Fées et lutins
Fées et lutins
Les esprits de la nature
Marie-Charlotte Delmas
864 pages
Couverture cartonnée. 14 x 22,5 cm
Réf : 381194
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Au lieu de 25,00  (prix public)
Une promenade enchantée au coeur de nos régions
Résumé
Partez à la découverte des légendes qui peuplent nos campagnes, grâce à ce recueil de plus de cent récits folkloriques, glanés au fil des siècles et agrémentés d’illustrations anciennes. Korrigans de Bretagne, sirènes du Gers, fées des Vosges… La magie et l’aventure vous attendent au détour des chemins !
Moyenne des avis :Les avis des internautesNombre d'avis :1
Eldarissa
Le 28 janvier 2012
Le petit peuple !
Ce livre est enrichi de légendes mais j'espérais y trouver plus d'illustrations et des légendes moins connues, de plus le texte n'est pas assez aéré, ce qui gâche quelque peu la lecture, malgré tout ce livre reste un bon livre !
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Extrait
Nord - Pas-de-Calais

Eche Goblin, le Neckre
et autres esprits fantastiques

Il y a à peine cent ans, dans le Ternois, pays arrosé par la rivière la Ternoise et ayant Saint-Pol pour chef-lieu, et particulièrement dans cette ville, quand un enfant faisait mal, on le menaçait de la venue d'Eche Goblin : Gare à ti, v'lo ch'Goblin ! ou Ch'qu'vau blanc (le cheval blanc). Celui-ci était un esprit de la famille des lutins, qui prenait la forme d'un animal tout blanc, velu et à quatre pattes. Cet animal, dit la tradition, portait ordinairement un collier garni de sonnettes. Les personnes qui se trouvaient sur son chemin, attirées par son influence pernicieuse et irrésistible, montaient, l'une derrière l'autre, à califourchon, sur son dos. La bête s'allongeait au fur et à mesure que le nombre des personnes, dont elle se chargeait, augmentait : mais quand elle en avait assez, elle courait avec la plus grande rapidité vers la rivière et y précipitait toute sa charge.
Le soir, Eche Goblin se retirait dans les carrières ou excavations, qui existaient le long de la route menant au hameau de La Forêt.
J'ai dit que la croyance à Ch' Goblin était répandue dans tout le Ternois. La preuve en est qu'à Pierremont, commune du canton de Saint-Pol, un lieu-dit porte toujours le nom de Buisson des Gobelins.
Cet animal fantastique ne serait-il pas le même que le hob goblin anglais, qui habitait les bois et s'apparentait à Satan ? Mais c'est sûrement, je crois, celui qui est connu en Flandre sous le nom de Gauwelin (folâtre, du mot gauw, preste, agile) et, chez tous les peuples germaniques, sous celui de Covelein ou de Kobold.
Les Morins, autre peuplade de l'Artois, avaient, eux, le Neckre fantôme dont le souvenir n'est pas encore tout à fait perdu dans la région de Saint-Omer. Ce fantôme, disait le poète audomarois Simon Ogier, au XVIIe siècle, « erre et circule çà et là à travers la ville pendant la nuit. Il prend différentes formes. Il apparaît métamorphosé tantôt en bœuf, tantôt en âne, tantôt en cheval, tantôt en bélier ; il prend la figure parfois d'un singe, parfois d'une chienne ; ici c'est un molosse, là c'est un ours ; ou encore il se montre sous l'aspect d'un homme ou sous celui d'une femme. Enfin c'est un véritable Protée que notre Necre, imitant toutes les figures, toutes les formes et prenant telle physionomie qu'il lui plaît ».
