant que la cause en fût éloignée : le cadavre d'un jeune soldat du 5e bataillon de chasseurs qui, blessé dans la mêlée de San Lorenzo contre les escouades des rebelles, était venu mourir, seul, sous un citronnier. On l'avait trouvé la face contre le sol dans le trèfle épais, le visage enfoncé dans le sang et les vomissures, les ongles plantés dans la terre, couvert de grosses fourmis ; et, en dessous des bandoulières, les intestins violacés avaient formé une flaque. C'était Russo, le surintendant, qui avait trouvé cette chose brisée, qui l'avait retournée, avait caché le visage de son grand mouchoir rouge, avait renfoncé les viscères avec une petite branche dans la déchirure du ventre, et avait recouvert ensuite la blessure avec les pans verts de la capote ; en crachant sans arrêt de dégoût, pas vraiment sur la dépouille, mais assez près. Le tout avec une inquiétante habileté. « La puanteur de ces charognes ne cesse pas, même quand ils sont morts », disait-il. C'était tout ce qui avait commémoré cette mort abandonnée. Ensuite, quand ses compagnons d'armes, émus, l'eurent emporté (et, oui, ils l'avaient traîné par les épaules jusqu'à la charrette si bien que l'étoupe du pantin était ressortie de nouveau) on ajouta au rosaire du soir un De Profundis pour l'âme de l'inconnu ; et on n'en parla plus, la conscience des femmes de la maison s'étant déclarée satisfaite.