Un collectif d’historiens, critiques, enseignants ont uni leurs connaissances pour nourrir nos qualités d’observation face aux œuvres. On se repère d’un coup d’œil dans la chronologie des mouvements et œuvres clés d’une période (ou d’un continent) de la Préhistoire à nos jours, on pioche la bio d’un artiste... ou l’on apprécie en détail la sensualité du dos de l’Odalisque d’Ingres, parmi les 160 chefs-d’œuvre étudiés...
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II n'existe dans toute l'histoire humaine aucune société, si démunie sur le plan matériel qu'elle puisse être, qui se soit passé de l'art. La représentation et la décoration, les légendes et la musique sont aussi naturelles pour l'être humain que la construction d'un nid pour un oiseau. Bien sûr, les formes prises par l'art varient énormément selon les époques et les lieux, sous l'influence de circonstances sociales et culturelles différentes.
On a souvent supposé, à tort ou à raison, que l'art des sociétés anciennes, l'art pariétal par exemple, était lié à la magie. On imagine qu'il exprime les croyances et joue un rôle dans les rituels des communautés. Avec l'apparition, en Mésopotamie et en Égypte, des États et de hiérarchies de pouvoir plus définies, l'art s'est fait une place au service de la richesse et du pouvoir, embellissant les palais et glorifiant les souverains et leurs conquêtes. Il s'est également mis au service des religions organisées, difficiles à dissocier du pouvoir profane, pour la décoration des temples, la représentation des dieux et le récit pictural des mythes religieux. Il s'agit ici d'un art collectif d'où toute notion de style et d'innovation individuelle est absente ou au moins invisible à nos yeux. Il est cependant souvent d'une facture minutieuse et subtile, issu d'une observation parfaite comme dans les scènes de bataille assyriennes ou les représentations égyptiennes d'oiseaux et d'animaux.
On dit souvent, et c'est peut-être vrai, que l'individualisme moderne a pris forme au sein des populations de marchands et de cultivateurs des abords de la Méditerranée : Grecs, Phéniciens, Étrusques, Romains. Des artistes identifiés, comme Praxitèle (actif au IVe siècle av. J.-C.), sont célèbres pour leurs réussites. Les bâtiments publics d'importance civile ou religieuse étaient décorés et les souverains ainsi que leurs triomphes glorifiés, mais une classe plus large d'amateurs d'art apparut, à l'exemple des citoyens aisés de Pompéi et d'Herculanum. Plusieurs genres – portrait, paysage, nature morte, peinture d'animaux,sujet mythologique – se sont développés pour embellir leurs maisons et perpétuer leurs souvenirs. Mais notre perception de l'art de cette époque est biaisée par les hasards de la conservation : les fresques et les mosaïques ont résisté alors que la plupart des panneaux de bois ont probablement disparu.
À partir du IVe siècle après Jésus-Christ, l'art byzantin s'est développé à partir de l'art romain sous l'influence de la religion chrétienne. L'art était alors au service de l'Église et de la foi religieuse privée. Sous la forme d'icônes, les images acquirent une valeur spirituelle intérieure où le visible représentait l'invisible. Pourtant, elles furent violemment contestées par les iconoclastes, qui pensaient que le visible est plus important que l'invisible. L'Islam, né dans le même monde méditerranéen oriental, était enclin aux mêmes croyances iconoclastes mais il développa un art géométrique et calligraphique qui donna naissance à des traditions raffinées de réalisme stylisé. La période sassanide donna naissance aux plus belles réussites de la civilisation perse, dont les formes et les motifs se diffusèrent vers l'est en Inde, au Turkestan et en Chine.
Au IXe siècle avant Jésus-Christ, on vit apparaître à Ghandara (actuel Pakistan), les premières sculptures dans la pierre du personnage de Bouddha, modèles de l'art bouddhiste ultérieur. Le bouddhisme, qui se répandait depuis le sous-continent indien dans toute l'Asie et dans le reste du monde, exerça son influence sur les arts naissants de Chine, du Japon et de Corée.Tandis qu'elle évoluait dans chacun de ses pays d'accueil, la religion apportait avec elle de nouvelles formes, entre autres, la sculpture de statues monumentales. L'art japonais ancien était lié au bouddhisme mais à partir du IVe siècle, alors que le pays se détournait de l'influence chinoise, l'importance grandissante de l'art profane fit de la peinture la tradition artistique dominante. Dans une société où l'on écrivait plutôt avec un pinceau qu'avec une plume, la compréhension de la peinture était intuitive.