Cet esprit serait l'ancien génie malfaisant des eaux auquel croyaient tous les peuples septentrionaux, génie prenant mille formes diverses, gardant l'entrée des golfes, et à qui il fallait chaque année une victime humaine.
Le Neckre des Morins habite aussi toutes les rivières, et, quand un enfant s'approche trop près de l'eau, on entendra sa mère lui dire : « Gare à ti, ch'Neckre i va t'preindre. »
Les apparitions du Neckre annoncent toujours un sinistre événement. Dans le canton d'Audruicq on l'appelle le fantôme de l'Aa.
Il y a encore le Neckre à l'canne (à la chaîne). Il se montre sous la forme d'un grand chien noir ou d'un barbet, traînant au cou une longue chaîne. On perçoit parfois le bruit de cette chaîne qui retentit au loin, et, quand il y a quelque part un mourant ou qu'un malheur doit fondre sur une famille, on voit le Neckre rôder autour de la maison.
Dans le Boulonnais, ces mêmes croyances existent, et ne peut-on pas penser que la belle vallée du Denacre, voisine de Boulogne, tient son nom du Neckre ? C'est avec une crainte superstitieuse que certaines personnes de la campagne traversent, la nuit, cette vallée.
Le Neckre est si populaire, que des poètes ont adressé des vers à cette divinité :
« Exauce ma prière, ô Neckre, esprit des eaux !... »
Qu'on veuille bien me permettre de signaler l'existence, à côté de celui-ci, d'une sirène, appelée en Allemagne la Meerfrau, en Angleterre la Mermaid, et à Saint-Omer et dans la Morinie la Meergraue, en patois artésien Marie Grauette. Cette sirène attire à elle les petits enfants qui s'approchent trop près de l'eau et les entraîne dans sa grotte de vase et de roseaux.
Un autre animal fantastique, esprit familier et domestique, qui jadis, dans le pays de Ternois, faisait aussi l'objet d'une croyance, c'était Eche l'herminette ou Ch'cot blanc (le chat blanc), qui se montrait chaque fois que l'on faisait des crêpes (ratons en patois local), et ce pour les manger à mesure qu'on les cuisait.
Dans les régions de Saint-Pol et d'Arras, un chien blanc avait également sa légende : souvent, en effet, on y entend émettre ce dicton : il o ch'thien blanc su sin dos, ce qui signifie : il est fatigué, harassé. C'est tout ce que je sais de cet animal fantastique.
Il y avait enfin, dans le Ternois, l'fureulle, esprit follet, lutin, se montrant sous la forme d'un animal aussi sans doute, et qui égarait par plaisir les voyageurs qui le rencontraient1. Ete manè d'el fureulle (être mené par la furolle) était une expression voulant dire : se perdre.
Pour terminer, je dirai des Montreuillois que, jadis et depuis la Comète de 1531, ils ne suivaient pas volontiers la route d'Abbeville, car ils craignaient de rencontrer le dragon « portant l'ire du Seigneur », lequel s'était réfugié, prétendaient- ils, dans le bois du Puits-Bérault, commune de Lépine (canton de Montreuil).