La région isolée d'Europe de l'ouest a connu une transformation lente et intermittente à partir des XIIe et XIIIe siècles, lorsque la croissance du commerce et le défrichage de nouvelles terres agricoles apportèrent un surplus de richesse, au début consacré surtout à la construction de bâtiments religieux, dont nombre étaient décorés de peintures et de sculptures. On assiste à une évolution stylistique vers un réalisme tridimensionnel mais peu de chose séparent Giotto (v.1270-1337) ou Simone Martini (v.1285-1344) de l'art byzantin. En dehors de l'Église, les centres commerciaux et financiers comme Florence, Bruges ou Venise deviennent des centres de production artistique dans lesquels le soin minutieux de la représentation, peut-être en raison du développement des techniques optiques, est privilégié par les mécènes. La spiritualité de l'art religieux est en partie supplantée par des thèmes issus de la mythologie classique et la mise en valeur de vêtements et de mobiliers luxueux. Les tableaux eux-mêmes, désormais peints à l'huile et transportables, deviennent des objets de luxe bien qu'on leur accorde moins de valeur qu'aux tapisseries.
L'art occidental, au cours de la Renaissance, a été l'une des nombreuses orientations de la peinture à travers le monde au cours des XVe et XVIe siècles. Il ne peut se prévaloir d'aucune supériorité d'exécution ou de sophistication si on le compare, par exemple, aux miniatures persanes ou aux paysages chinois. Une culture populaire vivante, au sud de la Chine, a donné son dynamisme au développement des techniques d'impression qui permettent la reproduction mécanique des images comme ce fut le cas au sud de l'Allemagne (et comme cela se produira pour le « monde flottant » dans le Japon de la période Edo). La tradition occidentale est cependant différente. En plus de techniques de représentation innovantes comme la perspective linéaire, les mécènes attendent de nouvelles stratégies et de nouveaux styles. En même temps, une théorie du génie original de l'artiste commence à se faire jour, tempérée par la persistance d'un statut semi-artisanal et de la production en atelier. Certains artistes deviennent des vedettes, engagés par des mécènes qui rivalisent pour s'assurer les services des meilleurs.
La prolifération de styles différents durant la Renaissance et la Réforme reflète la diversité de la culture de la société européenne. Les échanges commerciaux entre Venise et l'Orient ont donné naissance à des œuvres remarquables par leur utilisation de la couleur ; les matériaux nécessaires à l'obtention de ces teintes étaient importés comme n'importe quelle marchandise. L'aspect théâtral de l'art baroque est l'expression de la Contre-Réforme catholique. La Hollande protestante, au même moment, exige un art tout différent pour la décoration des demeures bourgeoises ou pour célébrer la dignité de la vie civile : intérieurs de genre, paysages, portraits suggérant une vie intérieure et la droiture à l'égard des autres. Les rois, les princes et les aristocrates continuent à payer pour que soient célébrés leurs actes glorieux et leur richesse. Malgré cela, on décèle chez les artistes la conscience d'une signification personnelle de leur art, dans les dernières œuvres de Rembrandt (1606-1669) ou dans la touche extrémiste de Caravage (1571-1610).
Aux XVIIIe et XIXe siècles, l'Europe prend conscience de son histoire artistique, vue comme une succession de chefs-d'œuvre, joyaux de la culture exposés dans des galeries pour l'édification morale et spirituelle du public. Le culte des grands maîtres du temps passé a conduit les peintres de l'époque à tenter de les imiter. La période des mécènes et des peintres de cour a longtemps persisté, Napoléon avait ses propres artistes chargés de célébrer la gloire impériale et Francisco de Goya (1746-1828) était employé par la cour espagnole, mais on attend de plus en plus des artistes qu'ils expriment leur propre vision. Avec l'évolution de la société européenne vers la production maximale, la mécanisation, l'utilitarisme et le rationalisme, l'art européen se tourne vers le romantisme, un mouvement culturel complexe mais qui prend clairement parti pour la nature contre la société et la machine, pour l'émotion contre la raison, pour l'artiste inspiré contre les philistins de la société bourgeoise.
Les artistes se considéraient comme nécessairement opposés au monde matérialiste moderne. Certains évitaient de représenter des sujets modernes, cherchant refuge dans le style médiéval ou primitif alors que d'autres choisissaient la vie moderne des villes comme sujet d'observation ironique. Comme les artistes dépendaient financièrement de la vente de leurs œuvres, les marchands d'art et les critiques devinrent des personnages clés pour l'identification des talents et les liens entre artistes et connaisseurs. Ce fut le début d'un jeu étrange dans lequel on souhaitait de l'artiste qu'il soit un individu inspiré,entièrement consacré à l'expression de son génie, mais aussi qu'il produise des œuvres vendables, qui ne le seraient précisément qu'en proportion du dédain affiché de l'auteur pour le commerce. La notion d'avant-garde se développe à cette époque. Elle exprime un engagement vers le radicalisme esthétique, mais elle implique aussi l'acceptation d'une succession banale par laquelle l'art nouveau, présenté comme radical et jeté au visage d'un public aux goûts bien établis se transforma vite en art reconnu dont la beauté fut universellement saluée.
La rapidité des changements sociaux et technologiques a influencé les artistes de mille manières. La production industrielle de peintures en tube permettait de travailler en plein air plutôt que dans un studio. La première période de la globalisation – montée de l'impérialisme et communications internationales – apporta des influences exotiques, depuis les masques africains jusqu'aux estampes japonaises. Les artistes eux-mêmes voyageaient. Ainsi, Eugène Fromentin (1820-1876) et William Holman Hunt (1827-1910) firent partie des peintres orientalistes qui visitèrent réellement l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient ; leurs observations directes des paysages et des cultures se retrouvent dans les détails authentiques de leurs tableaux. Paul Gauguin (1848-1903), à la même époque, fut attiré par l'exotisme des îles du Pacifique, qui lui inspirèrent quelques-unes de ses plus belles œuvres. L'invention de la photographie ouvrit un débat sur le rôle de l'art représentatif mais offrit en même temps aux peintres de nouvelles ressources. Avec son Nu descendant un escalier, n° 2 (1912), par exemple, Marcel Duchamp prend en compte l'influence de la photographie instantanée. Les développements scientifiques de l'optique permettent aussi de nouvelles expérimentations dans le domaine des couleurs et déboucheront sur les techniques qui seront adoptées par Claude Monet (1840-1926) comme par Georges Seurat (1859-1891).
Au début du XXe siècle, l'art occidental traverse une phase expérimentale qui renverse les frontières de toutes les formes artistiques connues jusque-là. Le cubisme ou les débuts de l'abstraction n'étaient ni représentatifs ni décoratifs, mais ouvrait de nouvelles voies de compréhension du monde. Les changements technologiques, cinéma, automobile, lumière électrique et aviation, influencent l'art, parfois tout à fait consciemment comme dans le cas du futurisme. Les artistes d'avant-garde forment des mouvements dont les manifestes détaillent les programmes de changement artistique. Tout cela précède le cataclysme de la Grande Guerre, qui aura pour effet annexe de réintroduire le mécénat d'État en la personne des « artistes de guerre ». Après la guerre, un sentiment de crise culturelle apparaît dans tous les domaines bien qu'avec des résultats variables. Certains artistes cherchent une nouvelle objectivité ou retournent au classicisme alors que d'autres se plongent dans la célébration de l'irrationnel et des tabous. La révolte des styles individuels et des mouvements concurrents se prolongera au cours de la montée des dictatures européennes – soviétique, nazie, fasciste –, qui rejettent cet art bourgeois dégénéré pour soutenir un art représentatif héroïque destiné à célébrer l'État. Cette situation a pour effet improbable de faire de l'art moderne un symbole chéri de la démocratie capitaliste libérale si bien que, après la Seconde Guerre mondiale, la CIA sponsorise les artistes abstraits américains tandis que la suprématie des États-Unis dans l'économie mondiale conduit de façon apparemment inévitable à sa prééminence en tant que centre de production artistique. New York, supplantant Paris, devient la capitale internationale du monde de l'art.
Après 1945, certains artistes continuent sur le mode héroïco-romantique, s'exprimant dans une abstraction gestuelle monumentale ou comme torturée dans des œuvres représentatives expressives comme celles de Francis Bacon (1909-1992). Le malaise que ressentent certains artistes dans une société commerciale conduit à des ruptures encore plus radicales avec le passé. Les artistes de performances et plus tard les artistes conceptuels cherchent à réaliser des œuvres qui ne soient pas des objets. Andy Warhol (1928-1987) est à la tête d'une nouvelle attaque visant à démolir le « mythe » de l'artiste, présentant comme œuvres d'art des images d'objets industriels reproduites mécaniquement. Les artistes du Pop Art rejettent l'« élitisme » des beaux-arts. Le déluge d'imagerie visuelle dans cette ère de médias de masse mène à une évolution dans la manière de regarder les œuvres d'art : elles ne sont plus maintenant qu'un type d'image parmi beaucoup d'autres. Ironiquement, les prix desœuvres survivent à l'assaut de l'anticommercialisme et atteignent des niveaux sans précédent jusqu'à ce que l'art devienne un domaine d'évasion fiscale et d'investissement spéculatif. Les musées et les galeries d'art, qui présentent à la fois l'art du passé et celui du présent, prennent une place de choix dans les industries en pleine croissance du loisir et du tourisme. Les formes d'art radicales comme les installations attirent les foules et certains artistes s'adaptent facilement à la culture médiatique de la célébrité. Bien que les circonstances semblent peu favorables, la sentence de John Ruskin, le critique d'art du XIXe siècle, reste d'actualité : « La société continue à avoir l'art qu'elle mérite. »