M. A. Demont, Les Animaux dans les traditions populaires
en Artois
, in Revue de Folklore français
et de folklore colonial
, Paris, Larose, 1934



Picardie

Le sabbat du Bois d'Orville

Dans le Bois d'Orville, près de Thièvres, se trouve un espace d'environ cinquante ares de superficie et de forme circulaire, et dont la végétation contraste fortement avec celle du reste du bois ; quelques bouleaux rabougris et quelques genêts seuls poussent dans cet endroit maudit près duquel est une petite mare remplie d'une eau toute croupie. Ce lieu est désigné par les paysans des environs sous le nom de « Bois aux Fées ». Voici ce que l'on raconte sur cette partie du bois :
Il y a fort longtemps, chaque samedi soir, les fées et les sorcières avaient coutume de s'y réunir de fort loin pour y fêter le grand sabbat. Dès que la nuit commençait à tomber, les sorcières arrivaient la lanterne à la main et montées sur un manche à balai en guise de cheval. On s'assemblait autour de maître Satan et chacun racontait les événements de la semaine ou narrait à l'avance les expéditions projetées. Après le conseil, la danse commençait pour ne finir qu'au matin. Ce moment arrivé, les rondes cessaient, les sorcières prenaient leurs livres d'enchantements déposés dans les buissons ; puis elles retournaient auprès de leurs maris endormis qui ne se doutaient de rien.
Mais un jour, il arriva qu'un paysan ayant remarqué la lueur bien connue des lanternes dans le Bois d'Orville, la fantaisie lui prit de savoir à quoi s'en tenir sur ces lumières et en même temps sur les assemblées des fées et des sorcières.
Il fit le tour du bois et y étant arrivé, il se glissa en rampant dans les broussailles jusqu'à ce qu'il se vît auprès des sorcières. Tapi dans un buisson, il put examiner à loisir l'assemblée réunie par le diable. Parmi les danseuses, il remarqua l'une de ses voisines du village et il l'entendit raconter à Satan qu'elle avait jeté un sort sur les bestiaux d'Orville, afin de se venger du nom de sorcière que lui avait donné cet homme ; elle ajouta que les bestiaux en étaient morts aussitôt. Les sorcières s'étant avancées de son côté, le paysan dut s'éloigner quelque peu toujours en rampant ; tout à coup il sentit un livre sous sa main.
« C'est sans doute un livre de sorcière », pensa-t-il ; et il le ramassa et le mit dans sa poche. En ayant assez vu, il sortit du bois comme il y était entré et reprit le chemin du village. Mais là, il ne put se rappeler quelle était la voisine qu'il avait vue au sabbat. Ayant cherché inutilement, il ne s'en préoccupa plus et alla montrer son livre au curé. Celuici l'ouvrit et n'y vit que des feuilles de papier blanc.
— Ce livre est un livre de magie, dit le curé au paysan ; les sorciers et les démons seuls peuvent y lire des choses que nous n'y voyons point. Il te faut samedi soir reporter le livre aux sorcières, sinon il t'arriverait malheur.
Au sabbat suivant, le paysan retourna au Bois aux Fées, y trouva les sorcières qui l'accueillirent avec joie, leur rendit le livre et se retira. Jusqu'au bord du bois, les fées et leurs compagnes l'accompagnèrent en disant :
— Tu as bien fait de rapporter notre livre ! Tu as bien fait ! Il t'en aurait coûté bien cher ! Tu as bien fait !
Et puis ce furent de gros corbeaux — si nombreux qu'on eût cru que tous les corbeaux des pays voisins s'étaient donné là rendez-vous — qui le suivirent jusqu'au village en croassant.
Le paysan put rentrer chez lui sans autre incident.

Conté en 1880 par Madame Jules Bonnel, de Thièvres (Somme)
E. Henry Carnoy, Littérature orale de la Picardie,
Paris, Maisonneuve et Cie, 1883



La fée qui se change en enfant

Une jeune femme mit au monde une petite fille. Les voisines lui conseillèrent de placer un chapelet bénit au cou de l'enfant. Mais la jeune mère qualifia leurs dires de billevesées et leur déclara qu'elle prétendait ne point se soumettre aux vieilles coutumes d'autrefois.
L'enfant n'eut donc point de chapelet bénit ; on la plaça dans un charmant petit berceau et l'on commença à parler du jour où le baptême aurait lieu.
Mais une fée, profitant un beau matin de l'absence de la mère, entra dans la maison, s'approcha du berceau et, trouvant la petite enfant à son goût, l'enleva et l'emporta chez une de ses amies, fée comme elle, à qui elle la confia en lui recommandant d'en prendre le plus grand soin. Ensuite elle revint au village, rentra dans la maison, se rapetissa jusqu'à devenir toute petite, toute petite, et se coucha dans le berceau au lieu et place de la petite fille. N'eût été sa vieille peau tannée et ridée et sa laideur, on l'eût prise pour la jeune enfant.
La jeune femme étant revenue peu après à la maison songea à allaiter sa fille.
— Oh ! Dieu, le petit monstre ! ne put-elle s'empêcher de s'écrier à la vue de l'enfant qui se trouvait dans le berceau. Ce n'est point là la charmante enfant que j'ai laissée dans ce berceau tout à l'heure. Pour sûr que les fées me l'auront changée. Mes voisines avaient bien raison de me recommander de placer un chapelet bénit au cou de ma petite fille. Mais que faire ? que faire ? mon Dieu !...
Après avoir bien réfléchi, la jeune mère pensa que l'enfant qui se trouvait dans le berceau pouvait fort bien être sa propre fille changée, enlaidie ainsi par les fées ; et, ne sachant à quoi se résoudre, elle fit part de ses doutes à une de ses parentes qui passait pour fort experte en la matière.
— Voici ce qu'il te faudra faire, lui dit celle-ci. Rentrée chez toi, place le berceau de ta fille auprès du foyer. Puis, prends une douzaine d'oeufs, casse-les par le milieu avec soin et, après avoir vidé les coquilles, remplis-les d'eau et mets-les à bouillir dans les cendres bien chaudes. Fais ceci bien gravement et sans rire. Si l'enfant est fille de fée ou fée elle-même, elle ne pourra s'empêcher de se trahir par quelque mot qui lui échappera. Hâte-toi, surtout. Pendant ce temps, qui sait ce qui peut arriver à ta petite fille ?
La femme, à peine rentrée chez elle, approcha le berceau de la cheminée, cassa les œufs et mit les coquilles à bouillir dans les cendres du foyer. La fée regardait les coquilles avec le plus grand étonnement. Quand elle vit l'eau bouillir, elle n'y tint plus ; elle se redressa dans le berceau et se mit à chanter :
J'ai bien pour le moins neuf cents et quelques ans ;
Jamais je n'ai vu tant de petits pots bouillants !
La femme vit bien ainsi qu'elle avait affaire à une fée et non à sa petite fille. Aussi, prenant la petite fée dans ses bras, elle lui dit :
— Méchante fée ! Qu'as-tu fait de ma petite fille ? Où l'as-tu cachée ? Rends-la-moi tout de suite ou je te jette dans le foyer !
— Ah ! ah ! ah ! Marie Colin est bien fine ! Si tu avais connu Marie Colin, tu aurais placé un chapelet bénit au cou de ta petite fille !... Tu ne l'as pas fait. Marie Colin est venue et a emporté l'enfant ! Ah ! ah ! ah ! Marie Colin est fine ! Elle a pris la place de l'enfant et l'a envoyée à la fée, son amie. Mais, tiens, je te rendrai ta fille si tu veux bien...
— Quoi faire ? Je suis prête à tout.
— Eh bien ! t'engager à lui arracher un cheveu tous les jours. Si tu oublies de le faire un seul jour, Marie Colin reviendra prendre ta fille et ton enfant mourra.
— J'y consens ; mais rends-moi vite ma fille !
— Tu vas la retrouver dans le berceau dès que je serai partie. Adieu ! adieu !
Et ce disant la petite fée quitta le maillot dans lequel elle se trouvait renfermée, grandit, grandit et reprit sa forme et sa taille naturelles. Puis, sautant de-ci de-là dans la maison, elle avisa l'ouverture de la cheminée, contempla une dernière fois les coquilles d'œufs dans le foyer et disparut en chantant :
J'ai bien pour le moins neuf cents et quelques ans ;
Jamais je n'ai vu tant de petits pots bouillants !
Au même instant, la mère entendait des hi ! hi ! hi ! dans le berceau ; c'était sa petite fille qui marquait son retour à la maison par une musique à sa façon.
Elle était fort bien portante et ne semblait en aucune façon avoir souffert de son séjour chez les fées.
Jugez de la joie de sa mère, qui n'eut garde, à partir de ce jour, d'oublier d'enlever, chaque matin, un cheveu de la tête de son petit chérubin.

Conté en février 1881, à Paris, par Madame A. Carnoy
E. Henry Carnoy, Littérature orale de la Picardie,
Paris, Maisonneuve et Cie, 1883



1. Dans le Quercy, l'esprit malfaisant qui cherche à égarer le voyageur s'appelle le Drac.